Du 1102 au 981

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Du 1102 au 981

Charles-Émile retrouve son ancien associé Coulombe. Il réintègre l’agence d’immeubles qui redevient « Dupras & Coulombe ». Les affaires reprennent vite. Petit à petit, il recouvre son entrain et sa bonne humeur. Il ne sent plus ce grand découragement qui l’avait envahi après la perte de la maison de Crawford Park. La naissance de Francine l’a fouetté et même s’il se retrouve sans le sou, l’important pour lui est de ne pas avoir de dettes.  L’enthousiasme revient.

De son côté, Antoinette travaille quelques jours par semaine à son ancien salon pour boucler le budget. Après un certain temps, son mari lui annonce qu’elle peut cesser de travailler car ses revenus le permettent. Qui plus est, il va entreprendre la construction de plusieurs maisons sur la 5ième avenue, au nord de Bannantyne jusqu’au canal de l’aqueduc, en association avec M. Batiuk, un émigré polonais de Verdun. Il préfère qu’elle se repose et s’occupe de Francine. Pour montrer qu’il est sérieux, il achète une nouvelle voiture Dodge 1947; une quatre portes verte, pour laquelle il débourse un peu plus de $1,200. Antoinette n’est pas tellement d’accord avec cette dépense mais elle sait bien qu’il n’y a rien à faire car elle connaît trop son faible pour les voitures neuves. D’ailleurs, il s’attendait à cette réaction. Pour se concilier ses bonnes grâces, il lui annonce que la construction de la première maison sur la 5ième avenue est commencée et qu’elle leur est destinée. Il a en effet conclu une entente avec M. Batiuk. C’est un duplex mitoyen, doté d’un système de chauffage central. Les fenêtres sur le côté ouvert donneront sur une ruelle. Ils habiteront le rez-de-chaussée et loueront l’autre logement. Leur nouvelle demeure aura trois chambres, dont une pour les parents, l’autre pour les garçons et la dernière pour le bébé. Le déménagement aura lieu au mois de septembre.

Les Fêtes arrivent et tout le monde est heureux. Les cadeaux abondent. Toute rondelette, Francine est également tous sourires. Claude reçoit une nouvelle caméra de la forme d’une boîte rectangulaire dans laquelle il doit insérer la pellicule à la noirceur. Mais le cadeau qu’il préfère est l’ensemble qui lui permet de développer ses propres films. Celui-ci comprend les produits chimiques, les outils et les plateaux pour le développement des négatifs. Son père lui installe au sous-sol une chambre noire avec une lumière rouge et Claude apprend peu à peu, mais très difficilement, à « faire des photos ». A quinze ans, il trouve l’opération difficile. Il est peiné de ne pas mieux réussir.

Durant son dernier été au 1102, Claude devient caddy au terrain de golf de Ville Lasalle. Il n’est pas attitré au club mais est le caddy de voisins qui l’invitent à l’être pour eux. Le terrain de golf de 18 trous est situé sur un terrain longeant le boulevard Lasalle dans sa partie la plus étroite et les joueurs au 9ième trou peuvent apercevoir les courants rapides du fleuve Saint-Laurent qui coule à cet endroit. La scène est spectaculaire. Le chalet est une ancienne et belle grande maison de bois avec de larges balcons qui a été aménagée pour servir les golfeurs. Il y a aussi, sur ce vaste terrain un hangar pour les amateurs de petits avions et les gliders (planeurs) qui sont de petits aéronefs qui volent sans moteur et utilisent les pressions atmosphériques pour monter et descendre. Pour prendre leur envol, ils sont tirés par les automobiles sur une longue piste, de plus en plus vite, jusqu’au moment où ils montent et de plus en plus haut. Ils tournaillent dans le ciel au-dessus de la ville et du fleuve et après une trentaine de minutes reviennent atterrir durement sur le terrain d’où ils sont partis. Claude est émerveillé devant cet appareil et par le courage des jeunes adeptes qui réussissent à les piloter et à revenir à la base. Le terrain, les installations et les commerces appartiennent à la famille Alepin. Elle attend patiemment le jour où elle pourra fermer le golf et l’aéroport, qui ne sont pas très rémunérateurs et subdiviser les terrains pour la construction de maisons domiciliaires.

Claude accompagne à pied le golfeur et porte son sac de golf sur son épaule (il n’y a pas de voiturettes électriques et c’est à ce moment-là qu’il apprend qu’elles existent et que certains membres du grand club de golf Islemere, de l’île Jésus, commencent à les utiliser). Heureusement, il n’a qu’à transporter un petit sac de golf, en forme de cylindre de huit pouces de diamètre à l’anglaise, qui contient le minimum de bâtons. Il se fait payer 25 « cennes » par partie et est bien heureux de recevoir cet argent qu’il utilise pour aller aux « vues ». Il aime aussi marcher sur le beau gazon du terrain sous les grands ormes et les beaux érables qui longent le parcours tout en regardant les prouesses des golfeurs et apprenant le jeu. Il constate qu’ils sont souvent désespérés et manquent des coups qui lui semblent pourtant très faciles. Cependant, il n’aime pas les longues attentes au club après la partie alors que son golfeur « traîne » longtemps au bar du club et discute avec ses partenaires, devant quelques bouteilles de bière, de la partie qu’ils viennent de jouer et sûrement de d’autres sujets. Il se demande si son golfeur ne préfère pas cette partie de sa journée où il semble très heureux qu’à celle du jeu où il lui apparaît souvent frustré.

Antoinette se réjouit à la perspective de changer de logement car le 1102 Rolland est beaucoup trop petit. Qui plus est, elle vit dans un perpétuel chantier de construction depuis son arrivée. En effet, la famille occupe la dernière maison de la rue. Or celle-ci n’est même pas pavée et plus de vingt nouvelles maisons se sont rajoutées depuis leur arrivée, à grands renforts de tintamarre, de boue et de poussière. Ces inconvénients ajoutent à son désarroi car cette maison est bien loin d’incarner son idéal. S’ajoutent les inquiétudes que lui crée Pierre-Paul qui a toujours la tête pleine de mauvais tours.

Il faut dire que deux événements récents l’ont particulièrement ébranlée. Le premier est survenu en octobre peu après la naissance de Francine. Une fin de journée, de la cour, Claude voit son frère qui entre dans une des maisons en construction un peu plus loin. Il n’en fait pas de cas car il aime bien, lui aussi, entrer dans les maisons après le départ des menuisiers pour examiner la construction et pour chercher à apprendre comment on construit une maison. Le lendemain matin, on sonne à la porte avant. Antoinette se retrouve devant des agents de la police de Verdun qui demandent à parler à Jean-Claude. Celui-ci s’avance. Les agents lui demandent alors s’il est l’auteur des dégâts de peinture qui ont été commis dans un des nouveaux logements. Il répond par la négative.

Les agents racontent alors à sa mère ce qu’ils ont constaté. Les travaux de peinture avaient été complétés la veille dans ce logement. Les restes de peinture, laissés sur le plancher de la cuisine, ont été vidés dans l’évier de cuisine, les  lavabos, le bain et le bol de toilette. On a lancé de la peinture sur les murs et sur le vernis du plancher du salon. Fâchée, Antoinette avoue que c’est très grave mais elle ne comprend pas pourquoi ils se présentent chez elle pour interroger son fils. Ses enfants ne font pas ce genre de choses. On lui répond que le farceur a signé son méfait au pinceau « Jean-Claude, le peintre fou ». Abasourdie, Antoinette n’en croit pas ses oreilles. Comment est-ce possible ? Après le départ du policier elle s’assoit avec Claude dans la cuisine et le soumet à un interrogatoire serré. Claude lui affirme avoir vu son frère entrer dans le logement.

Elle rejoint son mari pour lui faire part de l’incident. Pierre-Paul est rentré avant le repas du soir et sa mère aborde le sujet avec lui. Il nie en bloc. Charles-Émile, enfin rentré,  n’est pas convaincu de l’innocence de Claude à cause de l’inscription et il croit que ses deux fils sont de connivence et qu’ils sont tous les deux les auteurs de cet acte de vandalisme. Il pique une colère et il les réprimande fortement en plus de les menacer de représailles importantes s’ils ne passent pas immédiatement aux aveux. Pierre-Paul finit par admettre sa culpabilité. En compagnie d’un dénommé Chrétien, un ami du temps où la famille vivait sur la rue Beatty, il a bien commis ce délit. « Ce n’était que pour s’amuser !  », ajoute-t-il. Claude est soulagé : les soupçons qui pesaient sur lui sont enfin levés.

Son frère, privé de repas, est expédié dare-dare dans sa chambre. Le lendemain matin, leur père communique avec celui du jeune Chrétien pour lui expliquer ce qui est arrivé. Celui-ci le rappelle pour lui dire que son fils nie tout. Mais Charles-Émile sait bien que Pierre-Paul lui a dit la vérité et qu’il a été entraîné dans cette aventure. Il part aussitôt après avec Pierre-Paul et se rend au logement vandalisé retrouver l’entrepreneur.  Pierre-Paul doit s’excuser. La chose faite, il ramène son fils à la maison. Il ne sera plus jamais question de cet incident et l’on ne reverra pas davantage les policiers. Sans en dire un mot à ses fils, le père s’est entendu avec l’entrepreneur et a réglé tous les frais.

Un autre incident à avoir soulevé l’ire de ses parents est survenu le printemps suivant. Un soir, la police de Verdun s’est à nouveau présentée à la porte, en compagnie de Pierre-Paul, arrêté une heure plus tôt à l’école Sainte-Bernadette-Soubirous. Antoinette a peine à croire ce que la police lui raconte. Une fois de plus en compagnie du jeune Chrétien, pris lui aussi en flagrant délit avec Pierre-Paul, il est entré par effraction dans l’école pour la rigolade. Comme il faisait noir et qu’ils ne voulaient pas allumer de crainte d’être vus de la rue, ils ont utilisé des cahiers de devoirs en guise de torches. Ils se sont promenés dans le bâtiment et c’est en pénétrant dans une classe qu’un passant sur la rue a aperçu des flammes danser ici et là par les grandes fenêtres. Celui-ci a aussitôt communiqué avec la Police qui a retrouvé les deux comparses sur les lieux.

Encore une fois, Charles-Émile trouve le moyen de négocier avec le président de la commission scolaire. Aucune accusation n’est portée contre les jeunes. Mais son père signifie clairement à Pierre-Paul qu’il lui est désormais formellement interdit de parler au jeune Chrétien ou de le fréquenter pour quelque motif que ce soit. Le père du jeune Chrétien, un ouvrier modeste, rencontre Charles-Émile. Il est tout à fait d’accord. Il imposera la même interdiction à son fils. En prenant congé, il lui avoue que son fils lui avait admis sa participation dans l’affaire précédente et que son silence à l’époque s’expliquait par le fait qu’il n’avait pas les moyens de payer sa part. Convaincu que c’est le jeune Chrétien qui encore une fois a entraîné son fils, Charles-Émile en prend son parti. Malgré tout, il est bien heureux d’avoir cru la version de son fils à l’époque.

Antoinette s’inquiète pour sa voisine de palier, au 1096. C’est une vieille fille, pas trop jolie, qui vit seule et qui reçoit régulièrement la visite d’un policier de la ville. Celui-ci vient la voir avec sa motocyclette équipée d’un sidecar (pour le transport d’un passager) qu’il stationne devant la maison. Parlant de sa voisine, Antoinette trouve que c’est une bien brave femme, mais qu’elle « n’a pas beaucoup d’allure ».En effet, elle est plutôt démunie. Rendant un jour visite de l’autre côté de la rue à son copain Maurice Dupuis, Claude remarque la voisine rentrer chez elle. Il est surpris de la taille de son ventre. Maurice et lui en concluent qu’elle est enceinte. Claude s’est un peu déniaisé depuis la naissance de Francine.

Le soir, au repas, il annonce à sa mère que la voisine est enceinte. Selon son habitude, elle lui dit de ne pas parler de cela et que, de toute façon, c’est impossible. Claude évoque son gros ventre. Mais sa mère change de sujet. Quelques semaines plus tard, un soir, alors que Claude et sa mère sont en train de jouer aux cartes sur la table de la cuisine, le son caractéristique des pleurs de bébé leur parviennent en sourdine à travers le mur mitoyen qui sépare les deux logements. Claude affirme promptement qu’elle a eu son bébé. Se levant, Antoinette va se coller l’oreille au mur pour mieux discerner les bruits.

Effectivement conclue-t-elle, il y a bien un bébé dans ce logement. Elle attend. Les pleurs continuent mais, cette fois-ci, ils sont accompagnés de ceux de la voisine. Et ils sont de plus en plus forts. Elle se décide et va sonner à sa porte. Elle la trouve toute changée, fatiguée, hébétée même et son découragement est apparent. Elle offre de l’aider. Le logement est sans dessus dessous et le bébé est sale. Sa couche a été installée tout de travers et, en plus, elle se rend compte que le bébé a très faim. Elle console la voisine et lui conseille de prendre un bon bain pendant qu’elle fera tout le nécessaire pour le bébé. Elle le lave et le change. Se rendant compte que la voisine n’a pas tout ce qu’il faut pour le nourrir, elle rentre chez elle prendre le nécessaire et revient nourrir le bébé. Il s’endort aussitôt. Pendant les deux mois qui suivront, elle s’occupera de la voisine, de son bébé, de son ménage et lui montrera comment bien s’occuper de son enfant. Questionnant sa voisine, Antoinette apprend que le policier, en apprenant la nouvelle, n’est jamais revenu. Claude qui l’a souvent vu du temps qu’il venait visiter la voisine, l’aperçoit régulièrement dans les rues de Verdun. Il a toujours le goût d’aller l’enguirlander pour le sort qu’il a fait subir à la voisine. Mais, dit-on, la peur du gendarme n’est-elle pas le commencement de la sagesse…

Au cours de l’été 1947, Charles-Émile présente Claude au contremaître du chantier de ses maisons. Celui-ci l’engage pour le mois d’août. Il aidera les ouvriers. Il apporte de l’eau, aide à décharger les matériaux et à clouer les planches des toits à pentes inversées de chaque maison. Il passe un bon moment. Il est heureux d’apprendre quelques notions de base en charpente de bois de bâtiments et du travail d’un bon menuisier qui selon son père est le travailleur le plus important sur un chantier de construction. 

Le déménagement au 981, 5ième avenue, a lieu fin septembre, au moment de sa rentrée en 4ième Sciences B, au Mont-Saint-Louis. Il a bien réussi ses examens de 6ième et de 5ième. Il aime beaucoup le Collège qui lui inculque le sens des responsa-bilités. Antoinette est heureuse et ses enfants aussi. Claude est particuliè-rement satisfait puisqu’il s’est trouvé du travail à la salle de bowling de la rue Bannantyne près du 981. Cette salle appartient à Benoît, celui qui avait mis en garde Charles-Émile sur l’achat du commerce de bowling à Drummondville. Claude devient « planteur » pour le jeu de petites quilles, deux soirs par semaine et le samedi. Il est au bout de deux allées et replace les quilles renversées qui tombent dans le  pit . Tout se fait à la main, car le « plantage » automatique n’existe pas. Claude ramasse les quilles, trois par main (si possible), pèse avec son pied sur une barre de métal pour faire sortir dix pointes de métal du plancher de l’allée, à l’endroit exact où chaque quille doit être « plantée ». Il fait vite car les joueurs à l’autre bout de l’allée deviennent facilement impatients et chialent. Il est assis à cheval sur la séparation basse entre les deux allées et va d’une à l’autre à toute vitesse. C’est un travail exténuant pour lequel il gagne cinq « cennes » par allée, par partie et par joueur. Avant son travail, ou si les joueurs de bowling se font attendre, il aime lancer un défi aux autres « planteurs » pour une partie de snook sur une des six tables de snooker  de la salle de pool. Il profite de l’expérience qu’il a acquise sur la table familiale à Crawford Park et des parties qu’il jouait avec son père à la salle de pool de la rue Wellington. Claude préfère le jeu des « couleurs ». Les parties sont toujours pour de l’argent et il s’en tire bien puisque normalement il en sort even.

La construction et la vente des maisons vont bon train. L’agence immobilière fait de bonnes affaires. Charles-Émile fait de bons profits. Comme à tous les ans, en octobre, il se rend chez Omer Barré, le concessionnaire GM, pour voir les nouveaux modèles. Il est impressionné par les Pontiac 1948 et a soudainement le goût de s’en procurer une, en échange de sa Dodge, encore toute récente. Quelques jours plus tard, il prend livraison d’une Pontiac, une quatre portes et il entre chez lui. Antoinette est complètement sidérée. Cela fait deux fois qu’il change de voiture en six mois ! Il y a à peine quelque temps, il était sans le sou ! Antoinette n’est pas contente et le trouve peu raisonnable. Elle a vite fait de lui pardonner car elle sait bien qu’il fait tout ce qu’il peut. Pour lui, avoir la voiture de l’année, c’est une passion et en même temps une récompense bien méritée.

 

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