La face cachée du Vietnam

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Voici un texte reçu d'un ami Vietnamien: 

La face cachÉe du Vietnam

L

E voile se lève petit à petit sur cette vaste boucle du Nord-Ouest : Khang Chao-Maï Châu-Son La-Diên Biên Phu-Laï Châu-Mu Cang Chaï-Tu Lê. Un jour de mars 2011, au sommet d’un col surplombant Maï Châu sur l’ancienne route Hanoï-Diên Biên Phu, mon vieil ami Ba, me surprend d’un touchant aveu, serrant le poing avec force détermination :

–  Antoine, ça c’est MA route et celle de ton oncle ! , s’exclame cet ancien reporter-photographe de guerre, de 1945 à 1979.

 

Dans les profondeurs de cette terre devenue florissante par la force des bras et la puissance des jarrets de ceux qui ont renoncé à la culture sur brûlis, la santé s’use par l’effort physique et l’endurance. La vie quotidienne est sans aspérités, consacrée au travail après des heures de marche, l’organisme constamment sollicité, corps ployant sur les pentes raides qui excluent toute utilisation d’instrument aratoire. A ce rythme, l’espérance de vie dépasse rarement la soixantaine.

 

Les jours du marché dominical, les femmes se parent de leur costume traditionnel ; les unes s’attroupent, s’affairent, remarquées de loin par les couleurs moirées, chatoyantes, enluminées ; les autres tout de noir vêtues battent le pavé, les mains bleuies par les feuilles d’indigotier utilisées pour la teinture du tissu. Ces mains constamment en mouvement tirant le fil de la besace en bandoulière de l’une pour l’enrouler sous forme du 8 autour du pouce et du petit doigt de l’autre pour en faire des écheveaux. D’autres portant de simples corsages aux couleurs identitaires de leur groupe (Thaïs noir, blanc, violet…) bavardent assises autour des blocs de pierre taillés en table et " tabourets". Cheveux en chignon, signe de femmes mariées.

 

Liens souples. Le premier dimanche de chaque mois suivant la pleine lune, se tient çà et là le fameux "marché de l’Amour" où se forment les couples pour le temps que durent leurs relations, sans avoir besoin de la bénédiction des parents ni de passer devant un officier d’État civil. Le garçon se fond dans son nouveau milieu et se comporte en fils de la famille. Mais si les liens venaient à se rompre, chez les Tays par exemple, l'homme laisserait alors tous ses biens en signe de reconnaissance, s'en irait en douceur à la tombée de la nuit par la porte latérale. La femme reprendrait sa vie d’avant comme si de rien n’était. Puis il existe aussi cette forme singulière de mariage par rapt. Le prétendant demande à ses amis d’enlever la jeune fille qui lui a tapé dans l’œil pour les enfermer ensemble le temps de "se comprendre". En cas d’échec, ils se quittent sans que la fille perde la face. Ces mœurs aux liens souples sont inadmissibles chez les Kinhs pour qui union libre et enfant né hors mariage sont déshonorants. La répudiation – si répudiation il y a – marque la fille-mère pour la vie : tête rasée puis badigeonnée de chaux vive, elle ira finir son existence dans le Thanh Hoa où ne poussent que des pierres.

 

Quinze dollars par an. La vie familiale se répartit sur la seule pièce de la chaumière sur pilotis symboliquement séparée en deux par l’âtre qui sert de cuisine et de chauffage en hiver avec aération au faîtage. Le dortoir des hommes se situe du côté de l'escalier d'entrée. Le mari attend l’obscurité pour rejoindre la natte conjugale en rampant discrètement sans pouvoir pour autant étouffer le grincement des lattes de bambou du plancher qui froisse le silence et la solitude de la nuit. Au lever du jour, chacun se retrouve à sa place.

 

Que les lecteurs, mêmes Vietnamiens d’ici ou de là-bas, sachent que ces minorités ethniques vivent en vase-clos dans une extrême pauvreté avec une quinzaine de dollars par an en sus des produits de leur terre ; s’organisent la vie communautaire régie le plus souvent par le matriarcat, car bon nombre d’hommes sont partis travailler au loin. Parfois, par chance, certains décrochent le gros lot sous forme d’autorisation à s’expatrier en tant que manœuvriers grâce au quota que le gouvernement accorde aux provinces pauvres. Mais cela signifie aussi expatriation définitive.

 

Entraide communautaire. A la saison des semailles et de la moisson, sur les flancs de colline grouille toute la population d’une communauté solidaire sans que les visiteurs que nous sommes réussissent à deviner d’où ils viennent, car on nous répond toujours : « Là-bas ! » en montrant l’horizon. C’est-à-dire à quelques heures de marche. Spectacle étonnant, car autant ils retroussent leurs manches pour s’entraider, symbole de leur cohésion sociale, autant ils aspirent à vivre loin les uns des autres dans de vastes terres entourées d’arbustes et de basse-cour. Au moindre appel, pour signaler par exemple notre arrivée, comme au lieu-dit Khang Chao où vivent seize familles Hmongs, les femmes arrivent sans bruit dans salle commune en briques que nous avons fait construire en 2010 ; nous chassent pour ʺdresser la tableʺ à même le sol sur des nattes. Toutes aussi muettes les unes que les autres sauf au moment de trinquer ʺÀ 100 % !ʺ (Traduisez cul sec.)

 

Sur la piste de retour à Pom Coong, l’un de nous demande à Mme Hiên, directrice des écoles de Maï Châu, initiatrice de tous les projets de Vinaes dans la région, où pousse le manioc. Elle s’approche d’une haie, en casse une courte tige, l’enfonce entre les rochers, sur le flanc de la colline puis nous dit :

–  Si vous revenez ici l’année prochaine, ce pied aura bien poussé.

–  Mais pourquoi vous ne la plantez pas en pleine terre ?

–  Ces roches sont très calcaires. L’endroit est donc toujours humide.

–  Un terrain béni ! Ce n’est pas comme en Afrique noire, apprécie Marco.

 

A Xa Linh, nous distribuons des nu-pieds aux enfants. Le lendemain, ils reviennent tout fiers de les montrer suspendus à leur cou. Une bonne leçon de choses à notre actif : habitués à marcher les pieds nus depuis toujours, ils les avaient pris pour des jouets !

 

Pendant ce temps Joël, qui tient les cordons de la bourse de l’association et auteur de toutes ces photos, présent sur place bien avant nous autres, s’emploie aider les maçons à terminer l’école maternelle dans un cul-de-sac avant la montagne. A la pause, il monte au sommet inspecter la citerne de rétention d’eau alimentant l’école et les habitations des alentours. S’aperçoit du cresson près de la source. En arrache une touffe en disant à ses accompagnateurs : « Ça, c’est comestible ! » Aussitôt il en goûte et les invite à faire de même.

 

–  Tu manges cette herbe !, apostrophe l’un d’eux.

 

Notre homme explique qu’aux temps des Français, cette herbe était en vente sous le nom de caï xoong» (phonétique de cresson en vietnamien, comme bon nombre d’autres noms de légumes introduits de France), mais balaie aussitôt d’un geste de la main pour renoncer à les convaincre. Croyez-nous, c’est bien plus difficile que de leur dire d’employer le Roundup de Monsanto qu’ils pulvérisent sans masque de protection.

 

En visitant la grande maternelle de Pa Co, nous distribuons les friandises avant d’assister à un spectacle de chants et de danses par les petites filles costumées de robes traditionnelles noires à rayures verticales bleues. Midi tapant, ne pouvant suivre M. Ba et les amis pour une longue randonnée à la rencontre des villageois, le chauffeur et moi restons devant l’école. A nos côtés, des enfants tenant encore qui les bonbons qui les biscuits.

 

– Vous ne rentrez pas à la maison ?

– Non tonton, on attend que la maîtresse rouvre l’école.

– Mais vous ne mangez pas à midi ?

–  C’est ça, notre repas, répond la plus âgée sans se départir de sa bonne humeur.

   (…)

 

Vacarmes hilarants. C’est ici, hors des sentiers battus, que M. Ba a accompli son coup de maître : rassembler et fédérer les trois ethnies Hmong, Dao et Thaï de SA région autour des matches triangulaires de football, obligées à se communiquer en vietnamien – parfois avec passion – pour commenter les fautes fantaisistes sifflées par l’arbitre. Ainsi le vietnamien est devenu leur langue véhiculaire interethnique, ressort de leur intégration et de leur ouverture vers la civilisation. Juillet 1998, l’équipe de France ayant remporté le titre mondial de football, M. Ba a décroché aussi le sien : ʺZizou-les-pattes-follesʺ* qui déclenchait l’hilarité générale à force de donner les coups d’envoi faiblards et de siffler les fautes parfois imaginaires. Puis redevenait un doux arrière-grand-père gonflant les jouets éphémères que sont les ballons de baudruche.

 

–  Tu comprends, les obstructions caractérisées ne provoquent rien tandis que les miennes soulèvent parfois des vacarmes hilarants !, sourit-il en s’appuyant à mon bras dans une descente rocailleuse.

 

A

utour de ce sacré bonhomme, s’active ainsi tout un monde affectueux et reconnaissant, à l’image du père de Mme Hiên. Lui qui, formateur de la première génération d’institutrices vietnamophones thaïs de Maï Châu, nous a conduit encore plus loin, aux confins de leur territoire.

 

–  Voyez-vous… Sans lui, nous n’aurions jamais été là où nous sommes aujourd’hui ! confesse-t-il en balayant du regard la ligne des crêtes qui enserre cette verte vallée devenue la sienne.

 

 

Antoine PHUNG

Président de Vietnam enfance et santé

 

Paris, janvier 2013           

 

 

 

 

 

(A l’arrière plan une école maternelle construite par Vinaes en 2010)

 

Percluse de douleur

ravie de l’aide

retournant sur mes pas

j’m’en vais cahin-caha

acheter les médicaments

avant de gravir les pentes

dans l’autre sens

sans mot dire dans le noir.

                                                                      

  

(*) Zizou est le surnom de Zinedine Zidane, meilleur joueur très populaire jusqu’au fin fond des montagnes où les images arrivent par antennes paraboliques !