La campagne du jouet cubain

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La campagne du jouet cubain 

En début 1959, Me Raymond Daoust, ex président de la Jeune Chambre de Montréal, est à La Havane et apprend par la télévision que le gouvernement planifie de parachuter des jouets sur les enfants de la Sierra Maestra. Il écrit une lettre à Claude Dupras, président de la Chambre de Commerce des Jeunes du district de Montréal, pour lui suggérer que la Jeune Chambre organise une campagne pour collecter des jouets pour les enfants de Cuba. Claude reçoit la missive en début mars et propose aussitôt l’idée à son conseil d’administration. Elle est acceptée. Le jour même de la réunion, un bulletin de presse américain annonce que Fidel Castro sera à Washington, le 15 avril, pour s’adresser aux membres de l’American Society of Newspaper Editors et qu’il doit être à New York le lendemain. Sautant sur l’occasion, un membre du conseil suggère d’inviter Fidel à venir clôturer la campagne du jouet. Claude ne croit pas à la possibilité de la venue de Fidel mais voit dans l’invitation un bon moyen pour mousser la campagne. Il accepte et le conseil ratifie la décision. 

Après la réunion, Claude se dirige avec Jean-Paul Lucchési vers le centre-ville de Montréal à la recherche d’un individu parlant espagnol. Ils se rendent aux Latins d’Amérique et trouvent une espagnole à qui ils demandent de rédiger un message invitant Fidel Castro à Montréal, le 18 avril prochain pour clôturer la campagne du jouet pour les enfants de son pays. Un télégramme est vite préparé et envoyé à Fidel à son bureau de premier ministre (il a été nommé PM le 16 février). Ils apportent une copie au chargé d’affaires du consulat cubain à Montréal qui est tout surpris d’apprendre la nouvelle.

Claude rejoint Daoust pour le mettre au courant de la situation et celui-ci l’invite à son bureau d’avocats, lundi le 10 mars, pour en discuter et suggère, entre temps, de ne pas parler à la presse de la venue possible de Fidel car il a promis le scoop à un ami. Claude ne voit pas de problème car pour lui, ce qui compte, c’est le succès de la campagne du jouet cubain. Il met sur pied un important comité organisateur composé de treize sous-comités. Jean-Paul Lucchési est nommé organisateur général. Tous les membres du conseil et des comités de la Jeune Chambre sont appelés à coopérer activement. C’est la première fois que le mouvement s’engage dans une telle activité humanitaire à l’échelle internationale et elle doit être bien réussie. Il en va de la réputation de la Jeune Chambre. La campagne est fixée du 15 mars au 18 avril.

Claude qui a 26 ans, n’a jamais rencontré Me Raymond Daoust à son bureau de la rue Saint-Hubert. L’espace est chargé de dossiers, de documents, de découpures de journaux, d’une bibliothèque imposante et son grand pupitre est couvert de papiers, de correspondance, de liasses de dossiers, de magazines, etc… Sur sa droite se trouve son vieux dactylo à clefs sur lequel il écrit ses lettres et ses notes personnelles. Daoust est le plus grand et le meilleur criminaliste du Québec, peut être du Canada. Il affirme avoir gagné 180 de ses 183 causes. Sa réputation dépasse les frontières. Pour lui, la communication avec le public est importante pour maintenir son aura de champion défendeur des causes ingagnables et il sait comment alimenter sa publicité. Diplômé en droit de McGill, il se consacre exclusivement au droit criminel et est farouchement opposé à la peine de mort. Il a été président de la Jeune Chambre de Montréal pour le mandat 1952-53, est sénateur international JCI et conférencier recherché partout au pays. C’est un homme doué, racé, intelligent, travailleur, doux et dévoué à toutes sortes de causes. Plusieurs le surnomment le Cicéron de la langue française. C’est aussi un homme d’affaires et possède la compagnie qui produit la Sauce V.H. pour mets chinois. Elle est devenue très prospère sous sa gouverne. Il voyage beaucoup (il a déjà fait deux tours du monde) pour oublier momentanément les pressions qui le tenaillent. Claude le connaît peu et ne l’a rencontré que quelques fois grâce à leur ami commun Régent Desjardins, président de la Jeune Chambre pour le mandat 1953-54. Au début de décembre Claude reçoit une lettre dactylographiée lui faisant part de ses impressions sur le mouvement actuel tout en les félicitant, lui et son conseil, de la qualité de leur travail et les encourageant à continuer dans la même voie.

Daoust remet à Claude deux parachutes miniatures aux couleurs de la révolution, vert et rouge, qu’il a rapportés de Cuba et avec lesquels les jouets sont lancés des avions. Il raconte qu’il connaît Fidel depuis son temps à McGill où il était son condisciple (c’est du nouveau pour Claude qui ne savait pas que Fidel avait étudié à Montréal, ce dont il doute). Il parle de l’annonce au public de la campagne du jouet et de la visite possible de Castro. Il demande à Claude de lui laisser cela entre les mains. Claude, qui estime que c’est à la Jeune Chambre de recevoir la publicité en rapport avec cet évènement, s’objecte et propose une conférence de presse commune. Pour Claude, la notoriété de la Jeune Chambre est importante car elle aide à attirer les jeunes hommes et femmes au sein du mouvement. Daoust accepte à la condition qu’il puisse donner le scoop au journaliste Alain Stanké du Petit Journal. Il semble avoir une dette de reconnaissance envers lui. Claude sait que Stanké est l’un de ceux qui le glorifient le plus dans ses colonnes. Il quitte Daoust malheureux de cette entente.

Mercredi, l’éditeur Dagenais de La Presse communique avec Claude en rapport avec la rumeur que Fidel Castro viendrait à Montréal en avril, invité de la Jeune Chambre. Claude est mal à l’aise. La Presse a toujours aidé son mouvement et Dagenais en particulier lui a été bien dévoué. Claude lui dit de ne pouvoir parler. Il s’offusque et lui rappelle les services qu’il a toujours rendus à la Jeune Chambre. Claude sait que sa position est précaire. Dagenais insiste et fait une menace voilée. Il coupera tout reportage sur la Jeune Chambre dans l’avenir. Face à cette situation, Claude hésite d’autant plus qu’il a la conviction qu’il serait préférable de donner un tel scoop au plus grand journal français de Montréal car la Jeune Chambre aura alors le maximum de publicité. S’assurant de pouvoir parler sous le couvert de l’anonymat, il raconte la décision d’organiser la campagne du jouet cubain et l’invitation de la Jeune Chambre à Fidel Castro. Dagenais est satisfait. Le lendemain, jeudi le 12 mars 1959, La Presse annonce en première page : « Castro à Montréal en avril ». L’article souligne les buts de sa visite et le fait que c’est une initiative de la Chambre de commerce des jeunes de la métropole. Il confirme aussi que l’ambassadeur cubain au Canada, Son Excellence M. Carlos Carillo a dit que la visite à Montréal n’était pas encore confirmée mais « C’est très possible, cependant », et qu’une personne autorisée du consulat de Cuba dans la métropole abondait dans le même sens. Enfin, l’article donne la provenance de la nouvelle comme venant d’un membre du conseil d’administration de la Jeune Chambre. Le journal n’est pas rendu aux kiosques que Daoust rejoint Claude au téléphone. Il n’est pas content. Claude affirme ne pas pouvoir contrôler tous ses membres tout le temps et lui suggère, qu’étant donné les circonstances, d’avancer la conférence de presse à vendredi. Daoust accepte.

Les journalistes de tous les médias sont présents à cette conférence conjointe de Claude Dupras et de Me Raymond Daoust à l’hôtel le Reine Élizabeth. Il y a foule. Claude ouvre la conférence en annonçant que la Jeune Chambre a décidé d’organiser une campagne pour recueillir au Canada des jouets pour les enfants de Cuba et que le gouvernement de Cuba était enchanté de cette initiative. Il confirme l’invitation qu’il a envoyée à Fidel Castro de venir à Montréal clôturer la campagne du jouet vers le 18 avril. Il relate avoir reçu un télégramme de Pedro Luis Diaz Lanz, chef des forces aériennes rebelles de Cuba, en rapport avec la campagne de jouets « Peuple cubain et gouvernement révolutionnaire profondément reconnaissants générosité peuple canadien qui donnent bon exemple de solidarité et sentiments humanitaires. Campagne canadienne lancée par vous amplement approuvée… ». Le texte du télégramme continue « invitation commandant Fidel Castro bien reçue et dûment considérée » et la Jeune Chambre sera « notifiée en temps opportun ». Claude se montre optimiste. Il décrit le comité organisateur monstre mis sur pied pour assurer le succès de cette démarche et explique que les associations à fins charitables ou sociales de Montréal, et d’ailleurs au pays, sont invitées à aider la Jeune Chambre de la métropole dans cette activité. Il s’adresse directement aux manufacturiers de jouets et leur demande de contribuer généreusement. La plupart des journalistes semblent d’accord avec l’idée de cette campagne de charité mais quelques uns soulèvent des objections sur son opportunité. Marcel Beauregard de CKVL suggère « que Fidel fasse souscrire à la cause de jouets les gamblers qui s’en mettent plein les poches en dirigeant les casinos de La Havane ». Claude explique « la Jeune Chambre est un mouvement international et elle veut avant tout faire œuvre humanitaire. Il ne s’agit pas de prendre position en faveur de l’un ou l’autre des régimes de Cuba. Nous constatons un fait : c’est que des enfants comme les nôtres sont victimes d’une révolution. Noël n’a été pour eux qu’un jour d’horreur comme tant d’autres. Une demande nous a été faite via Me Raymond Daoust d’organiser cette campagne et étant donné que nous vivons dans un pays particulièrement gâté, nous nous devons de faire quelque chose… C’est un geste de solidarité internationale ». Devant l’insistance du journaliste Beauregard, Claude manifeste un léger mouvement d’impatience et Daoust prend les choses en mains. « Les gamblers sont-ils vraiment tolérés par Castro ? À part Georges Raft (l’acteur d’Hollywood) je n’en ai pas vu d’autres » dit-il, et, pour rassurer le journaliste, il annonce qu’il téléphonera « ce soir même » à son ami Fidel pour vérifier la situation. Claude est surpris de cette affirmation et croit que c’est de la comédie mais elle semble satisfaire Beauregard. Le propriétaire de l’important journal de quartier « la Voix Populaire de Saint-Henri », Jean-Jacques Mercier, renchérit en expliquant qu’il y a 35,000 chômeurs et des milliers de parents pauvres dans son district et laisse entendre assez carrément qu’ « il faudrait commencer par s’occuper de nos pauvres avant de penser aux autres ». Et là-dessus, Daoust, calme comme s’il faisait un plaidoyer pour sauver la vie d’un paria ajoute « que la Jeune Chambre connaît bien le dicton « charité bien ordonnée commence par soi-même » et qu’elle a déjà souscrit des sommes substantielles à de nombreuses œuvres de charité locales ». Claude enchaîne « nous aurions certes beaucoup à faire pour adoucir et améliorer le sort de nos pauvres ici. D’ailleurs, nous avons organisé une telle campagne en décembre dernier aux profits de deux orphelinats montréalais, mais il y a plus à faire encore à Cuba où tout n’est que tristesse et désolation » et ajoute en terminant que « la Jeune Chambre ne ménagera rien pour faire une grande réussite de cette œuvre de solidarité et de fraternité ». Après quelques minutes de ce débat amical, tout le monde paraît s’entendre que la Jeune Chambre est une société d’envergure internationale et qu’il est normal qu’elle veuille donner un peu de bonheur aux petits cubains. Les reportages dans les journaux, à la radio et à la télévision sont positifs. Les journaux du dimanche dont le Dimanche-Matin rapportent bien la nouvelle sauf le Petit Journal qui donne une information biaisée mettant surtout l’accent sur la contribution de Daoust. Claude a eu raison d’hésiter à donner le scoop à Stanké et il est satisfait que tout ait si bien tourné en faveur de la Jeune Chambre. Il regrette toutefois de ne pas avoir respecté l’entente avec Daoust mais considère qu’il s’est trouvé coincé par lui et qu’il n’aurait pas dû le placer dans cette situation. En tout cas, la campagne est bien lancée. Évidemment beaucoup d’accent est mis sur la visite possible de Castro et Claude s’en réjouit car c’est le moteur qui fait rouler la campagne. En quittant la salle, Daoust se montre plus ou moins satisfait et souligne à Claude qu’il aimerait rencontrer le comité de direction de la Jeune Chambre pour discuter de l’organisation de la venue de Castro et de son rôle personnel dans cette aventure. Comme il y a réunion de ce comité le lundi suivant au Club Canadien, de la rue Sherbrooke est, Claude l’invite pour 18h30.

La réunion est convoquée pour 18h00 et tous les membres sont là. Claude annonce qu’il attend la visite de Raymond Daoust dans trente minutes et que celui-ci veut discuter, de toute vraisemblance, du rôle important qu’il veut jouer dans l’affaire Castro. Claude exprime son inquiétude. Si Daoust est trop impliqué, il craint que la Jeune Chambre passe en second rang dans les médias puisque Daoust est un personnage très connu, respecté à Montréal et il génère beaucoup d’admiration et de sympathie. Sur ces entrefaites, avec 10 minutes d’avance, on frappe à la porte et un messager informe les membres que Daoust est arrivé et demande à être reçu. Claude lui dit de prier Me Daoust de bien vouloir attendre quelques minutes. Il veut à tout prix que son comité de direction prenne une décision sur le rôle de Daoust. La discussion reprend et finalement tous s’entendent pour que ce soit le mouvement qui garde le leadership. Satisfait, Claude sort pour aller chercher Daoust mais, surprise, il est parti. Il a été froissé par l’attitude du comité de direction à son égard en le faisant attendre. Claude revient embarrassé et le comité de direction, perplexe face à la tournure des évènements, maintient sa position et demande à son président de rencontrer Daoust pour raccommoder la situation. Le soir, Claude appelle à son bureau ; pas de réponse. Le lendemain, il laisse le message à sa secrétaire ; il ne rappelle pas. Il essaye deux autres fois, sans succès. Daoust est vraiment insulté. Claude décide de laisser tomber et qu’il reviendra bien si Fidel décide de passer par Montréal.

La campagne du jouet va bien. Les contacts ont été faits, le public répond relativement bien et déjà plus de 1,000 jouets sont reçus ou promis. 

Mais le temps passe et pas un mot n’arrive de Cuba en rapport avec l’invitation à Fidel. On apprend qu’il a changé ses plans pour New York et qu’il y restera quelques jours de plus. Donc, la date du 18 avril ne tient plus. Puis, une autre nouvelle annonce qu’après New York, il ira à Boston. Claude est encouragé. S’il va à Boston, pourquoi pas Montréal au Canada ? N’est-ce pas un pays qui a des politiques sociales similaires à ce que Fidel propose pour son pays ? Claude rencontre le chargé d’affaires cubain qui lui dit n’avoir reçu aucun mot de La Havane et lui fait une confidence : il ne faut pas trop compter sur lui car il est un mauvais intermédiaire puisqu’il a été nommé à son poste par Batista et s’attend à être rappelé, d’un jour à l’autre, tout comme vient de l’être l’ambassadeur à Ottawa. Il ne reste plus qu’à attendre. 

Tout à coup, surprise.  

Le télégramme 

Le jeudi 2 avril 1959 Claude est à son travail au bureau d’ingénieurs, au 3760 de la rue Harvard à Notre-Dame-de-Grâce, lorsqu’arrive un télégramme du Canadian Pacific :

JUNIOR CHAMBER COMMERCE  

ON BEHALF DR CASTRO GLADLY ACCEPT YOUR INVITATION STOP ARRIVING MONTREAL SUNDAY APRIL 26TH STOP PLEASE CABLE ME YOUR PROPOSED PROGRAMS PLANS.  

DRA TERESA CASUSO.  

Claude n’en croit pas ses yeux. Il étouffe. Il peut à peine articuler un mot. Son corps en tremble. Est-ce possible ? Le personnage du moment, le plus en vedette de la planète, qui fait la une de tous les journaux du monde depuis des mois, a accepté son invitation de venir à Montréal. Il est en extase. Soudainement, il voit la date du télégramme, 1er avril 10,01 PM ’59. Et si… et si c’était un poisson d’avril ? Non, cela semble un télégramme authentique et la provenance est clairement indiquée : HABANA. Oui, mais si… Il saute sur le téléphone, rejoint le bureau du Canadian Pacific et parle au gérant. Il veut savoir s’il est possible que le télégramme ACRA449/HA706/LT120 soit un faux. Après vérification, le gérant assure qu’il origine vraiment de La Havane. Claude est fou de joie et appelle Gilles Tittley, chef du secrétariat de la Jeune Chambre, pour lui apprendre la nouvelle et lui demander de convoquer une conférence de presse pour la fin de l’après-midi. Il communique avec son président honoraire Gaston Laurion pour le mettre au courant et l’inviter à la rencontre avec la presse. Celui-ci est ravi. Les journalistes sont aussi surpris que Claude l’ait été et le questionnent sur la durée et le programme de la visite du chef cubain. Évidemment, Claude n’en sait rien encore. Le soir même, la nouvelle est sur toutes les radios et les journaux du lendemain en font la une. La Chambre de Commerce des Jeunes de Montréal est en évidence partout et les membres du conseil d’administration sont fiers de leur coup.  

Le dimanche soir, à l’émission de radio de la Jeune Chambre à CKAC, l’animateur Claude A. Bourgeois interroge longuement Claude sur la visite de Fidel et la campagne du jouet cubain. À la sortie du studio, Bourgeois surprend Claude en lui disant qu’il ne croit pas que Fidel Castro vienne à Montréal car le gouvernement du Canada n’est pas au courant et qu’un premier ministre d’un pays ne peut venir ainsi rencontrer une association sans obtenir l’aval du gouvernement du pays hôte. « Ne vous faites pas trop d’illusions » dit-il. Claude n’avait pas pensé à cela. Il est vrai qu’aucun représentant de gouvernement ne l’a appelé. Il va vérifier. De retour chez lui, il communique avec son ami Maurice Johnson, député progressiste-conservateur de Chambly et membre de la Jeune Chambre, pour lui demander conseil et aussi vérifier si le gouvernement de Cuba a fait des arrangements avec le Canada pour la visite de Fidel. Johnson accepte de contacter le bureau du PM. Le matin, Claude rejoint le ministre de l’Union Nationale, Paul Dozois, député de Saint-Jacques et ex président de la Jeune Chambre, pour lui demander s’il y a quelque chose qui doit être fait auprès du PM Duplessis. Les deux intermédiaires lui reviennent dans l’après-midi. Personne n’a contacté le gouvernement du Canada et M. Duplessis dit que c’est l’affaire d’Ottawa.  

Le lendemain matin Claude a de la visite inopinée. Le commissaire adjoint D. A. McKinnon de la Gendarmerie Royale du Canada est à son bureau d’ingénieurs. Il veut lui parler de la visite de Fidel Castro à Montréal. Claude, surpris, déduit que finalement le gouvernement du Canada a été informé. Dans un premier temps, McKinnon le félicite d’avoir réussi à attirer le chef cubain à Montréal. Mais il y a des problèmes. Ottawa n’a pas encore été avisé et la visite est embarrassante. S’il arrive à la frontière du Canada, le pays le laissera évidemment rentrer mais sa visite devrait être normalement précédée d’une lettre au premier ministre ou d’un message au secrétaire d’État aux Affaires Extérieures. Castro n’aura pas besoin de visa pour entrer au Canada car une entente entre le Canada et les autres pays d’Amérique prévoit que les citoyens des deux Amériques peuvent rentrer au Canada sur simple présentation d’un passeport s’ils sont nés en Amérique. Si la visite n’est pas officielle, le ministère des Affaires Extérieures ne sera pas officiellement impliqué. McKinnon affirme que le ministère qualifiera de personnelle la visite de Fidel Castro, expliquera qu’il est au pays à la demande de la Jeune Chambre de Montréal et qu’il n’en sera pas responsable. Cependant, les officiers du ministère et ceux de la GRC réalisent que cela ne paraîtrait pas bien si Fidel Castro était victime d’un évènement grave durant sa visite au Canada. Et la possibilité d’un attentat est réelle. McKinnon prétend qu’un complot contre le chef cubain est possible car des gangsters américains sont prétendument en route pour l’assassiner à New York et, s’ils ne réussissent pas là, ils viendront à Montréal. Ils veulent protéger leurs acquis à La Havane alors que Fidel veut y mettre la hache. De plus, les nombreux procès militaires ont lieu quotidiennement à Cuba suivis de fusillades des personnes condamnées (chefs militaires, tortionnaires du régime et personnages ayant abusé du peuple cubain). Ça crée des remous et les parents de ces victimes pourraient chercher à se venger. Si un attentat est monté contre Castro ceux qui sont dans son entourage pourraient aussi être des victimes. Le commissaire adjoint fait évidemment allusion à Claude et aux membres de la Jeune Chambre. En conclusion, McKinnon demande à Claude d’annuler la visite de Castro.

« Jamais » de répondre spontanément Claude, « c’est le plus gros stunt publicitaire que la Jeune Chambre de Montréal aura connu et je ne suis pas pour le zigouiller ». McKinnon fait appel à son bon jugement mais Claude ne croit pas au scénario du policier et ne veut rien savoir. Il ajoute « avec la visite de Fidel, le succès de la campagne du jouet pour les enfants de Cuba est assuré ». McKinnon s’essaye encore, mais rien n’y fait. « très bien », dit-il, « nous allons protéger Castro et son entourage et j’ai besoin de votre collaboration ». Claude l’assure qu’il fera tout ce qui est nécessaire. McKinnon lui explique que la GRC coordonnera les services de la police provinciale du Québec et de la ville de Montréal avec les siens. En plus, elle ajoutera une quantité de jeunes policiers de la GRC qui suivront constamment Castro. Comme il est important que ces policiers passent inaperçus, McKinnon suggère qu’ils deviennent, pour le temps de cette visite, membres de la Jeune Chambre et que ce soient eux qui entourent Fidel, Claude et les autres. Claude accepte. McKinnon le quitte en hochant la tête.  

Claude ne sait pas comment répondre à Teresa Casuso. Il ne connaît pas le nombre de jours pendant lesquels Fidel entend rester à Montréal, ce qu’il veut voir et qui il veut rencontrer. Sachant que l’organisation de Castro est au Habana Hilton, il prend la chance d’y téléphoner pour la rejoindre. Bingo ! il l’a au bout du fil. Elle parle bien l’anglais, Claude se présente, elle se souvient et explique qu’elle ne connaît pas les plans de Fidel. Elle raconte avoir participé à la réunion où la décision a été prise et avoir reçu l’ordre d’envoyer le télégramme confirmant sa visite. Claude lui laisse ses coordonnées et elle promet de le rappeler le plus tôt possible.