Le point tournant

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Le point tournant

Au milieu de février 1955, c’est le temps de la deuxième étape du Varsity Week-end. Les Torontois viennent à Montréal rencontrer les Carabins. Claude est responsable de l’organisation et vise à ce que la visite à Montréal dépasse en qualité et en amitié celle de Toronto. C’est un grand défi. Le comité organisateur est convoqué pour déterminer toutes les activités et fixe les suivantes : accueil à la gare, réception au salon du recteur où Monseigneur Maurault et Claude souhaiteront la bienvenue aux étudiants torontois; vendredi, excursion au nord pour ski et patinage à Saint-Sauveur, Val-Riant et au Mont-Gabriel où la journée se terminera par un banquet et un vrai party québécois; samedi, les Torontois accompagneront leurs hôtes respectifs, le matin, au cours universitaire de leur choix puis à un buffet offert par Molson’s et à la séance de discussions de l’après-midi sur le sujet Canada to Canadians. Après, ce sera le banquet offert par la ville de Montréal à l’île Sainte-Hélène et le groupe se déplacera pour assister, dans l’amphithéâtre de l’université,  au spectacle du chœur de chant les Leslie Bell’s Singers de Toronto. La journée se terminera chez Dave Hobart, un copain de Claude à Poly, qui vit à Westmount dans une très grande maison et dont le père est un des hommes d’affaires les plus éminents du Canada.

Lors d’une réunion préparatoire, on discute du partage des responsabilités pour les agapes de certaines activités. Près de 50 étudiants sont à la réunion car il y a beaucoup de travail. 

Il est proposé que des sandwichs et des plats de crudités soient préparés en grande quantité pour être offerts aux moments opportuns. Claude est d’accord et, constatant un groupe de poutchinettes qui se tiennent ensemble, suggère qu’elles en prennent la responsabilité puisque, dit-il, ce sont des étudiantes de diététique. Les jeunes filles sursautent. L’abbé Grégoire s’approche et lui glisse à l’oreille que ce ne sont pas des filles de la faculté de diététique mais bien de la faculté de droit. Claude, surpris, se reprend et exprime ses regrets pour avoir fait cette erreur. Les poutchinettes, revenues de leur stupéfaction, suite au faux pas de Claude, acquiescent de bonne grâce à faire le travail. Parmi elles, il y a Manon Dufresne. C’est surtout elle que Claude a remarquée et qui lui semble avoir réagi le plus vivement lorsqu’il les a qualifiées de futures diététiciennes.

Les étudiants de Toronto sont accueillis avec enthousiasme à la gare Windsor. L’atmosphère est bonne et Claude est satisfait, car il constate que tout démarre sur un bon pied. Les activités se déroulent telles que prévues et tous les participants en sont vraiment heureux. Au retour du déjeuner à l’île Sainte-Hélène, Claude est à l’avant de l’autobus expliquant la prochaine étape aux passagers lorsqu’il aperçoit en arrière à gauche Manon Dufresne. Il la regarde et a une réaction qui le perturbe. C’est le coup de foudre ! Qu’à-t-elle cette fille pour le bouleverser ainsi? Il hésite à bouger et à lui parler car il a appris qu’elle est d’Outremont. Elle, une snob, ne peut sûrement pas être intéressée dans un gars de Verdun.

Finalement, il se décide et va s’asseoir près d’elle pour engager une conversation. Sa réaction est positive. Il est surpris. Ils parlent, rient et à l’arrivée à destination de l’autobus Claude ose lui demander de la revoir. Elle accepte. Il est abasourdi. Il a mal. Très mal. Ce n’est pas possible. Il est « aux petits oiseaux ». Mais il a un gros problème. Il suit des cours de préparation au mariage avec Denise B. et ils en sont rendus au 8ième cours. Que faire ? Il vient de comprendre qu’il ne peut continuer à fréquenter Denise B. « C’est injuste », pense-t-il. Elle est si gentille, agréable, une si bonne amie et il l’aime bien. Il sait qu’elle pense à un avenir avec lui et en est même certain. Mais Claude vient de se rendre compte qu’il n’a pas « le grand amour » pour elle et que cet avenir est impossible. Il doit lui dire ce qu’il vient de découvrir. Mais il ne se sent pas la force de le faire. C’est si injuste pour elle. Les amis de Claude l’aiment tant et Antoinette l’apprécie autant. Que faire? Et si ses nouveaux espoirs avec Manon Dufresne ne se réalisent pas, que fera-t-il sans Denise B. ? Il vient de comprendre que Manon Dufresne ou non, Denise B. n’est pas pour lui et qu’il ne peut continuer cette fréquentation, car plus il attendra plus ce sera une erreur et plus elle aura mal. Il y va autant de son intérêt que du sien. Mais comment lui annoncer ? Il pense à celui qui est devenu son « directeur de conscience », l’abbé Chaput. Il l’appelle au téléphone et lui explique sa situation. Celui-ci lui répond « mets tes culottes et fais face à la musique ». Claude raccroche, y pense longuement. Il est torturé, se sent rongé de l’intérieur et est convaincu d’en être incapable. Il rencontre l’abbé pour lui expliquer qu’il craint ne pouvoir lui dire en personne. Il le supplie de la rencontrer et de trouver les bons mots pour qu’elle comprenne et ne soit pas trop blessée. Il lui remet un livre pour elle avec une note personnelle. Finalement, l’abbé accepte. Quelques jours plus tard, il annonce à Claude que c’est fait et que tout va s’arranger. Mais ce n’est pas totalement vrai. Claude apprend qu’elle prend sa décision très mal, broie du noir et que grâce à ses amies dans le groupe de Poly, particulièrement Aline, la fiancée de Maurice Nault, elle réussit à traverser cette épreuve. Claude se sent froussard, peureux, faible et lâche. Très lâche. Il ne se comprend plus. Lui qui fait face à tellement de responsabilités, qui a selon plusieurs un « front de beu », n’a pu appeler sa steady pour lui faire part qu’il voulait « casser ». Il aura toujours honte de ce geste, de cette faiblesse et le regrettera longtemps.

Il appelle Manon pour lui annoncer que sa relation avec sa blonde est terminée et qu’il aimerait la rencontrer. Elle accepte. Sa vie vient de prendre un élan crucial. Sans le savoir, il vient de vivre le moment le plus important de sa vie. Le point tournant. 

Le Week-end s’achève chez les Hobart. Claude suggère à Dave d’inviter les Leslie Bell’s Singers à sa résidence après le concert pour participer à la fête. Celui-ci accepte. Le soir, à la surprise et au bonheur de la délégation torontoise, elles arrivent, en robes longues (celles de leur spectacle) chez M. Hobart pour le party. Elles sont une trentaine. Claude invite le chœur à chanter. Leur directeur accepte et les choristes prennent place dans le grand escalier en spirale du hall de la demeure. Et là, devant les étudiants des deux universités entassés les uns près des autres (ils sont plus de cent), elles exécutent les meilleurs chants de leur répertoire. Puis le reste de la soirée est l’équivalent du Maple Leaf Ballroom Time, un moment inoubliable pour tous. Le Week-end se termine dans l’euphorie. Dimanche matin, après la messe à la chapelle de l’Université, c’est le dîner chez l’hôte, un thé à l’institut de diététique, un dernier « un pied mariton » chanté par Jean Nadeau à la gare où les Torontois ne veulent plus monter à bord du train. On s’arrache, on ne veut plus se quitter, on échange des serments. Finalement, le train quitte la gare et ramène les Torontois chez eux. Ils ont la tête pleine de bons sentiments envers les étudiants francophones de l’U de M. Claude est satisfait du travail de son comité organisateur qui a été impeccable. Chacun des responsables a bien réussi sa tâche. Et pour lui, tout a été beaucoup mieux qu’il avait imaginé, il a une nouvelle blonde.

 

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