Chapitre I

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Les origines

Nous sommes en juin 1603. Le cartographe et navigateur français Samuel de Champlain, de retour d’un premier voyage d’exploration en Nouvelle-France sous la gouverne de Francis Gravé, sieur du Pont-Gravé, met au point ses cartes, son journal de bord et son récit. Ce dernier comprend une description minutieuse de ses activités, de même que ses impressions sur la beauté des côtes du Saint-Laurent, qu’il a explorées jusqu’à une grande île surplombée d’une montagne (Jacques Cartier lui avait donné le nom de Mont-Royal). Il évoque les populations aborigènes qu’il a rencontrées, les superbes baies où il est venu mouiller, les fjords du Saguenay contre lesquels il a appuyé sa barque, les vastes étendues de terrain plat recouvert d’arbres sur un sol qu’il estime aussi fertile que celui de la France et cette chute (Montmorency) qui lui a fait si grande impression. Champlain s’attarde plus particulièrement sur une pointe de terre où « la rivière du Canada » (le fleuve Saint-Laurent) est moins large et d’où l’on peut découvrir une haute montagne et un décor spectaculaire.

Il repart l’année suivante avec Pierre de Gua, sieur de Mons, qui est vice-amiral de Normandie, gouverneur de Dieppe et commanditaire des voyages. Le sieur de Mons est un Huguenot protestant tout comme le Roi. Sa compagnie, la Compagnie de Mons, a obtenu de Sa Majesté un privilège exclusif de dix ans sur la pêche, l’exploitation des forêts et des mines et la traite des fourrures. Face à la formidable opposition qui se déchaîne contre ce monopole, le Roi donne l’assurance que seuls les missionnaires catholiques auront accès à la colonie et le droit d’y séjourner. Le sieur de Mons, navigateur lui-même, a déjà visité, en 1600, le littoral du Saguenay. Le Roi le nomme lieutenant-général au pays de la Cadie.

Le sieur de Mons et Champlain se dirigent vers les côtes de l’Acadie où ils explorent la côte atlantique (la Nouvelle-Écosse d’aujourd’hui) car la nouvelle mission est d’effectuer des découvertes. Champlain relève les contours de la grande baie de Fundy. Le sieur de Mons établit d’abord une colonie à Sainte-Croix, puis la localise ensuite à Port-Royal, Les hivers sont durs, le bois de chauffage rare et le scorbut décime les rangs des colons. Le sieur de Mons et Champlain rentrent en 1606. Les colons de Port-Royal sont rapatriés et le sieur de Mons laisse au chef autochtone Membertou la responsabilité de protéger l’Habitation de Port-Royal. Devant les pertes qui s’accumulent, les plaintes des armateurs non associés, la déloyauté de certains actionnaires et la hausse des prix de la fourrure, la Compagnie est dissoute.

Champlain rencontre une nouvelle fois le sieur de Mons pour lui remettre ses cartes et les récits de son premier voyage. Émerveillé par ses textes, celui-ci, après plusieurs rencontres, finit par lui demander « Vous, Samuel, qui avez exploré la grande rivière à l’intérieur du continent il y a trois ans et qui avez toujours eu le goût de l’aventure, êtes-vous prêt à continuer cette noble et méritoire ambition et aller implanter là-bas une première colonie permanente ? ». Sans égard aux difficultés et aux peines du passé, aux hivers rigoureux, au dur labeur et aux grands risques de la traversée, Champlain répond sur-le-champ : « Oui, Sieur, je repartirais demain matin! ». « Alors, je vous reviens » répond le sieur de Mons.

Comme son but est de redevenir le principal acteur français sur le marché des peaux d’animaux à fourrure en Nouvelle-France, le sieur de Mons entreprend de préparer un prochain voyage. Il lui faut évaluer les besoins en fournitures de toute sorte, le nombre de personnes nécessaires pour construire, habiter et défendre la nouvelle colonie, la quantité de marchandises à donner en échange aux « sauvages » pour les peaux et toutes les autres nécessités. Il prend vite conscience de l’ampleur des coûts. Ses réflexions sur les moyens de financer une telle expédition l’amènent à comprendre que la France a également un intérêt dans cette mission et qu’il serait logique, par conséquent, que celle-ci participât aux frais.

Ami de Sa Majesté chez qui il a ses entrées, le sieur de Mons demande une nouvelle audience auprès de Henri IV, Roi de France et de Navarre. Reçu avec tous les égards, il présente sa proposition au Roi qui l’écoute toujours avec un grand intérêt.

Voulant d’abord prendre l’avis de ses conseillers, le souverain demande au sieur de Mons de revenir quelques jours plus tard. Dès le début de la deuxième audience, Henri IV se montre réceptif et lui dit : « Nous nous rappelons vos difficultés passées. Mais la Nouvelle-France est prometteuse, les terres sont bonnes et les peuples qui y vivent semblent prêts à accepter la connaissance de Dieu; de plus, l’expansion que vous voulez donner au commerce des peaux paraît judicieuse car elle procurera à tous nos sujets un meilleur accès à ce marché. J’aimerais aussi voir plusieurs de mes sujets y émigrer et fonder des familles ».

Puis, changeant de ton, le Roi ajoute « Je regrette cependant de vous dire que Nous ne pouvons, à ce moment-ci, contribuer aux dépenses de votre voyage ». Le sieur de Mons ne se laisse pas démonter devant ce refus. Il l’avait prévu. Il rétorque alors : « Majesté, il existe un moyen de contourner cette difficulté : en contrepartie pour le risque que je serais prêt a assumer avec mes associés, je vous demande de nous accorder à nouveau l’exclusivité de tout le marché des peaux et des autres marchandises en Nouvelle-France pendant toute une année ». Heureux du compromis, le Roi donne son accord au sieur de Mons et ajoute «  Je vous confirme notre entente par une commission royale ». En quittant le Roi, le sieur de Mons rajoute : « Majesté, les deux barques que j’ai prévues pour cette expédition appareilleront dès le printemps de cette année et seront sous la gouverne des navigateurs Champlain et Pontgravé que vous connaissez bien. Elles seront remplies de marchandises et de matériaux nécessaires pour la construction des habitations et du grand entrepôt. Champlain et Pontgravé se rendront au poste de traite de Tadoussac et, de là, sur la grande rivière. Champlain restera là-bas pour implanter une colonie avec 28 personnes dont 6 familles » le Roi en voulait beaucoup plus, mais le sieur des Monts convainc Sa Majesté d’accepter ce nombre restreint) et les barques reviendront fin septembre ». Le sieur de Mons quitte le palais royal, ravi du tour pris par les événements. Il décide d’attendre quelques jours à Paris la proclamation de la commission, dont il obtient, au bureau du secrétaire du Roi, une reproduction pour ses archives datée du 7 janvier 1608. Il peut maintenant agir.

Dès que Champlain apprend la bonne nouvelle, il amorce les préparatifs. Il recrute ses équipages, choisit les barques, achète les provisions à embarquer, fait tous les arrangements avec le port de Honfleur. Le 13 avril, huit jours après le départ de Pontgravé qui commande « Le Lièvre », il sort sa barque, le « Don-de-Dieu », du bassin et prend la direction de l’Atlantique Nord. Cap sur les bancs de Terre-Neuve ! Il les atteint le 26 avril. Le 30, il est déjà rendu à Gaspé. Le 3 juin, le voici devant Tadoussac, à l’embouchure du Saguenay. À la faveur du vent et de la marée, il s’y engage pour jeter l’ancre.

À terre, il part à la recherche de Pontgravé, déjà arrivé depuis quelques jours. Il le retrouve, blessé, en compagnie de trois de ses compagnons, également blessés. Un autre a été tué. Ils ont été pris dans une escarmouche par des contrebandiers Basques et Espagnols faisant la traite des fourrures. Ceux-ci s’opposent à l’exclusivité accordée au sieur de Mons. Quelques jours plus tard, Champlain réussit à faire arrêter les coupables.

Dès le 30 juin, il reprend sa route et navigue en direction de la pointe de terre de ses rêves. Il longe des îles, passe des rivières, dont une qu’il nomme la rivière aux Saumons, aperçoit le cap Dauphin, le cap d’Aigle, explore l’île aux Coudres, poursuit sa navigation et découvre un cap auquel il donne le nom de Tourmente. Il constate que l’eau devient douce à cet endroit. Il passe au sud de l’île de Bacchus, s’y arrête et la nomme ainsi parce qu’il y découvre des vignes (c’est aujourd’hui l’île d’Orléans), aperçoit les grandes chutes dont il estime la hauteur à 25 fathoms et retrouve finalement la pointe de terre qu’il considère de nouveau être la mieux située et la plus susceptible d’assurer la permanence de sa nouvelle colonie.

Il trouve un bon mouillage pour son navire et, en ce beau jeudi du 3 juillet 1608, il descend à terre pour identifier le meilleur site pour construire les bâtiments prévus par le sieur de Mons. Dans les jours qui suivent, il apprend des « sauvages », les Algonquins, qu’ils nomment cette pointe Kebec. C’est le nom qu’il donne à sa nouvelle colonie dont le nom sera bientôt francisé en Québec. Il fait couper des arbres, creuser des excavations et entreprend la construction d’habitations, d’un entrepôt et de fortifications. Tout cela très rapidement sous son œil attentif, car il faut terminer avant que l’hiver ne s’installe.

Le pilote de sa barque fait régulièrement l’aller-retour à Tadoussac pour aller chercher des matériaux additionnels et des victuailles. De retour de l’un de ces voyages, il s’approche de Champlain et lui dit : « Chef, je viens d’apprendre à Tadoussac que l’on veut vous étrangler. Ce complot est ourdi par les Basques et les Espagnols. Ils veulent s’emparer de vos bâtiments et s’enrichir rapidement en prenant le contrôle de la colonie. Ils ne veulent plus retourner en France ». Champlain réfléchit à la situation et, quelques jours plus tard, il fait arrêter les quatre conspirateurs. Il fait pendre le chef, Jean du Val et place sa tête sur un pieu qu’on installe à la vue de tous les habitants de la colonie. Les trois autres seront ramenés en France et traduits devant le sieur de Mons pour être jugés selon les lois. L’exécution de du Val sert d’exemple. Le travail et la discipline des nouveaux habitants deviennent exemplaires. Au départ des barques, les 28 nouveaux colons se préparent à vivre le dur hiver qui s’annonce. Le 5 juin 1609, l’équipage de la barque affrétée pour ravitailler la colonie ne retrouve vivants que Champlain et sept des premiers colons. Les autres sont morts du scorbut et des rigueurs de l’hiver. La première ville du continent nord-américain prend difficilement racine.

Les années passant, Champlain s’alliera plusieurs fois avec ceux qu’il surnomme les « sauvages », Hurons, Algonquins et Montagnais, pour combattre les Iroquois, toujours très menaçants, qui s’en prennent aux nouvelles implantations de la colonie. Champlain est blessé lors d’une attaque. Les « robes noires », nom donné par les « sauvages » aux prêtres Jésuites, Récollets et Sulpiciens, arrivent en Nouvelle-France avec l’ordre de les convertir au catholicisme. En 1616, ils ouvrent des classes à leur intention, aux postes de traite de fourrures de Trois-Rivières et de Tadoussac. 

Par ailleurs, Champlain est déçu du petit nombre de nouveaux immigrants et cherche un moyen pour attirer un plus grand nombre de ses compatriotes dans la vallée du Saint-Laurent. Il est nommé lieutenant du nouveau vice-roi de la Nouvelle-France, le Duc de Montmorency, qui sait se faire entendre. Lors de l’un de ses voyages en France, le Duc obtient de Louis XIII l’instauration d’un système seigneurial en Nouvelle-France. Ce système simple consiste en une répartition des terres, à angle droit avec la rive pour leur assurer un accès au fleuve, à des Seigneurs qui doivent estime et rentes au Roi et qui, en contrepartie, perçoivent loyers et redevances des habitants du territoire de la seigneurie. En 1623, Louis Hébert est le premier immigrant à se voir attribuer un droit seigneurial. Cependant, en 1627, constatant que le nombre de nouveaux venus n’augmente pas encore suffisamment, le roi attribue à la Compagnie des Cent Associés des pouvoirs seigneuriaux. Malgré ces efforts, la Nouvelle-France ne comptera que 240 habitants permanents en 1641 et le Roi finit par comprendre que la Compagnie s’est montrée plus intéressée à faire le commerce de la fourrure qu’à attirer de nouveaux habitants. Le Roi doit alors modifier de nouveau les droits seigneuriaux et il décide d’en attribuer à l’Église.

Pour commencer, celle-ci recrute une cinquantaine de Français et de Françaises pour convertir les « sauvages » et créer une communauté catholique exemplaire. Dirigés par Paul de Chomedey, Sieur de Maisonneuve, âgé de 27 ans, ils arrivent en 1642, s’installent sur l’île où se trouve le Mont-Royal y fondent Ville-Marie et construisent un fort auquel il donne le même nom. Les Iroquois multiplient les raids et rendent la vie difficile aux habitants. Neuf ans plus tard, rien ne va plus. La conversion des indigènes est hasardeuse et seulement 100 personnes vivent à Ville-Marie dont la moitié seulement est en état de combattre les Iroquois. Les cinq nations iroquoises sont plus résolus que jamais de faire disparaître les colons français de la vallée du Saint-Laurent. Maisonneuve exige que tous ceux qui vivent près du fort s'y réfugient et quittent leurs maisons. Jeanne-Mance, une infirmière laïque entreprenante et dynamique, arrivée en Nouvelle-France avec Maisonneuve, quitte son hôpital qu'elle construisit en 1645 et qui fut attaqué par 200 Iroquois en 1651. Maisonneuve parle de rapatrier tout le monde en France et de laisser tomber cette terre aux hivers longs et rigoureux où la menace iroquoise et la cruauté des tortures est toujours omniprésente. Jeanne-Mance, qui veut à tout prix conserver son hôpital construit avec les fonds de Mme de Bullion, suggère à Maisonneuve d'aller en France recruter 200 jeunes hommes et lui remet une somme de 22,000 livres tournois (une partie des fonds que lui avait donnés Mme de Bullion) pour ce faire. Maisonneuve quitte Ville-Marie le 16 novembre 1651 pour son pays natal. En quittant, il demande à Jeanne-Mance d'assurer l'intendance durant son absence et lui annonce que s'il ne réussit pas à recruter au moins 100 hommes qu'il ne reviendra pas et lui demande de fermer Ville-Marie et de rentrer en France avec les colons. Deux ans plus tard, il revient à Ville Marie avec 102 hommes et 14 femmes dont Marguerite Bourgeoys. Ce fut, à ce jour, la plus grande immigration de la Nouvelle-France et elle sauva Ville-Marie. Cette époque est considérée par les historiens comme la seconde fondation de Ville-Marie et Jeanne-Mance la co-fondatrice de la ville.

La jeune colonie est bientôt baptisée Montréal. Les attaques iroquoises se succédant à un rythme de plus en plus rapide à Montréal comme ailleurs, la France déclare la guerre aux Iroquois. Dix ans plus tard, la population de Montréal atteint 600 habitants et celle de la vallée du Saint-Laurent en compte 3,000. La petite ville grandit autour de l’Hôtel-Dieu de Jeanne Mance. Les prêtres sulpiciens deviennent les Seigneurs de l’île et concèdent des terres aux nouveaux ménages. La place du marché devient alors le centre commercial. C’est en effet là que Montréalais et « sauvages » procèdent à l’échange des fourrures. Enfin c’est parti! L’Église a bien relevé le défi !

Triste conséquence, la nation Huronne tombera victime des maladies de « l’homme blanc ». Ses membres meurent de la petite vérole, de la grippe et de la rougeole par milliers. Et les quelques survivants sont tués par les Iroquois. Quarante ans après l’arrivée de Champlain, la nation Huronne n’existe pour ainsi dire plus.

 

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