La mort de mémère Dupras

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La mort de Mémère Dupras  

Depuis son retour à Montréal, Mémère Dupras rend régulièrement visite à ses enfants. Comme elle habite également Verdun, c’est la famille de Charles-Émile qui a le bonheur de la voir le plus souvent. Les deux garçons aiment bien leur Mémère Dupras. Elle  évoque pour eux les belles années de Saint-Jérôme. Charles-Émile ne manque d’ailleurs jamais une occasion de l’inviter et d’aller la chercher en voiture.

Le dimanche 28 décembre 1947, toute la famille se retrouve réunie pour marquer son 77ième anniversaire de naissance. Son visage épanoui exprime bien le grand plaisir et la satisfaction qu’elle ressent à se retrouver parmi tout son monde et particulièrement ses petits-enfants. Une fois de plus, elle n’hésite pas à chuchoter à l’oreille de Claude qu’il est son préféré. Il en est très fier, même s’il se doute qu’elle dit probablement la même chose à chacun. Malgré son âge avancé, elle est en bonne santé, enjouée, autonome et heureuse. Toujours très pieuse, son attachement fervent à la religion catholique croît encore et se traduit par des pratiques religieuses plus intenses. Elle prétend devoir sa bonne santé et sa longévité à la prière.

Au début de février 1948, Charles-Émile va la chercher pour souper. Il fait beau et doux. Un temps exceptionnel pour l’hiver. En arrivant, elle annonce  « Çà sent la neige ». Alors que les adultes sont dans le salon, où il n’est permis d’entrer que s’il y a de la visite, une querelle éclate entre les deux frères dans la cuisine. Charles-Émile, fâché de les entendre se chamailler, se précipite les rejoindre en courant dans le couloir, sur le plancher de bois franc au vernis brillant. En entrant dans la cuisine il fait un faux pas, glisse et se retrouve les quatre fers en l’air. En apercevant leur père sur le dos, les deux garçons arrêtent immédiatement de se tirailler et éclatent de rire. Mais Charles-Émile est blessé au dos et il n’y a vraiment pas de quoi rigoler. Furieux, il se relève avec difficulté et doit aller s’étendre sur son lit, tellement la douleur est intense.

Comme Mémère Dupras l’a prédit, la neige commence à tomber alors qu’ils sont tous à table, à l’exception de Charles-Émile, incapable de se relever. Inquiète pour le retour de Mémère chez elle, Antoinette l’invite à rester à la maison. Ne voulant pas « déranger », Mémère choisit de rentrer en autobus. Vers 20:30, chaudement recouverte de son manteau de fourrure en mouton frisé noir et ses pardessus qui lui montent jusqu’aux mollets, elle part avec Claude jusqu’à l’arrêt d’autobus.  Dehors, il neige à plein ciel. La neige est si dense qu’ils ont peine à voir de l’autre côté de la rue. À l’arrivée du bus, Claude aide sa grand’mère à monter tout en indiquant au chauffeur qu’elle doit descendre à Church pour y prendre le tramway qui la conduira à la rue Gertrude. En arrivant chez elle une demi-heure plus tard, elle appelle Antoinette pour lui dire que tout s’est bien passé mais qu’elle est fatiguée. Elle est seule car sa sœur est en visite ailleurs.  

Le lendemain matin, vers 10 heures, Antoinette reçoit un appel téléphonique de la voisine « d’en bas » de Mémère Dupras. Elle croit que « Madame Dupras » est morte puisqu’elle l’a trouvée inerte dans la cuisine, sur sa chaise berçante. La police a été alertée. Moins souffrant que la veille, Charles-Émile, part en trombe chez sa mère et la trouve morte. Bourré de remords, il repense aux événements de la veille. En rentrant à la maison, il trouve sa femme assommée par la nouvelle. Les garçons sont aussi très ébranlés car ils aimaient beaucoup leur grand’mère. Révolté, Claude distribue les blâmes à gauche et à droite. Son père, malgré sa douleur, aurait dû aller la reconduire. Sa mère n’aurait jamais dû la laisser partir. Et lui-même aurait dû l’accompagner jusque chez elle. C’est la première fois qu’il éprouve un aussi profond sentiment de tristesse,  d’amertume et de remord.

Mémère Dupras sera exposée deux jours au salon funéraire Thériault, rue Church à Verdun. À la grande surprise de Claude, il y a foule. Cela lui réchauffe le cœur. Les funérailles ont lieu à l’Église Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Après la cérémonie, un cortège formé d’une dizaine de voitures dont celle de Charles-Émile et des siens suit le corbillard jusqu’au cimetière de Saint-Jérôme. Là encore, beaucoup de monde les attend.

À vue d’œil, Charles-Émile évalue à soixante le nombre de parents et amis de Saint-Jérôme venus rendre un dernier hommage à sa mère. Heureusement, le temps est relativement doux, le soleil brille et la nouvelle neige recouvre uniformément le cimetière d’un grand drap blanc immaculé. Ici et là percent quelques pierres tombales. Les arbres jonchés de neige projettent leur ombre bien découpée. Au fond, les toits en pente de la petite chapelle en bois blanche, construite toute en hauteur, sont recouverts d’une épaisse couche de neige. L’effet est on ne peut plus majestueux.

Le chemin de l’entrée du cimetière et celui qui mène au terrain des Dupras sont fraîchement déblayés. Le corbillard s’immobilise à la croisée des deux. La fosse rectangulaire est ceinturée de quatre tubes chromés. Trois bandes de toiles de 6 pouces de largeur chacune, relient les deux tubes les plus longs. On déposera le cercueil sur celles-ci et elles se dérouleront électriquement pour la descente dans la fosse. Claude se souvient alors que la bière de Wilfrid avait été descendue au moyen de cordes tenues par six hommes. Et le corbillard de son grand-père était tiré par des chevaux, alors que celui de sa grand’mère est motorisé. Qui plus est, le chemin menant au cimetière a été pavé en 1942 mais le pont de bois sur la rivière du nord est toujours là. Il y a bien peu de nouvelles maisons le long du chemin (l’autoroute des  Laurentides n’existe pas).

Le cercueil est porté par les hommes de la famille, dont Charles-Émile et Claude jusqu’au terrain familial. Au moment où les croque-morts s’apprêtent à descendre le cercueil de Marie-Anne, la parenté de Saint-Jérôme qui n’avait pu se rendre au salon funéraire exprime le désir de la voir une dernière fois. Claude est au premier rang lorsque le couvercle du cercueil est soulevé et qu’elle apparaît aux exclamations générales : « Qu’elle est belle ! », « Comme elle a un beau sourire ! », « Elle a l’air heureuse ! », « On voit bien qu’elle est rendue au Paradis ! »… À sa surprise, Claude constate la véracité de chaque exclamation. En effet, le soleil rayonne sur le visage de sa grand’mère et lui donne un teint rosé, l’air reposé et il lui semble bien qu’elle sourit. Cinq minutes plus tard, le cercueil est refermé. Le silence est total, sauf pour le murmure des prières qui s’élève en sourdine. Une fois le cercueil déposé dans la fosse, chacun vient à son tour prendre un peu de cette terre froide et humide dans sa main pour la laisser tomber sur le cercueil. Voyant les autres agir, Claude imite leur geste.

À la sortie du cimetière, la parenté de Saint-Jérôme est curieuse de voir Francine.  Tous la trouvent belle et gracieuse. On félicite la mère. L’oncle Henri invite la famille chez lui pour un goûter. Claude y retrouve sa cousine Émée-Rose, maintenant une grande fille et son frère Rolland avec qui il a beaucoup d’affinités. Il fait le tour de la boulangerie et passe à l’écurie voir les chevaux. Il est surpris d’apprendre que l’oncle Henri est sur le point de vendre son commerce. Au moment du départ pour le retour en ville, en sortant de la maison de son oncle, il entrevoit l’ancienne demeure de ses grands-parents, Marie-Anne et Wilfrid. Il est rempli de tristesse à l’idée de ne plus les revoir et de ne plus retourner chez eux. Tous les bons moments et les petits plaisirs de Saint-Jérôme sont désormais choses du passé. 

Sur le chemin du retour, Claude parle peu. Il songe à ce voyage qui vient de lui faire comprendre, pour la première fois, que la vie change vite.  

 

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