Le Québec, une nation dominée

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mardi 1 novembre 2005

Le Québec, une nation dominée

En colère

 

Voici une lettre que je viens d'écrire au journal français Libération:

 

M. François Sergent

Journal Libération

 

Monsieur

 

J’ai lu votre article « Le Québec, une nation dominée » dans le Libération du dimanche 30 octobre, suite à votre interview de Bernard Landry. Je suis peiné que vous donniez tant d’importance aux opinions de ce politicien sans mettre en parallèle les opinions de Québécois qui aiment autant le Québec que lui mais qui croient en leur pays et celui de leurs ancêtres, le Canada. J’ose vous envoyer mon opinion sur les sujets traités dans votre article.

 

Pensez-vous vraiment que le Québec sera indépendant dans trois à quatre ans ? 

 

« C’est ce que je pense » répond Landry, en ajoutant « il est imprudent de laisser son destin à la majorité d’une autre nation ». Si c’était vrai, il faudrait quand même admettre que les Québécois, grâce à leur solidarité, s’en sont bien tirés sous les Anglais (selon le terme avec lequel Landry traite les Canadiens-anglais). Il ne veut pas rappeler que tous les premiers ministres du Canada qui ont dominé le pays depuis 1968 (sauf deux pour quelques mois seulement), venaient du Québec : Trudeau, Turner, Mulroney, Chrétien, et maintenant Martin. Et que c’est sous la direction de ceux qui les ont précédé, Saint-Laurent, Pearson et Diefenbaker que la province a obtenu ses points d’impôts et l’état-providence. C’est Diefenbaker, qui venait de l’Ouest canadien, qui a décidé que Montréal aurait l’expo 67. Je ne vois pas dans ces PM des mange-canayen comme aime à le faire croire Landry.

 

Les Français ont découvert le Canada et y ont installé la première colonie. Même si Landry ne veut pas, cela fait partie de ce que nous sommes. Malheureusement les rois de France n’ont pas pris le soin de conserver leurs acquis et les Anglais en ont profité. Après avoir perdu leur bourgeoisie et leurs dirigeants, qui sont retournés en France après la conquête, les Canadiens (on appelait ainsi les francophones du pays) les plus pauvres, grâce à une solidarité remarquable, ont maintenu leur langue, leurs traditions et leur religion et ont fait leur sillon dans le pays anglais (qui espérait les assimiler) au point qu’ils sont, aujourd’hui, autonomes et participent activement à la Fédération canadienne. On peut conclure que leurs chefs d’antan, Papineau, Cartier, Lafontaine, Mercier, Laurier, Duplessis… les ont bien représentés. Le Canada est officiellement bilingue et biculturel et les Canadiens-français vivent partout au pays. Une province des maritimes, le Nouveau-Brunswick, est officiellement bilingue. Même au Yukon on retrouve une école Émilie-Tremblay. Les Canadiens ont combattu pour faire du Canada ce qu’il est et ce pays leur appartient. Landry ne parle que de ceux qui vivent au Québec. Il y a aussi les autres Canadiens-français du pays qui sont en nombre important. Sans le Québec, que leur arrivera-t-il ? 

 

Pourquoi un troisième référendum serait-il bon après deux échecs ? 

 

Il croit qu’un troisième référendum serait le bon, dans le sens que les séparatistes gagneraient parce que, dit-il, « Les peuples évoluent lentement ». Il ne sera pas nécessairement bon pour les Québécois mais bon pour les séparatistes qui en rêvent depuis 40 ans en se regardant le nombril. Ils montrent soudainement une grande confiance car les derniers sondages indiquent la possibilité que le « oui » l’emporte. À mon avis, il oublie trop vite qu’il y a à peine quelques mois l’option séparatiste était en panne depuis le dernier référendum de 1995 et n’était appuyé que par moins de 35% des Québécois. Pourquoi ce changement soudain dans les sondages? Simplement parce qu’un scandale au Québec a éclaté au niveau fédéral en rapport avec les argents versés par le Canada pour une campagne de publicité pro-canadienne au Québec. Il y a effectivement un grand scandale crée par quelques individus (et non par « Ottawa qui aurait utilisé illégalement des millions de $ pour lutter contre la fibre souverainistes de ces maudits Québécois » comme le rapporte l’article de Libération). Le juge Gomery rendra bientôt son jugement et la vérité sera alors confirmée. Lors de la période de pointe de la crise, le parti libéral de Martin a baissé à moins de 25% dans les sondages et les experts prédisaient une prochaine victoire majoritaire assurée au parti conservateur. Depuis, en quelques mois, qu’il est devenu clair que ce n’est pas une affaire du gouvernement, le parti libéral, au pouvoir, a repris du poil de la bête au point qu’on lui prédit maintenant une majorité à la prochaine élection générale qui se tiendra d’ici quelques mois. Comme quoi les sondages changent du tout au tout, en peu de temps. Quand Landry croit que « l’affaire est dans le sac » en se fiant aux sondages, il est à mon point de vue irréaliste et rend un bien mauvais service à sa cause.

 

Il est fort probable que le troisième référendum ne sera pas meilleur que les deux premiers pour les séparatistes. Malheureusement ce ne sera pas le dernier.

 

Souverainistes, ça fait moins peur qu’indépendantistes ? 

 

« Le mot n’est pas employé ici dans le même contexte qu’en France » dit Landry. Oui, cela fait moins peur. Tout comme le mot séparatiste fait peur. Landry et son groupe changent la nature des mots pour créer des images moins choquantes et loin de la dure réalité d’une séparation avec le Canada. Ils comprennent que c’est leur seule possibilité de remporter la victoire. Ils font de la campagne référendaire un commerce d’images et d’illusions.

 

Landry parle de domination parce que les Québécois payent 50% du total de leurs impôts au gouvernement fédéral. C’est normal dans une fédération comme la nôtre. Il y a peu d’années, après la guerre, les Québécois payaient 100% de leurs impôts à Ottawa. Depuis, les chefs de gouvernements successifs au Québec ont pu, grâce à la solidarité des Canadiens-Français du Québec, négocier un partage de l’assiette fiscale afin que le Québec puisse agir directement dans les domaines qui lui sont attitrés par la constitution canadienne. Cela démontre bien que cette fédération n’est pas figée dans le ciment et est très flexible. Au Québec on vit en français, le français est la langue de travail, l’affichage est exclusivement en français, etc… et Landry dit que nous sommes dominés. Il oublie les succès remportés par les PM qui l’ont précédé et qui ont négocié positivement avec le gouvernement fédéral. Par contre, durant son temps de pouvoir, Landry n’a rien obtenu. Beaucoup se posent la question : « est-ce que Landry voulait obtenir quelque chose? 

 

Est-il normal de faire des référendums jusqu’à ce qu’on gagne ?

 

« La démocratie, c’est la démocratie » de répéter Landry. C’est la politique annoncée par le parti Québécois depuis 1995. Les Québécois en ont assez des référendums répétitifs et n’ont cessés de le dire depuis le dernier référendum. Mais les séparatistes persistent…. et s’ils reprennent le pouvoir, ils promettent d’en tenir un nouveau. Ils se fient aux sondages actuels pour faire cette proposition. Ils se voient gagnants sur toute la ligne et deviennent arrogants comme Landry le démontre. À cause justement de cette proposition, les Québécois hésiteront. Que feront-ils ? Au début de la dernière élection, toujours selon les sondages, c’est le parti de l’action démocratique qui devait remporter l’élection haut la main, puis Landry est devenu le favori, mais c’est finalement Charest et le parti libéral qui ont gagné ? Si les libéraux gagnent à nouveau, ce sera une belle leçon politique pour les péquistes.

 

Vous ne vous sentez pas du tout Canadien?

 

« Pas du tout » affirme hautement Landry. Des millions de Québécois se sentent Canadiens et Québécois et rares sont ceux qui se pensent « dominés ».  De plus, Landry souligne que les immigrés après avoir vécu quelque temps au Québec « comprennent le mouvement souverainiste » et y adhèrent. C’est faux et cela a été confirmé par l’ex PM Pariseau, séparatiste, qui le soir du dernier référendum a affirmé lors de la réunion de la soirée du référendum du parti Québécois, que la défaite était due aux groupes ethniques et à l’argent. Les immigrés au Canada sont des gens réalistes qui connaissent la situation dans leur pays et qui sont heureux d’avoir été acceptés par un pays aussi grand, généreux et riche que le Canada qui a tant à leur offrir, dont la liberté. Par ailleurs, la réputation du Canada, où la qualité de vie est selon l’ONU la meilleure au monde, est telle qu’un grand nombre de gens sur la planète le voient comme un pays de rêve.

 

Pour vous, le référendum a été volé, il y a dix ans

 

« Le gouvernement canadien s’est déshonoré » s’écrie Landry. C’est la nouvelle rengaine des souverainistes. Ils n’ont pas perdu, ils se sont fait voler. 93% des électeurs ont voté et ils se sont fait voler ! Il ne parle pas des millions de dollars que le gouvernement du parti Québécois a versé au « comité pour la souveraineté » et qui n’ont pas été comptabilisés dans les dépenses du comité du « oui ». Le gouvernement du Canada a fait de même, mais dans ce cas-là, c’est du vol. Des centaines d’électeurs anglophones ont été empêchés devoter dans l’Ouest de Montréal par les représentants péquistes dans les bureaux de votation, mais ça c’est correct car pour la bonne cause. Landry a même le front d’affirmer que le Canada a accordé la citoyenneté à des immigrés pour des raisons purement politiques parce qu’il savait qu’ils voteraient pour le « non ». Il sème le doute sur le sérieux de l’admission des immigrés dans notre pays. Il faut parler à ces néocanadiens pour comprendre les difficultés, les longues attentes et les conditions financières et autres qu’ils ont dû rencontrer pour être finalement acceptés dans notre pays.

 

Cette idée souverainiste est-elle conciliable avec des projets économiques ou politiques autres qu’indépendantistes ?

 

Landry affirme « On a concilié les deux. On a fait mentir la formule. Avec nous le Québec s’est transformé en économie de haute technologie à valeur ajoutée… on exporte des médicaments, des avions, des ordinateurs… ». Il dit cela nonobstant qu’il sait que c’est grâce aux politiques canadiennes de réduction de taxe et d’aide financière que le gouvernement fédéral a favorisé le développement intense de l’entreprise pharmaceutique et de bio-technologie à Montréal. De plus, il évite de rappeler que Bombardier et Canadair ont crû rapidement à cause de décisions émanant d’Ottawa qui a choisi Montréal comme centre de l’aérospatiale et qui a favorisé la vente à Canadair d’une des plus grandes avionneries canadiennes qui étaient désirées par d’autres provinces, et cela parce qu’elle était à Montréal. D’ailleurs, on n’a qu’à parler aux présidents de ces compagnies pour comprendre que le gouvernement fédéral a été la clef dans le développement de leurs entreprises. Des contributions monétaires ont été demandées au gouvernement du Québec, et elles ont été faites par les gouvernements successifs. Mais c’est grâce à l’initiative du gouvernement fédéral que ces entreprises ont connu un développement aussi important et créent autant d’emplois si bien rémunérés.  Quant au domaine des ordinateurs, voilà que Landry prend crédit, entre autres, pour le travail des grandes entreprises, comme IBM, installées depuis longtemps au Québec. Leurs dirigeants doivent sourire lorsqu’ils le voient faire le paon.

 

Si çà marche si bien, pourquoi quitter le Canada ? 

 

 « Ça marcherait mieux » répond Landry. Facile à dire. Mais où sont les preuves ? Lorsqu’il dit cela, Landry tient sous silence, son dernier projet, celui de la Gaspesia qui a coûté aux contribuables du Québec 460 millions de $, sans compter les centaines de millions qui ont été perdus par d’autres, et n’a pas créé un emploi car il a dû être arrêté et annulé suite à des dépassements extraordinaires de budget.

 

Qu’attendez-vous de la France dans cette marche à l’indépendance ?

 

« La France nous a toujours bien accompagnés d’une façon impeccable » s’exclame Landry. La France n’a pas fait mieux que les autres pays de la planète qui ont compris que ce débat est l’affaire des Canadiens et des Québécois et ne s’en sont pas mêlés. La France et la Grande Bretagne, les pays des origines de la majorité de Canadiens, ont respecté le slogan « sans ingérence, sans indifférence ".

 

Je vous remercie de votre bonne attention et vous prie d’agréer l’expression de mes meilleurs sentiments.

 

Claude Dupras