1957, Montréal

Le 28 octobre 1957, il y a élection à Montréal. Jean Drapeau termine son premier terme à la tête de la ville de Montréal et sollicite un renouvellement de mandat pour continuer la réforme entreprise. Nonobstant son bon travail, sa popularité a été écorchée par ses prises de position indirectes mais sévères contre le gouvernement de Duplessis. En 1956, Drapeau appelle « tous les éléments jeunes et sains du Québec à se regrouper en vue d’une œuvre urgente d’éducation populaire ». Et, son parti, la ligue d’Action Civique, avec d’autres éléments de l’Union des Forces démocratiques de Trudeau, continuent dans la même veine et préconisent le regroupement des forces d’opposition à Duplessis en s’appuyant sur le niveau municipal. Par contre, le cartel intersyndical qui avait appuyé Drapeau et son équipe en 1954, refuse sans détour de le supporter en 1957 parce que son administration a congédié des ouvriers quelques jours avant Noël 1956 et que ses relations avec les fonctionnaires municipaux se détériorent. Les syndicats croyaient qu’une administration progressiste Drapeau-Desmarais allait favoriser le mouvement ouvrier. Mais face aux problèmes de la ville et voulant assurer une bonne administration, Desmarais ne peut montrer de favoritisme et cherche à régler les vrais problèmes. Drapeau est d’accord.

A la fin de l’été, Claude, toujours actif dans l’Union Nationale, est invité par Régent Desjardins à une réunion confidentielle à son appartement de la rue Lajeunesse. Comme toujours, sa femme Jacqueline sert un rosé d’Anjou (et même plusieurs), le vin préféré de Régent, à tous ses compagnons. Claude réalise vite qu’il s’agit plus que d’une réunion d’amis mais plutôt de la préparation d’un comité d’organisation pour s’occuper de l’élection municipale imminente. Il parle d’un retour de Camilien Houde à la mairie et de l’importance qu’il soit élu. Il ne mentionne pas Drapeau sauf pour dire qu’il a refusé de se joindre à l’Union Nationale, lui dont le père est Union Nationale et qui a été aidé par le parti dans sa jeunesse. Il affirme, dans une phrase que Claude entendra souvent, « ceux qui ne sont pas avec nous, sont contre nous ». Il ne réalise pas que Jean Drapeau comme maire de Montréal a décidé d’être indépendant des partis politiques des gouvernements supérieurs et que c’est dans l’intérêt des Montréalais à long terme. Certes, ce dernier n’a pas toujours été doux avec le parti de Duplessis et l’a piqué au vif quelquefois sur des sujets qui ont rapport avec sa ville, mais il croit puéril de travailler à la défaite de l’Union Nationale, blâme ceux de son parti qui visent cet objectif et juge que cette réaction témoigne d’un manque d’information et de sens politique. 

Claude est très surpris car il a rencontré Camilien par hasard quelques semaines avant son mariage avec Manon, il y a plus d’un an. En allant voir sa fiancée, son futur beau-père le docteur Dufresne le reçoit à la porte et l’invite à passer au salon, ce qui est inaccoutumé. Claude entre et remarque que le salon est sombre, contrairement à l’habitude, car les rideaux sont tirés. C’est alors qu’il aperçoit, assis au fond du salon à gauche, l’ancien maire Camilien Houde. Il est agréablement surpris, et s’avance pour prendre la main qui lui est tendue. Claude qui n’a jamais rencontré personnellement Camilien est épaté de le retrouver chez son beau-père mais ne comprend pas ce qu’il fait là. Il lui semble ne pas être en bonne forme. Ils parlent quelques instants jusqu’au moment où Manon arrive. Ils quittent Camilien et Manon lui explique tout de go que son père est depuis toujours le médecin personnel de Camilien et s’est lié d’amitié avec lui à cause de son travail comme directeur de l’Institut du Radium. Comme le docteur Dufresne est un radiologiste spécialisé dans le cancer, Claude s’imagine que Camilien a de gros problèmes de santé. Mais Manon ne peut confirmer car son père ne parle pas de ses patients.

Claude demande à Régent si Camilien est en bonne forme et s’il a accepté d’être candidat. La réponse est vague. Régent affirme que si une bonne organisation est montée et qu’une volonté populaire s’exprime pour son retour, il reviendra sur les rangs. Régent fait savoir que des annonces publicitaires paraîtront dans les journaux et sur des panneaux-réclames pour motiver les Montréalais à réclamer Camilien. Une prochaine réunion est convoquée pour la semaine suivante au même endroit. Claude en sort préoccupé. Il veut être loyal à l’Union Nationale, son parti politique et à Duplessis qu’il admire mais il aime aussi Drapeau et croit que ce qu’il veut faire pour Montréal est essentiel. Il ne veut absolument pas que Montréal revienne en arrière d’autant plus que c’est avec une très grande difficulté que Drapeau a réalisé ce qu’il a pu à ce jour.

Durant la semaine, les journaux publient les annonces telles que mentionnées par Régent. Elles se résument simplement à deux slogans, sans autre mot : « l’heure H » et « l’heure H s’en vient ». (H pour Houde évidemment). Le H est très grand et encadré de lignes foncées. Elles sont nombreuses dans chaque journal : une couvre une demie page et plusieurs très petites sont insérées ici et là. Claude qui ne s’y connaît pas en publicité trouve que ce n’est pas très clair et se demande si les Montréalais comprendront qu’on veut les amener à réclamer le retour de Camilien.

À la seconde réunion, arrosée toujours d’un bon rosé d’Anjou frais, Régent explique que tout va bien et que les chances que Camilien accepte sont grandes. Il esquisse le genre d’organisation qui se prépare et il est clair que l’Union Nationale va mettre toute sa machine politique, si efficace et bien graissée, en marche pour faire battre Jean Drapeau. Claude souligne à Régent que le sénateur libéral Sarto Fournier, qui a été défait par Drapeau à la dernière élection, a annoncé qu’il sera à nouveau sur les rangs et demande si cela ne divisera pas les votes. Régent de répondre : « on s’occupera de Sarto quand ce sera le temps ». Bon ! il semble que ce sera une bataille Drapeau-Camilien. Cela fera une campagne électorale très intéressante. Claude est soucieux. Il croit que Camilien a fait son temps et le sait malade. Il admet que Drapeau a fait quelques erreurs de parcours, mais il est jeune, dynamique, enthousiaste, intelligent et a un bon parti. Il aime aussi Desmarais qui a bien agi durant les trois dernières années comme président du comité exécutif.

Claude se retrouve devant trois choix : ou il suit Régent, ou il fait ce qu’il aimerait en travaillant pour Drapeau, ou il reste sur la clôture espérant ne pas trop froisser Régent et ses copains de l’Union Nationale. Quant à Drapeau, qui le connaît peu, il ne saura jamais si Claude a travaillé pour ou contre lui. Cela n’est pas important pour Claude qui en fait une question de principe puisqu’il veut le meilleur homme pour Montréal. De plus, il pense que les politiciens provinciaux ou fédéraux ne devraient pas confondre gouvernement et administration municipale. Une ville n’est pas un gouvernement. À chacun son métier.

Les journaux parlent de plus en plus du retour de Camilien. Les opinions sont divisées et il devient clair qu’il est sûrement le meilleur candidat pour déloger Drapeau. Fournier fait du bruit mais ne semble pas dangereux et de toute façon Claude sait qu’il se retirera.

Finalement, Camilien annonce sa décision. C’est définitif, il ne sera plus jamais candidat à la mairie. Claude est surpris, soulagé et se demande bien qui sera le nouveau candidat que l’Union Nationale va dénicher. Il ne reçoit plus d’appel de Régent, comme si son mandat n’avait été que d’embrigader Camilien. Quelques jours plus tard, Claude est mis au courant de pourparlers entre Fournier et l’Union Nationale et est étonné que son parti « bleu » soit prêt à tout faire pour élire un « rouge » à la mairie de Montréal. Il comprend que c’est plutôt pour battre Drapeau. La fin ne justifie-t-elle les moyens pour certains ? Quelques jours plus tard, Fournier annonce la formation d’un nouveau parti municipal, capable, selon lui, de regrouper des citoyens de toutes tendances et le nomme « le Ralliement du grand Montréal ».

Claude se sent libéré et se présente au comité à la Ligue de l’Action civique pour offrir ses services. Ce ne sont pas les volontaires qui manquent car tout le monde veut aider Jean Drapeau. On le dirige vers le district de Fernand Drapeau, conseiller municipal, un grand homme élégant au beau sourire doux. Il n’a aucun lien de parenté avec le maire. Il a été actif dans le Jeune Commerce. Claude, heureux du choix, remplit pour lui plusieurs tâches allant jusqu’à livrer des pamphlets électoraux de porte en porte. Il sera son représentant dans un poll le jour de l’élection.

Lors la mise en nomination, un troisième candidat entre en lice. Il s’agit de Charles Lafontaine, l’ex maire de Ville Saint-Michel, à la réputation peu envieuse. Il a été défait à l’élection de 1954 et obtenu 5 % des suffrages. C’est une candidature qui, de l’avis de plusieurs, est ouverte à la négociation. S’il persiste, cela risque de diviser l’opposition à Drapeau et d’assurer sa victoire. Tel que prévu par les connaisseurs, quelques semaines plus tard Lafontaine annonce son désistement. La bataille se fait donc à deux, Drapeau-Fournier. Elle est dure et les coups en bas de la ceinture sont fréquents, surtout de la part de l’organisation du Ralliement du Grand Montréal. La campagne est très serrée et les deux partis ne se ménagent pas. Les 66 candidats des classes « A » et « B » de l’Action Civique travaillent d’arrache-pied dans leurs districts respectifs. La grosse machine électorale de l’Union Nationale est à l’œuvre. Plusieurs libéraux provinciaux et fédéraux aident aussi Fournier. 

Le jour de l’élection est particulièrement pénible. La sécurité des polls est difficile à maintenir car ceux-ci sont situés dans des maisons privées et la police ne collabore pas partout. Plusieurs infractions sont commises, dont quelques polls qui sont envahis par une bande de bandits qui ajoutent plusieurs votes dans les boîtes de scrutin devant le scrutateur, le commis et les représentants apeurés des candidats. D’autres boîtes sont volées et remplacées. Dans certains coins de la ville, les machines de télégraphes fonctionnent à plein. Les représentants de la Ligue d’Action Civique ont été bien entraînés et réussissent à contrôler généralement la situation et plusieurs témoignent de courage et même de bravoure.

Le soir des élections, c’est la surprise. Le sénateur Sarto fournier est élu maire de Montréal. Jean Drapeau, la promesse d’avenir des Montréalais, est défait par une mince marge. Le résultat est : Fournier 82,860 votes et Drapeau 79,549 votes. Claude est renversé et dégoûté. Il en pleure. 

Quelques jours après l’élection, Jean Drapeau émet des réserves quant à la légalité des tactiques utilisées par le Ralliement du Grand Montréal. De son côté, la Ligue d’Action Civique conteste légalement le résultat. Rien ne changera.

La Ligue d’Action Civique a fait élire 33 conseillers, plus qu’en 1954 et Lucien Saulnier devient le chef de l’opposition au conseil municipal de Montréal. Il occupera une place spéciale dans l’histoire des dirigeants de Montréal. Issu d’un milieu modeste, Saulnier se voit contraint de travailler jeune après avoir perdu son père. Il réussit quand même à suivre des cours du soir à l’université de Montréal à la faculté de sociologie et de sciences économiques. Autodidacte, propriétaire d’un commerce de vêtements, collaborateur de longues années à la revue « Actualité » des jésuites, il milite à l’Action Libérale et au Bloc Populaire avant de joindre la Ligue d’Action Civique au moment de l’enquête sur la moralité. Il se sent obligé de briguer les suffrages pour la Ligue sous la pression de Pierre Desmarais et est élu.

Sarto Fournier est maire de Montréal et mis en selle par l’Union Nationale. Duplessis avait-il vu juste lorsqu’il parlait d’un intellectuel en politique : « Etre un intellectuel, un littérateur ou d’une façon générale, un spécialiste, c’est être un rêveur, quelqu’un qui plane entre ciel et terre, qui manie cette chose dangereuse qui s’appelle idées… » .

En 1958, des représentants de la plupart des groupes sociaux, politiques et économiques qui s’opposent au régime Duplessis signent le manifeste de l’Union des Forces  Démocratiques proposé par Trudeau. Une bonne part du soutien vient de la Ligue d’Action Civique de Montréal et Jean Drapeau devient à nouveau l’espoir de beaucoup d’antiduplessistes. Le 13 janvier 1959, l’ex-futur maire condamne, à la surprise de tous, le lien que l’Union entend établir entre la démocratie, le régime duplessiste et le système politique. Drapeau propose de se maintenir isolé des autres niveaux de gouvernements. Il se rappelle sans doute le rôle important qu’a joué l’Union Nationale dans sa défaite de 1957 et veut la neutraliser pour la prochaine élection, si possible. C’est l’enterrement de première classe de l’Union des Forces Démocratiques de Trudeau.

 

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