La vie au Mont-Saint-Louis

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La vie au Mont-Saint-Louis

Au grand banquet annuel, les anciens aiment partager une agape fraternelle à leur vieux collège. Ils sont nombreux, ce jour-là, dans la grande salle où les tables ont été réaménagées pour recevoir tout le monde. Claude et un copain servent une table. Le menu, comme à tous les ans, est le poulet frit dans sa sauce, accompagné de patates pilées et d’un autre légume. Chaque assiette est généreusement remplie jusqu’au rebord et afin qu’elle soit servie chaude, les serveurs en portent deux à la fois. C’est avec difficulté que Claude circule entre les chaises qui se font dos car il y a peu d’espace pour manœuvrer. Tout va bien pour les premiers services. A un moment donné, il se penche pour déposer une assiette sur la table tout en maintenant l’autre assiette horizontale. C’est le moment où un ancien, assis à la table voisine, choisit de reculer brusquement sa chaise. Claude est déséquilibré. Il perd le contrôle de l’assiette de sa main droite, voit son contenu glisser dans le cabaret et tomber sur le voisin de celui qu’il sert. Celui-ci prisonnier, ne pouvant ni avancer, ni reculer, ni se lever, reçoit le poulet, le jus, les patates… sur les cheveux, le cou, à l’intérieur de son collet de chemise et sur son  habit. C’est un désastre. Claude, lui aussi pris entre les deux rangs, se fait engueuler royalement par la malheureuse victime. Il est très malheureux et se pourfend en excuses. Cela crée un brouhaha qui est vite couvert par les rires des autres convives. Le malheureux ancien sort finalement de son trou, enlève sa veste et se dirige vers la salle de toilettes. Pour Claude la carrière de waiter est terminée.

La discipline au Mont-Saint-Louis est axée sur une approche raisonnée et non sur la crainte de douleurs physiques comme celle émanant de la strap au collège Notre-Dame. Dès ses premiers mois au collège, Claude a « mangé » deux « claques» appliquées sournoisement par en arrière et sur son oreille droite par le frère Eusèbe. Ce surveillant de récréations fort comme un cheval avec des mains de briqueteurs menace les élèves de ce geste pour se faire écouter. Il est vite réprimandé par la direction du collège et enjoint de cesser cette méthode de discipline qu’il a importée de l’école de réforme où il était auparavant assigné.  

Il n’y a pas d’incident d’homosexualité au Mont-Saint-Louis. Une rumeur circule que jadis un frère avait posé un acte homosexuel et qu’il avait aussitôt été banni du collège. S’il y a des touchés entre élèves, Claude n’en a jamais été témoin, ni entendu parler. Les échos qu’il reçoit de ses amis, à qui il pose directement la question, ne font jamais état d’un incident de cette nature. L’atmosphère au collège est normale et saine.

Les activités sont nombreuses, diversifiées et tiennent compte des valeurs éducatives, des capacités physiques, des diversités intellectuelles des élèves et des goûts de chacun. Le nouveau gymnase favorise l’accès à tous les sports et c’est ainsi que Claude, en plus de participer à la chorale, à un club de hockey et au régiment des cadets, joue à la balle-molle, au basketball, au pool et au billard, au tennis, au badminton, au ping-pong, au volleyball, au touch-football et à la balle-dure (baseball) dans les ligues internes du collège. Il n’est pas le meilleur dans ces sports mais il se tire d’affaires. Ce qui compte pour lui c’est le plaisir de participer. Il en a la chance, en profite et s’amuse.

Il fait partie d’une équipe de balle-molle avec son copain Fernand Turgeon. Celui-ci est un lanceur remarquable et gagne les parties presqu’à lui seul. Leur club gagne le championnat de la ligue interne. Claude et Fernand sont aussi des amateurs invétérés de l’émission comique de radio « Nazaire et Barnabé » et l’écoutent religieusement tous les soirs de la semaine à 18:45, avant le chapelet, à CKAC. Le lendemain matin, ils se tordent de rire en se rappelant les échanges drôles de tous les personnages créés et joués par Ovila Légaré et Georges Bouvier. Il en est de même pour l’émission « le Ralliement du rire » où Légaré et Marcel Gamache racontent des histoires drôles devant une salle pleine d’invités. L’intensité des rires des spectateurs pour chaque histoire active un « rire-o-mètre » qui déclenche une, deux et même trois cloches pour les plus drôles. Claude et Fernand ne sont pas les seuls à rire de la teneur de ces émissions puisque leur cote d’écoute respective se situe parmi les plus élevées à Montréal.

Claude suit des cours de « nage » et est bien content de passer les trois degrés de base pour nageur de la Croix-Rouge. C’est au bain St-Louis situé sur la rue Ontario en bas du collège et voisin du poste de police no. 4 qu’il obtient une médaille de bronze. Il pourra devenir lifeguard dans une piscine, comme quelques-uns de ses copains de collège. Il nage aussi au bain Généreux, au bain Amherst et au bain Mathieu de la ville de Montréal ainsi qu’à la Palestre Nationale (le centre sportif des Canadiens français) de la rue Cherrier, tous situés à proximité du collège. En rentrant au collège, il dépose son maillot et sa serviette mouillés sur les grilles du séchoir prévu à cet effet.

Le gymnase comprend une salle de tir pour les cadets et pour ceux qui veulent devenir marksman. Claude y pratique quatre ou cinq fois durant l’année.

Il est membre du club d’art oratoire. Le collège a de jeunes et bons orateurs. Claude participe à quelques débats au niveau de l’« inter élèves » et, même s’il aime cela et se pense relativement bon, la réalité est toute autre car il ne gagne jamais. Il met cela sur le compte du trac qui s’empare de lui. Il ne peut donc aller représenter le collège, dans sa catégorie, au grand débat annuel intercollégial. Une trentaine de débatteurs s’y affrontent devant le public, dans une salle différente à tous les ans. Cette année-là, il a lieu dans la salle des infirmières de l’Hôtel-Dieu. Claude assiste au débat. Il est impressionné et renversé par la qualité du français des concurrents. Cela lui donne un complexe d’infériorité et ajoute à son trac. Il croit qu’il ne pourra jamais maîtriser comme eux la langue française et ne sera jamais capable de s’exprimer avec un vocabulaire si châtié et avec autant d’aisance devant qui que ce soit.

Claude participe à la société de littérature française qui deviendra éventuellement l’académie littéraire. Il est curieux et aime entendre le frère Louis et les participants parler des écrivains, des poètes, des artistes et de leurs œuvres. Il aime rencontrer quelques-uns de ces personnages invités à la société pour donner des mini conférences ou simplement dialoguer avec ses membres et répondre à leurs questions. Il hésite à s’exprimer devant des gens si cultivés. Il n’ose donc pas se lever pour traiter d’une question ou d’un sujet qui lui tient à cœur, de crainte de passer pour un non instruit. Il se sent envahi par ce trac qui l’égorge, toujours au moment inopportun. Les quelques fois qu’il fait l’effort de le vaincre, il lui semble que son cerveau se vide et il se retrouve soudainement devant le néant. Il se rassoit très gêné d’avoir paru si faible. Claude est malheureux de cette situation et ressent fortement la nécessité de développer sa culture et de maîtriser la langue française.

Par ailleurs, il se sent bien à l’académie musicale, où il peut avec les autres membres, écouter la musique classique. Cela lui rappelle les bons moments qu’il a vécus au collège Notre Dame lors de l’ouverture de la première discothèque. A l’académie on écoute, entre autres, un concerto de violon de Beethoven, une sonate pour piano de Chopin, une valse de Strauss, une symphonie de Brahms. Le frère Charles, ou un autre membre, explique l’œuvre, parle de son créateur et décrit l’ensemble musical qui l’interprète. Claude trouve cela captivant. C’est Antoinette qui lui a inculqué l’amour de la musique et ses rythmes. Il est bien heureux de s’initier à la musique classique car il en ignore à peu près tout sauf les quelques œuvres apprises à ses cours de piano et celles qu’il a découvertes au contact de son oncle Paul.

Claude est externe. Il rentre chez lui en fin d’après-midi après les cours alors que la noirceur commence à couvrir la ville. Il ne peut donc participer à toutes les activités du collège et d’ailleurs il évite de s’engager davantage car il est déjà très pris. Exceptionnellement, il participe à une « soirée d’amateurs ». Claude, le visage maquillé de noir, habillé de son costume foncé, imite le fameux chanteur américain Al Jolson (il a visionné le film « the Jolson Story » plus de 30 fois afin d’apprendre tous les mots des chansons, plus les intonations de voix, les mimiques et les gestes de Jolson). Un genou au sol il chante Mammy.

Il fait aussi partie d’une pièce de théâtre sur la vie de Jean-Baptiste de La Salle.

Claude ne skie pas, car il n’a pas de skis, mais il aime bien aller sur le Mont-Royal voir ses amis descendre les côtes de la piste Bellingham (en arrière du CEPSUM actuel) ou sur les collines voisines du lac des castors. Il y a à chaque endroit un rope-tow. Il est émerveillé en assistant aux concours de sauts en ski sur le vieux saut de bois de l’université de Montréal ou sur le fameux « saut de la mort » et le saut McKenna qui dominent le chemin de la Côte-des-Neiges, face au cimetière.

Claude aime appuyer ses joueurs favoris et assiste régulièrement aux matches du club de basketball De Lasalle qui regroupe les meilleurs des différentes institutions dirigées par les Frères des Écoles Chrétiennes. Il assiste aussi aux parties du club de hockey du Mont-Saint-Louis dans la ligue inter collégiale. D’année en année, le club figure parmi les meilleurs de la ligue et se rend souvent en finale contre Brébeuf, Ste-Marie ou le collège Laval. Une série contre Laval devient mémorable à cause de l’excellence des deux gardiens de buts : Guy Bonneau du MSL et Denis Lahaie du Laval. Claude est en admiration devant ces deux gars-là mais n’ose pas leur parler. Plus tard, Lahaie deviendra ingénieur et travaillera pour Claude tandis que Bonneau, fabriquera des casiers métalliques pour les nouvelles écoles du Québec que Claude spécifiera dans certains de ses devis.

L’aumônier du collège et chapelain du corps de cadets est l’abbé J.-Charles Beaudin. Il préside tous les offices religieux et confesse tous les élèves le vendredi. Au moment venu, Claude et sa classe descendent à la chapelle et prennent place sur les bancs face à son confessionnal. Avant la « confesse », il fait un petit préambule et encourage les élèves à faire un examen de conscience pour voir s’ils ont eu des manquements de charité, d’orgueil ou d’impureté. Selon lui, ce sont des péchés graves qui doivent être avoués afin d’obtenir l’absolution et pouvoir communier en état de grâce. Un à un, les élèves entrent à gauche ou à droite du confessionnal et l’abbé va d’un guichet à l’autre écouter les péchés. Il impose au larron une pénitence appropriée, dépendant de la sévérité de l’offense à Dieu. Ça va de la récitation d’une dizaine de chapelet à un chapelet complet ou encore plus à un chemin de croix.

L’abbé est caché dans son confessionnal par un rideau court et on peut apercevoir sa soutane à partir du bas de son ventre jusqu’à ses souliers. Il chuchote difficilement et, souventes fois, les élèves assis devant son confessionnal l’entendent réagir aux péchés qui lui sont dévoilés par des sons comme « Hum », « Hon », « Ah Non… ». Le pénitent sort du confessionnal, tête basse, devant le regard inquisiteur des élèves et va occuper un banc en avant de la chapelle. C’est le moment que tout le monde attend pour connaître la gravité de ses péchés. Si le « confessé » après quelques minutes sort de la chapelle, c’est qu’il a reçu une dizaine de chapelet et ce n’est pas grave; s’il s’immobilise le temps de la récitation d’un chapelet, c’est grave; mais, s’il se lève et fait le chemin de croix, alors là c’est très grave et tous se demandent bien ce qu’il a pu faire. Plusieurs croient que l’abbé fait exprès pour humilier le pécheur en émettant des sons forts et en imposant seulement trois pénitences facilement identifiables. 

L’abbé Beaudin est un grand slim, à l’allure aristocratique, un peu maniéré et qui vient d’une famille à l’aise. Il paraît bien et son habillement est toujours impeccable. Il est aumônier au collège depuis plusieurs années et commence à vieillir et faiblir. Il vit sur la rue St-Norbert, voisine du collège, dans une très belle maison où il a une ménagère et une cuisinière. Il vit un peu comme s’il était au Vatican dans un milieu huppé. Il a visité l’Asie, l’Inde et connaît bien la misère humaine. Son sermon hebdomadaire aux élèves est répétitif et rendu sur un ton monocorde. Il donne l’impression quelques fois de ne pas être intéressé par ce qu’il dit ou de se parler à lui-même au point où Claude a peine à se rappeler de quoi il a parlé. Il estime que l’abbé Beaudin ne fait pas grand effort pour que son message soit compris. Il cherche souvent à l’aborder amicalement car il espère qu’il soit son directeur de conscience (c’était la mode dans le temps). C’est peine perdue car l’abbé Beaudin est difficilement accessible et son air hautain donne à Claude le sentiment que l’aumônier préfère garder ses distances avec les élèves, en tout cas avec lui. 

Claude connaît beaucoup de satisfaction et de plaisir au Mont-Saint-Louis. Ce milieu de vie devient un point tournant de sa vie. Très attaché à ses copains de classe, il ressent qu’ils sont ses frères et méritent sa loyauté. Ce sentiment est profond et il agira toujours positivement envers eux en répondant à leurs demandes de collaboration et d’aide dans l’avenir. 

Plus tard, suite à la « révolution tranquille » des années 60, le Mont-Saint-Louis vivra une mutation profonde et non prévue. La communauté se trouvera devant l’impossibilité d’y continuer son œuvre éducative et décidera de fermer ses portes. Plusieurs parents d’élèves, surpris et forts désappointés de cette décision des frères, se regrouperont pour chercher et définir une solution afin que le collège continue à vivre. Ils fonderont une association coopérative et trouveront le financement nécessaire pour acheter le bâtiment de l’ancien collège St-Ignace-des-Jésuites, situé sur le boulevard Henri-Bourassa, au nord de Montréal. Le 1er juillet 1969, les parents y installeront le nouveau Mont-Saint-Louis et le nouveau collège comptera dès sa première année plus de 800 élèves. Ce sera un nouveau départ pour cette extraordinaire institution que Claude aura tellement aimée. 

 

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