La vie de pensionnaire

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La vie de pensionnaire

La vie de pensionnaire n’est pas très agréable, mais Claude et Pierre-Paul doivent s’y faire. Quitter leurs parents à un si jeune âge est difficile et anormal. Le choc est violent. Ce nouveau milieu est sévère et froid. L’atmosphère est bien différente de celle de la maison. Ni amour, ni familiarités. Les premiers jours sont pénibles et ils sont pétris d’ennui et de tristesse. Même si Claude et Pierre-Paul ont déjà vécu cette expérience chez les soeurs, cette arrivée dans un nouveau pensionnat, de surcroît dirigé par des Frères, vient bouleverser leurs émotions. Petit à petit, Claude s’adapte. Mais pour Pierre-Paul, c’est un véritable enfer. Il est profondément malheureux. D’ailleurs plus rien ne fonctionne pour lui. Il est puni plus souvent qu’à son tour, il obtient de mauvaises notes, il est toujours triste. Il n’en peut plus. Claude cherche à s’en occuper, à l’encourager, mais le temps manque. Chacun a ses obligations et son programme scolaire. Les fins de semaine, l’aîné en parle à ses parents qui n’y voient qu’un mauvais moment à passer. Pierre-Paul doit continuer et se concentrer davantage sur ses études. Ils lui apportent une attention particulière, l’encouragent et le gâtent. Ils sont confiants qu’il saura s’intégrer à la vie de collège, comme tous les autres.

Au fond, ils ne savent pas vraiment quoi faire et ne peuvent compter sur les conseils de spécialistes. Consulté, le frère Cécilien ne se montre pas à la hauteur de cette situation très délicate qui a commencé à se manifester dès la première année de Pierre-Paul au pensionnat des Soeurs. Le frère suggère à ses parents de le retirer du Collège, de l’inscrire à l’école publique et de l’aider eux-mêmes. Ils ont deux bonnes raisons de refuser. D’une part, ils souhaitent voir Pierre-Paul fréquenter un bon collège. D’autre part, ils sont très pris par leur commerce.

La presque totalité des élèves du collège est pensionnaire. La discipline est très rigide et le respect de l’horaire, important. Tout est minuté : le lever, le déjeuner, la messe, les repas, les récréations, les divertissements, le coucher etc. Lever à 6:30, coucher à 21:00. Les grands dortoirs se trouvent au dernier étage. Les lits, avec tête et pied en barreaux de fer, sont disposés en rangées, à intervalles de six pieds. Claude et Pierre-Paul s’habillent et se dévêtissent dans des locaux près des toilettes et des salles de bains. Ils prennent leur bain une fois par semaine, le mercredi. Les lumières sont allumées et éteintes à heures fixes. Les surveillants couchent au bout des rangs et leurs espaces sont ceinturés d’une toile blanche. Avant de se coucher, ils effectuent leur ronde de surveillance. Claude, à qui il arrive parfois de se réveiller, constate que leur lumière reste allumée tard le soir.

Au réfectoire, Claude et Pierre-Paul mangent ce que l’on y sert. La qualité de la nourriture laisse franchement à désirer. Le « chiard » revient souvent au menu. C’est un genre de ragoût dans lequel on a versé tous les restes de viandes et de légumes qui n’ont pas été utilisés pour la préparation des repas précédents. Il est accueilli par un « Ouache… » général. Par comparaison, à la table des frères et des professeurs laïcs, c’est de la haute gastronomie !  Les petits malins ont vite fait de découvrir le truc pour avoir droit au même régime. Il suffit de se faire désigner au service de table de leur côté du réfectoire afin de pouvoir, à la fin de leur repas, manger la même chose qu’eux. Claude comprend vite l’astuce et fait des pieds et des mains pour être choisi. Quoique sans cesse renouvelées, ses démarches demeureront infructueuses. Il ne comprend pas trop pourquoi.

 Par ailleurs, pour occuper les pensionnaires, la direction du Collège organise des activités spéciales : concerts, séances de cinéma, spectacles et conférences qui les distraient tout en contribuant au développement de leur culture générale. Toutes ces activités se déroulent dans la grande salle du Collège. Malheureusement cette salle n’est pas idéale car elle n’est pas assez haute. Qui plus est, elle n’est pas ventilée et elle est parsemée de colonnes en métal qui soutiennent les étages supérieurs. Pour les représentations, Claude et ses camarades disposent des chaises en bois (il en faut plus de 200) qu’ils prennent un peu partout dans le collège. Après la représentation, les chaises sont remises à leur place.

 Malgré les piètres qualités de la salle, Claude et Pierre-Paul auront le privilège d’entendre plusieurs des grands musiciens canadiens de l’époque, tels le réputé violoniste Arthur Leblanc et le jeune prodige du piano, André Mathieu. Les séances de cinéma sont très appréciées et de plus en plus en vogue. Les films, en noir et blanc, sont présentés à l’aide d’un projecteur installé au beau milieu de la salle. En plus d’être bruyant, il faut l’arrêter à la fin de chaque bobine qui doit être rembobinée avant que l’on puisse passer à la suivante. Le son est diffusé d’un gros haut-parleur installé sous l’écran et synchronisé avec la bande du film. Le programme comprend des films français distribués par France Film, des films américains : Abbot & Costello, les aventures de Tarzan, Charlie Chaplin; et des films anglais avec Laurel & Hardy et Joe E. Brown. On leur projette même des films Canadiens français tournés à Montréal. Ils découvriront ainsi « le père Chopin », dans lequel joue un jeune ami de Claude, Pierre Laurin et des artistes du Québec, de plus en plus connus, comme Rolland d’Amour, Paul Guèvremont, Ovila Légaré, Ginette Letondal,, Janine Sutto, Guy Maufette et plusieurs autres.

Il y a aussi des spectacles extérieurs. Des troupes de cow-boys de l’ouest canadien viennent monter des rodéos. Claude et Pierre-Paul surtout, sont impressionnés par leur agilité équestre, leur façon de faire tournoyer leur lasso et leur précision au tir. Les troupes de cirque les enchantent, avec l’agilité que démontrent les trapézistes et les funambules. Les équipes de gymnastes des collèges de Montréal les impressionnent avec leurs culbutes. À tout cela s’ajoutent les conférences données par quelques érudits de Montréal, comme M. Édouard Montpetit, le secrétaire général de l’Université de Montréal depuis que celle-ci a obtenu son autonomie en 1920. Les sujets choisis ont pour but d’aider les élèves à mieux comprendre ce que l’avenir leur réserve et dans quel monde ils vont vivre. Même si ces conférences sont plus sérieuses, la plupart des conférenciers trouvent le moyen d’ajuster leur message au niveau des élèves pour rendre leurs conférences intéressantes. 

Mélomane averti, un frère qui enseigne la musique au Collège transforme une pièce de 150 pieds carrés en « discothèque », comme il la nomme, pour écouter de la musique. C’est la première fois que Claude entend ce mot, guère répandu à cette époque. Le frère a obtenu de la Communauté et de quelques parents d’élèves l’argent nécessaire à l’achat d’un énorme système électronique, capable de reproduire la musique en « haute-fidélité ». Il se compose d’immenses amplificateurs à lampes, de tourne-disques, d’énormes haut-parleurs et de consoles pleines de boutons. L’ensemble couvre un mur complet de la pièce où les élèves se rendent par petits groupes (Claude fait partie d’un des premiers) pour aller écouter, assis dans de gros fauteuils en cuir brun disposés devant le système, la sonorité parfaite de cet étrange dispositif qui diffuse de la musique classique. Claude retient surtout Mozart. Un buste de ce grand compositeur orne d’ailleurs le piano à la maison. Mais ce sont surtout les opéras qui l’éblouissent. La résonance des voix des ténors, des sopranos et des chœurs le bouleversent. Il pense à son oncle Paul qui fait jouer chez lui des records de Caruso. Mais rien de ce qu’il a entendu jusque-là ne peut se comparer à ce qu’il découvre à la discothèque. Le volume… La pureté des sons... Chaque séance commence par une longue explication et le frère leur fait ensuite écouter les pièces qui illustrent son propos. Pour Claude, il s’agit sûrement du frère le plus heureux au Collège.

 Toutes ces activités se révèlent très intéressantes pour ces jeunes qui ne demandent pas mieux que d’apprendre. Et en plus, elles rendent la vie de pensionnaire au Collège plus supportable. Claude aurait bien voulu faire partie de la troupe scoute du Collège. Il envie leurs excursions sur la montagne, leurs activités en plein air, leurs uniformes, leurs canifs et leurs chapeaux comme ceux de la Police Montée. Il aurait été heureux d’aller les rejoindre dans leur local, situé au sous-sol du Collège, car il est décoré de façon originale avec tous les souvenirs de leurs sorties,. Lui aussi aurait voulu apprendre à se débrouiller, en forêt et ailleurs. Mais on ne l’a pas admis, sans qu’il sache trop pourquoi. Il aurait commencé comme louveteau et gravi ensuite les échelons un à un. Il retente sa chance plus tard et essuie encore un refus. Il ne comprend toujours pas pourquoi on lui refuse ce privilège, mais il se résout à en faire son deuil.

 

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