La machine de télégraphes

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La machine de télégraphes

Charles-Émile vit mal ses deux défaites électorales. Il comprend qu’il ne peut compter sur les Canadiens anglais de Verdun pour se faire élire. Il leur en veut pour s’être tournés massivement contre lui, lui qui a toujours été correct avec eux, qui n’a jamais montré un signe de racisme, a appris leur langue et a toujours vécu parmi eux. Il ne comprend pas pourquoi il a été traité ainsi. 

Il se rappelle les multiples fois que ses vitrines de magasins ont été brisées par des pierres lancées par de jeunes anglophones, les graffitis avec le mot frog peints en gros maintes fois sur ses vitrines et les frais importants qu’il a dû déboursés pour le nettoyage et la repeinte des parties de bois entourant les vitrines. Il revoit Claude pleurnichant et blessé à un genou en arrivant à la maison parce que de jeunes anglophones lui avaient barré le chemin, l’avaient humilié et lui avaient brisé des œufs sur le corps et cela plusieurs fois. Il repasse dans sa tête les craintes de Claude d’emprunter la ruelle avec son bicycle pour retourner à la maison afin d’éviter une bande de jeunes anglophones qui l’attendaient. Il revoit la fois où Claude a été capturé, alors qu’ils vivaient sur la rue Beatty, par cette bande et amené dans les bushes  au nord de la rue Bannantyne où la bande avait aménagé son château fort. Claude avait été « emprisonné », surveillé par des gardes avec des bibi guns (carabines à plomb) et jugé par les chefs de la bande. Finalement après avoir vécu une grande peur, il avait été relâché, plus de cinq heures après sa capture. Il sourit en se rappelant Pierre-Paul qui ne craignait pas les jeunes anglophones et qui se défendait toujours victorieusement dans ses batailles avec eux. Il avait été fier de lui lorsqu’il avait été attaqué avec Claude et qu’il avait seul défendu son frère et mis la bande en déroute.

Malgré tous ces incidents, Charles-Émile n’avait jamais rien dit. Il mettait cela sur le dos d’excès de jeunesse et expliquait à Claude de ne pas tenir compte de ses jeunes agresseurs et de vivre normalement. « Si tu n’as pas peur, ils te laisseront la paix » disait-il. Lorsqu’il rencontrait les parents de ces jeunes, il en parlait avec eux et tout se réglait à l’amiable, chacun faisant un effort pour corriger la situation et vivre normalement ensemble. Il en avait parlé quelque fois au chef de police qui lui racontait que des incidents similaires se produisaient dans le quartier no. 1 où les Canadiens français étaient majoritaires et que là c’était des bandes de jeunes francophones qui agressaient de façon similaire les jeunes anglophones. Il savait aussi que dans certains quartiers de Montréal existaient des rivalités entre jeunes Italiens et jeunes francophones, ou entre jeunes Grecs et jeunes francophones ou autres groupes ethniques.

Il pensait aussi à son agence immobilière et à ses nombreux clients Canadiens anglais. Il maintenait de bonnes relations avec eux ce qui lui permettait de bien gagner sa vie. Cependant Claude remarquait qu’il avait peu d’amis intimes de langue anglaise. C’était la mode à Verdun, on vivait ensemble mais séparé. Même voisin, on était séparé. Les seuls amis avec des noms anglais étaient francophones, comme Norman Morrison.

Par ailleurs, Charles-Émile a toujours « la piqûre » et rêve plus que jamais d’entrer au conseil municipal. Antoinette cherche à le dissuader. Elle en a assez de ces dépenses et de ces efforts inutiles mais surtout de ses constantes ritournelles sur son passé électoral et de ce qu’il a fait ou aurait pu faire. Il devenait agaçant pour tout le monde et ressortait continuellement au moment le moins attendu un propos négatif et un blâme en rapport avec ses campagnes électorales.

Le conseiller Joseph Lareault, un entrepreneur en excavation et terrassement, a siégé au conseil de ville pendant de nombreuses années représentant le quartier 2, siège 1. Décédé en août 1953, il est remplacé par Gérard Cool, qui occupe le siège depuis cette date. Le fils de Lareault n’aime pas Cool et n’a jamais accepté qu’il siège à la place de son défunt père nonobstant que Cool soit un homme dynamique ayant a son crédit d’innombrables réalisations pour son quartier. Les bureaux de Service Realties sont dans le quartier 2 et le jeune Lareault qui connaît bien Charles-Émile l’approche et lui propose de se présenter sur le siège de son père à l’élection du 1er avril 1957. Il parle de ses contacts dans le quartier, de l’organisation de son père qu’il mettra à sa disposition, de l’appui public qu’il lui donnera. Il estime à 10 % le pourcentage de Canadiens anglais dans le quartier.

Émile est tenté. Il apprend que dans ce quartier la « machine de télégraphes » fonctionne à plein et que pour gagner il faut l’avoir sur son côté. Il apprend qu’elle coûte très cher, $5,000, et que les arrangements peuvent être faits avec un Italien restaurateur au nord de la rue St-Hubert, à Montréal. De retour à la maison, il parle de la proposition qu’on lui a faite et de la fameuse « machine ». Claude qui est de passage à la maison est toutes oreilles. Antoinette ne veut absolument pas qu’il s’embarque dans cette galère. Claude est inquiet que tout cela tourne mal et qu’il soit obligé envers ces gens-là, s’il gagne. De toute façon, il ne trouve pas cela correct et le dit à son père. Charles-Émile écoute, mais ne bronche pas. Il affirme : « ils font tous ça et c’est la raison pour laquelle ils sont élus (en faisant allusion aux membres actuels du conseil). Et si on est plus catholique que le pape, on ne va nulle part en politique ». Il explique que probablement Charlie Desgroseillers avait « la machine de télégraphes » libérale qui travaillait pour lui. Évidemment, il n’a aucune preuve de cela, mais cette idée le calme puisqu’elle lui fait penser qu’il n’a pas perdu ses élections mais a été volé. Il ajoute qu’il ne leur devra rien puisqu’il aura payé pour les services rendus. Contre l’avis de tous, il décide de se présenter. Antoinette lui dit qu’elle ne lèvera pas le petit doigt, Claude se dit trop occupé par son emploi et ses activités pour aider (et c’est vrai tout en étant une bonne excuse) et Pierre-Paul ne participe à aucune élection. Charles-Émile part seul à l’aventure.

Son organisateur désigné fait les arrangements avec l’Italien, qui l’assure qu’aucune autre « machine » ne fonctionnera pour ce siège et que son candidat récoltera 250 votes additionnels. L’organisateur lui remet l’argent que Charles-Émile lui a donné. On paye d’avance dans ce milieu là. La « machine » sera installée dans un local à Ville Emard, hors du territoire de la Police de Verdun et les faux « voteurs » n’auront qu’à traverser le canal de l’aqueduc de Montréal avec leur chauffeur pour venir voter. De toute évidence, l’Italien se sent plus confortable avec la Police de Montréal. Lareault en conclut que Cool vient de perdre sa « machine ».

La mise en nomination a lieu et trois candidats se présentent pour le siège : Cool, Charles-Émile et un Monsieur Dubois. Charles-Émile est heureux de la venue de ce troisième candidat car il divisera les votes et avec ses 250 votes garantis il va sûrement gagner.

Depuis un certain temps, Charles Émile a créé un journal « Le progrès de Verdun » qui est distribué dans l’est de Verdun. Il engage un jeune vendeur d’annonces qui fait ce boulot pour le « Messager de Verdun » et le « Guardian ». Son nom est Pierre Péladeau. Il est un jeune homme instruit qui aime vendre des annonces dans les journaux et se promener de commerce en commerce pour encourager les marchands à annoncer dans ceux qu’il offre. Claude qui visite son père souvent chez Service Realties, le rencontre quelquefois et est impressionné par sa capacité de convaincre et la vigueur qu’il met au travail. C’est un vrai « dynamo », un vendeur-né. Il ne perd pas son temps. Même en faisant ses rapports de vente à Charles-Émile, il n’est pas aussitôt arrivé qu’il part. « Le progrès de Verdun », nouvel hebdomadaire à petite circulation, fait ses frais à cause de Péladeau. Péladeau deviendra un grand propriétaire de journaux et un des imprimeurs les plus importants en Amérique.

Charles-Émile veut se servir du journal pour faire sa publicité et mousser ainsi sa candidature dans le quartier 2. Il s’oppose toujours à la construction d’un nouvel hôtel de ville alors que le projet est soumis à un autre référendum sur le sujet. Il met son journal à la disposition de la cause et devient un leader contre le projet. Ce sont les propriétaires qui s’opposent car ils craignent que leurs taxes foncières grimpent. Encore une fois, le référendum est gagné par les opposants au projet, au grand dam des membres du conseil municipal. Cette victoire augure bien pour l’élection car Charles-Émile vise le siège des propriétaires.

 Le fils Lareault organise la campagne électorale. Pour Charles-Émile, « l’affaire est ketchup » comme on dit à Saint-Henri. Malheureusement le soir des élections, Cool a 345 votes, Dubois 286 votes et Charles-Émile 216 votes. Encore un fois, il est dernier. Il n’y comprend rien. On lui a pourtant fait rapport que tout allait bien avec la « machine ». Claude est avec lui et le voit désespéré. Ne pourra-t-il donc jamais gagner une élection pour se rendre au conseil municipal ? C’est son plus grand rêve. Dans cette élection, il a pris des risques comme jamais, il a mis de côté ses principes pour atteindre son objectif. Et il est de retour à la case de départ.

Claude est révolté et pense que Charles-Émile s’est fait voler par l’Italien, le voleur d’élection. Il a reçu $5,000 et n’a rien livré en retour. Claude est en furie et cherche à obtenir le nom de cet Italien restaurateur. Finalement, Charles-Émile lui donne le nom. Claude connaît le restaurant y ayant été durant son passage au Mont-Saint-Louis. Il se met dans la tête d’aller récupérer l’argent. Deux jours plus tard, il y va déjeuner avec un ami et apercevant le propriétaire demande à le voir privément. Ils se retrouvent dans son bureau où un homme attend, assis sur un fauteuil. Le restaurateur le présente comme étant un détective de la Police de Montréal. Claude comprend que le crime organisé existe encore. Il veut cependant parler privément à l’Italien. Le détective quitte et Claude aborde le sujet de l’élection de Verdun. L’Italien lui explique qu’il lui donne raison parce qu’il y a eu un problème la journée de l’élection et qu’il n’a pas pu mettre la « machine » en marche. Il s’en excuse. Claude surpris de tant de franchise se ressaisit et demande le remboursement du montant payé. L’Italien lui dit que c’est impossible car il a déjà engagé des fonds pour cette opération et qu’ils sont perdus. Il dit cependant qu’il veut être correct avec Charles-Émile et lui offre de venir manger au restaurant autant de fois qu’il le veut, seul ou avec ses amis, jusqu’à ce que le montant de cinq mille dollars soit dépensé. Claude reconnaissant qu’il ne peut forcer cet individu à rembourser le montant le quitte pour faire part de l’offre à son père.

Charles-Émile en apprenant la proposition dit à son fils qu’il ne veut plus jamais faire affaires avec des gens de cet acabit et qu’il a fait une erreur magistrale qu’il ne veut plus jamais répéter. Il refuse d’aller prendre même un verre d’eau dans ce restaurant et veut tout oublier le plutôt possible. Il demande à Claude de faire de même. Claude est heureux de la tournure des évènements, car si Charles-Émile avait été élu, Dieu seul sait dans quel merdier il serait embarqué. Il explique le tout à Antoinette qui est soulagée.

Après cette nouvelle défaite, Charles-Émile sort de cette élection encore plus déçu. Il souffre, est triste, se sent trompé, ralentit et s’estime moins. Heureusement qu’Antoinette est là pour lui remonter le moral.

 

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