La bague de l'ingénieur

Accueil • Début
 

vendredi 19 août 2005

la bague de l'ingénieur

Surpris


Depuis 50 ans, j’ai une bague d’acier au petit doigt de ma main droite. J’ai remarqué hier lors de la fête de notre 50ième anniversaire de promotion que la majorité de mes confrères de Polytechnique la portent toujours.  

 

Elles nous ont été remises à la fin de nos études en 1955, suite à la confirmation par l’École Polytechnique que nous serions ingénieurs, lors d’une cérémonie à l’Engineering Institute of Canada, fondée en 1887. J’ai appris alors que c’est en 1922, à Montréal, que des ingénieurs exprimèrent l’idée qu’il serait important de développer un engagement d’éthique pour les jeunes gradués. Ils sollicitèrent l’aide du célèbre poète et écrivain anglais Rudyard Kipling, bien connu pour ses références au travail des ingénieurs dans ses écrits. Kipling accepta avec enthousiasme et recommanda un rituel officiel, the ritual of the calling of an engineer, durant lequel le jeune ingénieur fera le serment de Martha en rapport avec ses obligations d’ingénieur. Son texte se base sur une histoire biblique où il puise le mythe de la cérémonie : la sœur de la Vierge Marie est Marthe (Martha en anglais). Lorsque Jésus visite Lazare avec sa mère, Marie est avec Jésus au salon pendant que Martha travaille avec sa propre mère dans la cuisine.

 

Pour Kipling, les ingénieurs sont les fils de Martha parce qu’ils travaillent alors que les fils de Marie font de la politique. Il visait simplement à diriger le nouvel ingénieur vers une prise de conscience de la profession, de sa signification sociale et à inciter les ingénieurs d’expérience de l’accueillir et de l’appuyer dans l’exercice de sa profession. Durant la cérémonie, nous avons reçu un anneau de fer martelé à être porté au petit doigt de la main qui travaille. C’est un symbole de fierté envers notre profession et un rappel de notre engagement solennel prononcé volontairement, avec humilité, qui nous oblige à un comportement professionnel et une conduite personnelle conformes aux plus hautes normes.

 

La cérémonie où nous fûmes intronisés regroupa quelques centaines de nouveaux ingénieurs de Poly et de McGill, tous debout en rangs, dans le grand hall de l’institut devant les sept derniers présidents de l’EIC qui sont les gardiens et les administrateurs des rites. Je prêtai le serment de Martha avec mes confrères et nous reçûmes notre anneau. Pour les ingénieurs, c’est « la bague ». J’étais très heureux de l’avoir enfin. Quelques semaines plus tard, je me suis rendu compte qu’elle rouillait et marquait mon doigt. Mes amis eurent la même expérience. Lors d’une rencontre à Poly, un confrère vendait des bagues en acier inoxydable pour remplacer l’anneau. J’en achetai une et c’est celle que je porte depuis et qui me rappelle mes engagements et indique, par ce signe extérieur, que je suis un ingénieur professionnel.

 

Seuls les ingénieurs du Canada portent cette bague.

 

Claude Dupras