Deguise et Dupras

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Deguise et Dupras

En 1958, la construction dans le domaine privé est le fief des entreprises et des constructeurs de langue anglaise. Ils engagent les firmes d’ingénieurs-conseils anglophones parmi lesquelles on retrouve, dans le domaine de la mécanique et de l’électricité, Keith and Associates, T. G. Anglin, Kearns and Bromley, Seymour Levine, qui sont les plus actives. Pour leur part, les ingénieurs-conseils canadiens français, dans ce même domaine, réalisent particulièrement les bâtiments administratifs et institutionnels du gouvernement du Québec; les écoles des commissions scolaires; plusieurs églises pour le clergé; des collèges, couvents ou maison mères pour les institutions religieuses; des garages municipaux pour les villes et quelques rares projets fédéraux.

Paul Deguise est ingénieur-conseil en mécanique et électricité. Il œuvre à partir du sous-sol de sa maison au 3760 rue Harvard dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce à Montréal. Y travaillent aussi quelques ingénieurs, confrères de Claude, dont Pierre, le fils de Paul, Jean Ouimet et des dessinateurs. Le bureau a 8 huit tables à dessins. Le patron et la secrétaire occupent un espace restreint pour le bureau. Cette dernière a la responsabilité, en plus de ses tâches administratives, de dactylographier les devis écrits par les ingénieurs et de les reproduire sur un mimographe gestetner. Dans un autre local, il y a une machine pour imprimer les plans en ozalid. Deguise est en affaire depuis une vingtaine d’année et réussit bien. Il a une bonne réputation qui lui apporte de bons contrats comme ceux sur lesquels il oeuvre actuellement soit l’oratoire Saint-Joseph, l’agrandissement de l’Hôpital Notre-Dame, le couvent des Dominicains de la côte Sainte-Catherine et des écoles pour la Commission des écoles catholiques de Montréal. 

Ses compétiteurs en mécanique et électricité ne sont pas nombreux et comme lui, sont de petite ou de moyenne envergure. Parmi eux on retrouve Fernand Léger, Leblanc & Montpetit (c’est le plus important), Monty & associés, Lefrançois & Laflamme, Paquet & Dutil de Québec et la nouvelle firme Bouthillette & Pariseau qui en association avec PP Vinet, professeur à Poly, vient de compléter les plans, les devis et la surveillance des travaux de la nouvelle École Polytechnique. C’est surtout l’entrepreneur en plomberie et chauffage W. Jetté Ltée qui est leur compétiteur auprès du gouvernement, du clergé et des institutions religieuses. Les bonnes sœurs et les curés aiment bien Jetté car non seulement exécute-t-il les installations de plomberie et chauffage dans leur bâtiment mais en « désigne » aussi les plans et devis. Cet entrepreneur ne soumissionne pas puisque ses services sont retenus directement par les clients. Il est leur homme de confiance et s’occupe de tout. Aucun ingénieur n’est à son service mais il a plusieurs techniciens fort compétents. Les systèmes de chauffage qu’il préconise sont à la vapeur ou à l’eau chaude et la chaleur est émise dans les pièces par de gros radiateurs à colonnes en fonte. Les thermostats sont rares et la température est contrôlée par façade de bâtiment. Ce sont des systèmes coûteux et en général ils encombrent les vastes bâtiments par des kilomètres de tuyauterie à gros diamètres. D’autres entreprises en plomberie et chauffage, très compétentes, telles Doucet & Doucet et Laperrière & Fils n’osent pas faire de compétition à Jetté, tellement il est bien implanté chez ses clients. Ils préfèrent soumissionner plutôt sur les plans et devis préparés pas les ingénieurs-conseils francophones. Quant aux compagnies anglaises parmi lesquelles on compte J. Colford, Connelly & Twizell et Thomas O’Connell, elles sont de grande envergure et reconnues pour la qualité de leur travail. Elles soumissionnent sur tous les projets qu’ils soient d’institutions francophones et anglophones. Le marché est contrôlé par les anglophones et la meilleure démonstration de ce fait vient de l’Hydro-Québec qui exige que les plans et devis pour son nouveau siège social soient en langue anglaise exclusivement même si la préparation a été confiée à des firmes canadiennes françaises, dont Leblanc et Montpetit. C’est comme çà depuis la conquête et le gouvernement n’a pas encore le courage de décréter que les documents doivent être bilingues ou en français seulement sur des projets de cet envergure.

Depuis leur promotion de Polytechnique, Claude et Pierre demeurent de bons amis et continuent à se fréquenter avec leurs épouses tous les samedis soir en compagnie de leurs amis communs. Ils sont membres d’une petite société de placements. Pierre invite souvent Claude au lac Achigan et il rencontre son père plusieurs fois. Les relations entre les deux sont bonnes.

Claude aime son nouveau travail dans le département de construction de la compagnie et s’intègre de mieux en mieux. Il a appris à gérer ses différents avec son patron qui demeure toujours un être hautain et injuste, mais Claude ne s’en fait pas car il a confiance qu’à la longue tout s’arrangera. Il s’occupe de la réalisation totale de ses projets et s’assure qu’ils sont construits tel que dessinés. Il aime ce travail de gérant de projet.

En fin d’été, Pierre l’invite pour le lunch durant la semaine, ce qui est très rare. Il étonne Claude en lui disant que son père aimerait qu’il joigne sa firme comme ingénieur en mécanique et électricité. Claude est très surpris. Pierre ajoute que Ouimet quitte la firme et qu’il le remplacerait. Claude ne comprend pas car Pierre sait très bien qu’il a obtenu à Poly un diplôme en travaux publics et bâtiments et que sa thèse de fin d’année était la structure en béton du toit d’une église. Les seules connaissances qu’il a dans les spécialités de mécanique et d’électricité sont celles qu’il a apprises à Poly durant les cours de chauffage et électricité et elles sont très limitées. Sa seule expérience avec ces spécialités est celle qu’il a acquise avec Texaco dans la construction de stations de services et c’est très peu. Claude refuse car il ne croit pas être capable de remplir la tâche adéquatement avant plusieurs mois d’entraînement. Pierre le rassure et fait de la surenchère. Il lui dit qu’il apprendra vite le métier, qu’il n’y a rien de vraiment difficile et qu’il sera là pour le coacher. Claude ne bronche pas. Non pas qu’il n’a pas le goût, mais il a décidé il y a quatre ans d’œuvrer dans le génie civil et ce serait un virage impensable de pratiquer en mécanique et électricité. Pierre, constatant son refus, lui propose un salaire de $7,000 par an. Claude en gagne $5,500. Il sursaute et devient soudainement intéressé. Non pas seulement pour l’argent, ce qui le touche vraiment, mais aussi parce que cette offre démontre tout l’intérêt de Paul Deguise pour l’engager. Claude répond qu’il en parlera à Manon et lui reviendra le lendemain. Celle-ci, surprise de la tournure des événements, lui dit qu’elle a confiance qu’il fera ce qui est mieux pour sa famille. 

Le lendemain, Claude rencontre Pierre et son père et accepte leur proposition. Il est fier et rentre chez Texaco pour raconter à son nouveau directeur régional Otto Cleyn ce qu’il lui arrive et lui présenter sa démission. Il quittera la compagnie dans trois semaines et sera au bureau de Paul Deguise, ingénieur-conseil, après la fête du travail. Il vient de prendre la décision la plus importante de sa vie en regard de sa profession.  

Dès son entrée dans la firme, Paul Deguise lui assigne un premier projet : les plans et devis de mécanique du nouveau garage municipal de Montréal-Est. Pierre lui explique les grandes lignes du projet, les méthodes de calculs de charges et lui assigne un dessinateur. Claude se rappelle les calculs similaires qu’il a faits durant son cours et est familier avec les données. Les formulaires utilisés par le bureau facilitent son travail. Avec les données, il dessine les esquisses des systèmes. Pierre vérifie, apporte des corrections mineures et se dit impressionné par la bonne compréhension démontrée par Claude. Ce dernier est très encouragé car il a beaucoup d’admiration pour les qualités d’ingénieur en mécanique de Pierre, acquises durant ses emplois d’été au bureau de son père.

Après quelques semaines, Pierre lui suggère d’approcher l’Union Nationale pour obtenir des contrats pour le bureau. Claude est très surpris surtout que Pierre laisse entendre que son père a pensé à lui beaucoup plus à cause de ses contacts avec le parti au pouvoir à Québec que pour ses capacités d’ingénieur. Le commentaire de Pierre le désappointe car il veut être un ingénieur avant d’être un vendeur. Il se dit qu’il ne peut vendre ce qu’il ne connaît pas et que les clients potentiels sauront détecter s’il connaît son affaire ou non. Il sait qu’il n’a vraiment pas le choix s’il pense à l’avenir. En réponse, Claude souligne à Pierre qu’il a déjà obtenu un premier mandat de mécanique et d’électricité pour l’agrandissement de la vitrerie Jos. Charlebois de Verdun et a aussi un autre bon prospect pour la construction d’un hôpital privé à Crawford Park pour le Dr. AD Archambault, son médecin de famille. Il a aussi approché la commission scolaire de Verdun où JP Roy, le secrétaire-trésorier lui est très sympathique. Ce dernier et son épouse sont des amis de « cartes » de Charles-Émile et d’Antoinette et ils ont vu Claude grandir et devenir ingénieur. Quant à l’Union Nationale, il ne sait pas comment s’y prendre mais s’informera. De toute façon, il croit que ce n’est pas sa responsabilité de trouver des contrats puisqu’il n’est qu’un jeune ingénieur qui débute sa carrière. Il veut travailler à réaliser des projets pour apprendre son métier le plus vite et le mieux possible. Parallèlement, il fera de la sollicitation de nouveaux contrats pour deux raisons : la première, son patron lui demande; la deuxième, il aime ça car il se sent un vendeur naturel.

Le lendemain, il rencontre le père de Pierre et lui fait part de ses intentions. Celui-ci accepte. Claude ajoute que ce serait utile s’il avait une carte d’affaires à son nom. Son patron est d’accord et va plus loin en lui suggérant d’indiquer sur les cartes le nom de la firme comme étant « Deguise et Dupras ». Il sera en mesure alors de solliciter plus facilement les contrats et ceux-ci seront exécutés sous ce nom. Deguise n’a aucunement l’intention de modifier son entreprise mais il sait que sa proposition motivera davantage son jeune protégé.

De plus, Deguise demande à son fils et à Claude de prendre une assurance-vie sur sa vie et les avise que l’agent d’assurance viendra au bureau le lendemain pour en parler. Claude est surpris de cette demande et ne sait quoi faire. L’agent établit, pour un montant d’assurance-vie de $20,000, la prime annuelle à $750. Claude accepte car il ne sent pas le courage de refuser la demande de son patron. À court d’argent, il se rend voir son gérant à la Banque Provinciale du Canada pour confirmer un prêt de $375. C’est la première fois qu’il emprunte à la banque.

Il se met au boulot et travaille de longues heures. Il prépare les devis à partir du devis standard du bureau. Il remarque que ce document est truffé d’expressions anglaises, comme check valve, burner… et s’informe pourquoi ? Son patron lui dit « c’est le langage du métier ». Effectivement, sur les chantiers, Claude remarque que les ouvriers baragouinent le français et parlent le franglais. Il n’aime pas cette situation et cherche une solution mais ce n’est pas facile de traduire des termes techniques de l’anglais au français si on veut qu’ils soient reconnus par tous les intéressés. Parmi les représentants de compagnies qui défilent au bureau pour offrir leurs produits et surtout expliquer les nouveaux, il y a un dénommé Perrault de la compagnie Crane, fabricant canadien d’appareils de plomberie et de chauffage. Claude aborde le sujet avec lui. Perrault, un homme dans la cinquantaine, se dit préoccupé depuis longtemps par le même sujet et lui dit qu’il a pris la liberté dans ses loisirs d’écrire un dictionnaire anglais-français sur la robinetterie. Claude est surpris et étonné d’apprendre que sa compagnie l’a accepté et qu’il est sous impression. Perrault voit bien que Claude est anxieux de mettre la main sur ce document afin de l’utiliser dans ses nouveaux devis et lui propose, entre-temps, une copie dactylographiée. Claude l’accepte avec un grand plaisir. Pour lui, Perrault est un héros inconnu de la promotion de la langue française. Il corrige son devis en préparation et le projet va en soumissions. Les appels téléphoniques des soumissionnaires ne tardent pas à rentrer au bureau pour des éclaircissements sur le devis. Un plombier, par exemple, demande à Claude « c’est quoi un robinet de retenue avec clapet oscillant ? ». Celui-ci répond « c’est un check valve » et le plombier de dire « Taber… t’aurais pas pu le dire ! ». Claude la trouve drôle mais pas les plombiers. Pour faciliter l’introduction de ces nouveaux termes, il décide, pour un certain temps, qu’il écrira, dans ses devis, le nom français suivi du nom anglais entre parenthèses. Il apprend. Les plombiers aussi.

 

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