Charles-Émile et Antoinette

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Charles-Émile et Antoinette

Depuis un certain temps Charles-Émile, la huitième génération, voit passer devant sa shop, tôt le matin, une jolie fille élancée à la démarche séduisante et aux cheveux mi-courts, frisés et soyeux. Il en est tout émoustillé. Timide, trop gêné pour l’aborder, il imagine le stratagème de lui écrire pour lui faire part de ce qu’il ressent. Ne la connaissant pas, ni son adresse, il décide de lui remettre son message en mains propres. C’est ainsi qu’un matin, la voyant déambuler sur le trottoir, il prend son courage à deux mains, sort du magasin et, malhabilement, lui tend une enveloppe. Il est heureux de constater qu’elle l’accepte, avec un léger sourire et continue son chemin vers la manufacture de « collets » de robes où elle travaille comme modiste.

Le lendemain, elle passe à nouveau. Apercevant Charles-Émile, elle lui fait un sourire discret, sans ralentir son pas. Il s’en réjouit, même s’il conserve un doute. Celui-ci se transforme rapidement en un fort sentiment d’inquiétude qui lui fait perdre l’appétit. Le troisième jour, elle s’arrête, le salue et lui tend rapidement, à son tour, une enveloppe. Il l’accepte sans mot dire, figé et rentre rapidement s’asseoir sur sa chaise de barbier. Il décachette anxieusement la lettre et lit les premiers mots d’Antoinette écrits pour lui. Il est envahi par une joie qu’il n’a jamais ressentie, un bonheur qu’il n’a jamais connu et il se sent bien, si bien qu’il s’en trouve mal. Et même très mal. Ces sensations nouvelles le déchirent et se transforment en un besoin qu’il ressent jusqu’au plus profond de son être. Il a besoin de lui parler, de l’écouter, de la connaître, de la toucher, de la faire sienne. Mais il ne sait quoi faire, comment s’y prendre. Il se résout à lui écrire de nouveau. 

Ce soir-là, il réfléchit fiévreusement à sa réponse. La nuit est longue. Dès l’aube, il s’assied à sa table de cuisine, sort une petite feuille de papier à lettre, sa plume à l’encre, une enveloppe et, de sa meilleure écriture, écrit nerveusement, ce 9 juin 1930, un deuxième message à la femme de ses rêves.  Puis, il déjeune rapidement, se rend à sa shop, en lave les vitrines comme il le fait tous les jours. Mais ce matin est spécial car il veut que tout soit complètement parfait. Il remonte mécaniquement le « bâton-fort », aux couleurs blanc et rouge, installé à l’extérieur de sa shop, l’enseigne de son métier. Il attend avec anxiété le passage de sa bien-aimée et planifie sa stratégie. Il la reverra, lui fera son plus beau sourire et lui dira, s’il en a le courage, un mot doux, tout en lui remettant son nouveau message d’amour. Immanquablement, elle arrive, accepte avec un plaisir manifeste la nouvelle missive, esquisse un sourire sincère et continue vers son travail, devant un Émile incapable de dire un mot. Rendue à la manufacture, elle lit :

 

Mlle Antoinette Lalonde,

Chère Nanette

Je me fais un devoir de cœur de répondre à votre charmante lettre, qui m’a fait grandement plaisir, car vous savez bien combien il est charmant de recevoir un petit mot doux de celle qu’on aime bien.

      Je suis très content de voir que vous prenez les choses, comme je l’ai désiré et je vous réponds que je vous aime davantage. Loin de trouver votre lettre étrange, je suis tout ravît et j’espère que vous continuerez dans l’avenir, à vous montrez à mon égard toujours aussi intéressante et soyez assuré que çà me fera toujours plaisir.

     Car réellement Chérie je suis toqué de vous et cela depuis notre première rencontre.

     Je suis obligé de l’avouer que j’ai ri lorsque j’ai reçu votre lettre mais je dois aussi vous avouer que c’était le plaisir que cela me causait, car je ne voudrais pas pour tout l’or du monde rire de vous, car vous êtes trop char…….

     Je suis obligé de couper ma petite entretien, car j’ai une faim terrible, je n’ai pas déjeuné ce matin. J’espère que vous ne passerez pas de remarque sur mon écriture, car je l’ai écrit à la hâte, mais du fond du cœur.

 Si vous voulez m’écrire encore, cela me fera grandement plaisir.

 De votre ami

 Émile

4774 Nt Dame Ouest

 Quelques jours plus tard, elle lui remet un autre mot.

 Et le 17 juin 1930, il lui écrit sa troisième lettre :

 

Mlle Nanette Lalonde

Chère Nanette,

Vous pouvez vous permettre de m’appeler votre Émile, car vous devez vous apercevoir qu’il n’y a pas d’autre que vous dans mon cœur, encore une fois je suis complètement toqué de vous.

J’espère que nous serons toujours de bon (s) ami (s) comme nous le sommes dans le moment et que le bon Dieu nous aidera à conserver notre amour pour notre bien futur. J’espère que vous ne trouverez pas ce petit bout ennuyant, car il me fait plaisir de dévoiler devant celle que j’adore, le beau souhait que mon cœur contient.

Oh! Nanette si j’étais capable de tout dire ce que mon cœur contient pour toi, je crois que cette feuille serait trop petite et que vous me répondriez que j’ambitionne.

 (look at that) n.b. note ajoutée plus tard

Je termine cette lettre espérant recevoir une petite réponse, qui me fera grandement plaisir.

Au revoir

       Émile

4774 Nt Dame Ouest

 Encore une fois et toujours selon le même scénario, Antoinette répond avec empressement à la lettre de Charles-Émile en lui disant que son amour pour lui grandit, qu’elle espère que ses lettres ne l’importunent pas, tout en exprimant des inquiétudes en rapport avec sa place réelle dans son cœur. Le 23 juin 1930, Charles-Émile lui confirme son amour total :

 

Chère Nanette

        En réponse à votre lettre qui m’a fait grandement plaisir, parce que je vois que vous êtes toujours empressé pour me répondre.

Je tiens à vous le répéter par écrit que cela ne m’ennuie pas du tout. Si je ne puis répondre plus tôt, c’est parce que je ne puis trouver le temps nécessaire le vendredi et samedi pour pouvoir dire mieux ce que mon cœur désire vous dire et je désirerais que vous croyiez, tout ce que mon cœur fait écrire à ma main.

       Mon cœur désire ardemment que vous cessiez de douter et d’avoir peur qu’une autre nanette y soit resté car il vous le dit en vérité il n’y a jamais exister une autre nanette et il n’y en aura jamais une autre que ma petite modiste.

       Il me fait plaisir d’apprendre que vous m’aimez. Je crois que c’est la première fois que vous me le dites sérieusement.

      Si vous continuez votre petite prière de demander au Bon Dieu que je vous aime un petit peu, vous allez vous apercevoir que je vous aime beaucoup.

      C’est correct

            Bonjour ma chère Nanette

                                    x x x x x x X

                                    Émile

C’est ainsi que naquit, au mois de juin 1930, l’amour de Charles-Émile et de Antoinette, (sa mère l’appelle toujours Nanette). Par la suite, ils commencent à se rencontrer, à prendre de longues marches ensemble, à aller se promener au parc Sohmers et finissent par se décider à se présenter à leurs parents respectifs. Antoinette est reçue à bras ouverts par Marie-Anne et Wilfrid, mais Charles-Émile ne ressent pas la même chaleur chez la mère d’Antoinette, Madame Alexandrine Lalonde, ni chez sa soeur Lucienne, qui se montre très jalouse et « chicanière » en plus. Alexandrine voit en Charles-Émile un « pouilleux », en raison du métier qu’il exerce et est appelé à couper les cheveux de clients pleins de poux. Cela n’est pas assez bon pour sa fille. Madame Lalonde, aguerrie par tous les problèmes qu’elle a connus, a décidé que ses filles seraient bien mariées, ce qui veut dire mariées avec « des homme riches ». Elle en a déniché un, un propriétaire d’hôtel et veut le présenter à Antoinette. Elle a déjà réussi ce tour de force avec sa fille Lucienne, l’aînée de la famille et très belle femme, en la persuadant d’épouser un « homme riche », un Monsieur Gariépy. Ce mariage a duré à peine quelques années, le temps de mettre au monde deux filles et a débouché sur une séparation permanente. C’est la honte de la famille, un sujet tabou, surtout que Lucienne s’est défoulée de ses frustrations sur un amant. Antoinette, qui a entrevu une fois le prétendant choisi par sa mère, ne veut pas en entendre parler et lui préfère Charles-Émile. De longues discussions, la plus part du temps à sens unique, créent une tension intenable à la maison, car Alexandrine est très dure, en plus de se montrer intransigeante. D’ailleurs, elle l’est non seulement avec Antoinette, mais aussi avec chacun de ses autres enfants, Lucienne, Léopold et Charlot.

Alexandrine Ayeur s’est mariée avec Fortunat Lalonde le 16 février 1904. Antoinette venait d’avoir onze ans lorsque subitement son père Fortunat fit une crise cardiaque. C’est un drame qui la marquera toute sa vie. L’ancêtre d’Alexandrine était un allemand originaire de la ville de Cologne, Per-Henry Heyer, arrivé au Canada en 1815 comme soldat du régiment de Meuron. Alexandrine est la quatrième génération de sa descendance canadienne.  

Le frère d’Antoinette, Charles-Émile surnommé par tous « oncle Charlot », épouse à vingt ans une franco-américaine, Marguerite Saint-Pierre, dite « tante Margot », dont la famille est revenue au Québec. Les nouveaux mariés emménagent à Saint-Henri, au 2371, rue Duvernay à l’ouest du marché Atwater. La tension à la maison des Lalonde augmente et l’incompréhension y règne. Alexandrine décide soudainement, à la surprise de tous, de « casser maison » et s’en va vivre avec sa mère, la grand-mère Emma. Margot offre alors à Antoinette et à Léopold dit « oncle Paul », son autre frère, de les héberger temporairement moyennant un loyer mensuel. Cette offre soulage Antoinette, mais elle est très malheureuse et déchirée entre l’amour qu’elle ressent pour Charles-Émile et les désirs de sa mère qu’elle respecte toujours malgré tout. Rendue chez Charlot et Margot, elle réfléchit longuement. Convaincue qu’elle n’a guère d’autre choix, elle prend en pleurs la décision de « casser » avec Charles-Émile. Elle accepte même de sortir, une fois pour voir, avec l’hôtelier.

Elle en avise sa mère, puis Charles-Émile qui, le cœur brisé, ne peut supporter de voir son rêve s’écrouler. Les jours suivants, en fin de journée, il se rend à la porte du logement de Charlot et de Margot, ouvre la porte du rez-de-chaussée donnant sur l’escalier intérieur qui monte au logement situé au deuxième étage et, trop timide et gêné pour monter, crie des phrases du genre « Nanette, je t’aime, ne me laisse pas ». Antoinette en haut, entend ces lamentations, ne répond pas et pleure face à Margot qui ne sait comment la consoler. Le jour de sa grande sortie avec l’hôtelier arrive et Antoinette en revient déçue et inconsolable. Elle comprend, de plus en plus, qu’elle ne veut pas de lui et que celui qu’elle veut, sa mère n’en veut pas. De son côté, Charles-Émile continue toujours, au bas de l’escalier, à exprimer ses désirs refoulés et crie, tout haut, ses propositions de mariage. Cela rend Antoinette encore plus malheureuse, torturée et triste. Finalement, Margot décide de lui parler et lui demande si elle est certaine de ne jamais pouvoir aimer l’hôtelier : oui ! répond vivement Antoinette. Aime-t-elle Charles-Émile ?  Oui !  Beaucoup ? Oui !  L’aime-t-elle assez pour l’épouser ?  Oui ! Est-elle prête à surmonter les objections de sa mère?  C’est la question-clef.  Elle est suivie d’un long silence durant lequel Antoinette réfléchit et pleure en même temps. Puis, n’y tenant plus et n’écoutant que son coeur, elle s’écrie : oui !  Pour Margot, l’affaire est claire. « Mariez-vous, tout de suite », conclue-t-elle. Charles-Émile est invité à gravir les marches jusqu’au deuxième et, apprenant la nouvelle, embrasse Antoinette passionnément devant Margot et Charlot. Ils se sont enfin retrouvés. Ils sont enfin heureux.

Le mariage est vite organisé par Margot et Antoinette, le 7 septembre 1931, à l’église Sainte-Cunégonde, une des plus belles de Montréal et à cinq minutes de leur domicile. C’est une église imposante dédiée à Cunégonde, épouse de Henri II duc de Bavière, sans transept ni colonne. Construite selon les plans de l’architecte J. O. Marchand suite à la conflagration de la première église en 1904, elle se distingue par la vigueur de son articulation. En façade, un immense portail supplante la rosace et le portail véritable composés avec des éléments doriques, ce qui est inusité au Québec. C’est le triomphe du faste sur l’austérité. L’intérieur est une succession de baies « d’une solennelle majesté » où les voûtes sont décorées de peintures marouflées qui s’insèrent dans des décors en plâtre ouvragé. Elle abrite 18 vitraux, cinq cloches et un orgue Casavant installé en 1914, le plus ancien instrument à quatre claviers installé dans le diocèse de Montréal. Le presbytère est l’original de 1885. Il est coiffé d’une mansarde percée de lucarnes d’un goût très sûr. L’ensemble constitue un décor superbe et majestueux pour le mariage de Charles-Émile et Antoinette.

Madame Lalonde, qui boude sa fille depuis trois mois, refuse d’assister à la cérémonie. Charlot agit comme témoin d’Antoinette. La famille Lalonde est représentée à la dernière minute, en plus de Charlot, par Lucienne, ce qui incommode Charles-Émile et Antoinette à cause de la mauvaise foi dont elle a fait preuve dans les querelles récentes dont elle est l’instigatrice. Léopold, proche de sa mère, s’excuse, prétextant un empêchement de travail. Wilfrid et Marie-Anne y assistent. Ferdinand Duffy, le mari d’Albertine, la sœur de Charles-Émile, est son témoin. La réception de mariage, très simple, est organisée par l’« oncle Bibeau », marié à Marie-Rose, une autre de ses soeurs.

Charles-Émile et Antoinette, après un court voyage de noces à Ottawa, s’installent sur la rue Saint-Philippe, dans l’appartement de Charles-Émile. Léopold rappelle alors sa mère, se réconcilie avec elle et ils habitent ensemble dans un nouveau logement au square Sir-Georges-Etienne-Cartier.

En 1932, la grande crise sévit toujours et la situation est de plus en plus difficile. Plusieurs familles, tombées dans la pauvreté, en sont réduites à la mendicité et à la  « soupe populaire ». Le moment est venu, pour Wilfrid et Marie-Anne, de retourner à Saint-Jérôme maintenant que tous leurs enfants sont mariés. Wilfrid réussit à convaincre son boss, à la Dominion Rubber, de le transférer à la manufacture de Saint-Jérôme. Il sera gardien de nuit à l’usine de la rue Labelle. Wilfrid et Marie-Anne achètent une maison sur la rue voisine, la rue Fournier, à cinq minutes à pied de son travail. Ils retrouvent, entre autres, son frère Frédéric Dupras, sa mère Louise, sa soeur Rosa Labelle, le cousin Henri Dupras devenu boulanger; le beau-frère Jos. Forget qui vient de créer une fabrique de beurre, de mirage d’œufs et de crème glacée (il fondera plus tard la Crèmerie Saint-Jérôme); le clan de Johnny Labelle et beaucoup d’autres membres de leur parenté, car les Dupras, les Labelle et les Carey pullulent dans la région de Saint-Jérôme. Ils sont bien, entourés de leur famille et le bon air retrouvé des Laurentides leur redonne l’énergie et l’espoir perdus dans le brouhaha abrutissant et démoralisant de la métropole. Marie-Anne est aussi heureuse car elle est à quinze minutes à pied de la Cathédrale où elle peut assister à sa messe quotidienne et aux exercices spirituels de la paroisse.

Neuf mois après le mariage de Charles-Émile et d’Antoinette, celle-ci accouche, le 1er juin 1932, de son premier enfant dans le logement de la rue Saint-Philippe, dans le quartier Saint-Henri de Montréal. Le baptême a lieu à l’église Saint-Henri des Tanneries, le 5 juin, devant Charles-Émile, son parrain l’« oncle Duffy », Ferdinand et sa marraine, son épouse, « tante Albertine ».

L’enfant est baptisé Joseph, André, Jean-Claude. Avec lui débute la neuvième génération de la descendance de Jean-Robert.

En 1932, le réseau de téléphone devient transcanadien. Les Jeux Olympiques d’hiver qui ont lieu à Lake Placid, aux États-Unis, ne regroupent que 17 pays en raison de la situation économique et le Canada remporte la médaille d’or au hockey sur glace dans une série très serrée.

 

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