Le secret de la famille Dupras

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Le secret de la famille Dupras 

Note : Suite à la parution du premier tome « Itinéraire d’un p’tit gars de Verdun » plusieurs nouveaux faits sont venus à mon attention. J’ai cru bon réunir dans ce premier paragraphe les nouvelles données qui fournissent un éclairage plus précis de certains évènements décrits précédemment ». Claude Dupras 

Au jour de l’an 1959, Claude a 26 ans. Antoinette insiste pour que lui, Pierre-Paul et Francine demandent la bénédiction à leur père. Ils hésitent et cherchent à se libérer de cette obligation en expliquant à leur mère que c’est une tradition du passé et que maintenant cela ne se fait plus. Devant l’insistance de sa mère, Claude avec ses fils André et Yves dans ses bras, entraîne sa sœur et son frère qui porte Sylvie vers le bureau de Charles-Émile situé à l’avant de la maison où ils s’agenouillent devant lui alors que Claude le prie de les bénir. Leur père s’avance vers eux, met sa main longuement sur la tête de chacun, à tour de rôle, et après un long moment de silence, avec une voix émue, leur souhaite ce qu’il y a de mieux pour la prochaine année et les bénit en faisant un grand signe de croix. Les trois se relèvent et Charles-Émile serre chacun dans ses bras en montrant beaucoup d’affection. Puis, il invite Antoinette, Manon et Madeleine à les rejoindre et, pour suivre la tradition, ouvre sa bouteille de St-Georges et verse à chacun un petit verre de ce vin rouge. Tous se sentent très bien et heureux. Malgré cette bonne sensation, ce sera la dernière fois que les enfants de Charles-Émile demanderont à leur père sa bénédiction du jour de l’an. Les temps changent et les coutumes aussi. 

Claude remarque que son père consomme peu l’alcool. Il boit toujours avec beaucoup de modération. Le St-Georges n’est que pour Noël et il n’y a jamais de vin sur la table. Charles-Émile aime bien prendre une p’tite bière durant les chaleurs d’été et se limite à un seul Singapore sling qu’il aime préparer avec du Geneva gin et de la grenadine lors de fêtes et de réceptions. Quelques fois, il craint de devenir alcoolique car il a vu le mal que cette maladie génère chez la famille d’un buveur. Son père Wilfrid aimait taquiner la bouteille. Beaucoup trop. Charles-Émile n’en parle jamais mais Antoinette, portée à faire des confidences, le souligne à ses enfants. Elle explique que leur grand-père Wilfrid, l’aîné de sa famille, n’a pas hérité de la terre familiale parce qu’il buvait trop. Claude apprendra plus tard de sa cousine Laurette (dite Rita dans le tome 1), de onze ans son aînée et qui a mieux connu son grand-père, l’histoire malheureuse et cachée de la famille Dupras.   

Wilfrid n’aime pas la terre malgré que son père Charles et sa mère Angélique aient une très bonne ferme (située face au pont Laviolette d’aujourd’hui) à Saint-Jérôme. Wilfrid est grand (il a plus de 6 pieds), beau, fort, aux épaules larges et est reconnu comme un bon chanteur et un conteur intéressant. Mais il a aussi la réputation d’être un bon buveur. Il est clair qu’il préfère les plaisirs au travail malgré qu’il soit reconnu comme un bon homme à tout faire. Son frère Frédéric n’est guère mieux, même s’il boit moins. Il est paresseux et est considéré comme un « gêné maladif ». Leur père Charles et leur mère Angélique veulent préparer leur testament mais hésitent à qui léguer la terre.  

Le frère d’Angélique, l’abbé Télesphore dit Joseph Aubin est renommé pour sa sagesse et son sens des affaires. Ses conseils sont recherchés par tous les membres de la famille. Prêtre depuis 1866, après avoir été ordonné par Mgr Bourget, il enseigna au collège classique de Sainte-Thérèse puis devint vicaire et curé. Il est entreprenant et laissa sa trace à chaque cure où il passa en réalisant des projets de construction. À Saint-Philémon, il bâtit le presbytère et la chapelle ; à Saint-Jean-de-Matha, il édifia l’église et le presbytère ; à Saint-Esprit, il restaura l’église et construisit le presbytère et finalement à Sainte-Rose-de-Laval, où il est curé depuis 1892, il restaure l’église, le presbytère et le collège. La famille Dupras a un grand respect pour le curé Aubin.  

Charles et Angélique décident de lui demander son opinion en rapport avec la succession. Le curé conseille de laisser la terre à Frédéric car il craint que Wilfrid la vende pour boire. Il ne tient pas compte que Wilfrid a une famille et que sa femme est débrouillarde, intelligente, généreuse et courageuse. Pour lui, cela n’a aucune importance puisque les femmes, en ce temps-là, ne peuvent être chef de famille. Charles et Angélique annoncent leur décision à leurs garçons. Frédéric est heureux et Wilfrid se montre nonchalant. Ses parents lui expliquent que pour compenser de lui avoir enlevé la terre familiale, le curé Aubin offre, à chacun de leurs enfants et de leurs petits-enfants futurs (les garçons seulement), une place gratuite au collège de Ste-Thérèse pour suivre un cours classique.  

Plus tard, Charles-Émile ne pourra profiter de cette offre à cause des problèmes financiers de sa mère. Son frère Joseph, barbier depuis l’âge de 14 ans, ne peut aussi en bénéficier car il est atteint de tuberculose et mourra à vingt ans. Charles-Émile en parle souvent à Claude qui aurait pu aussi partager cet avantage mais finalement la laissera tomber. De leur côté, ses sœurs, Albertine et Marie-Rose, s’informeront au collège pour se faire dire que l’entente avec le curé Aubin n’existe pas.   

Rosa, la femme de Frédéric et sœur de mémère Dupras, est aussi une femme travaillante mais ne peut suffire à la tâche lorsqu’ils héritent de la terre, Frédéric ne faisant pas sa part. La bonne marche de la ferme est affectée. Rosa qui a le sens des affaires réalise que cela ne peut durer mais comprend qu’ils doivent rester sur la terre familiale jusqu’à la mort de Charles. Celui-ci, qui a pris sa retraite, vit dans le village de Saint-Jérôme.  

Dès le début de leur mariage, Wilfrid et mémère Dupras emménagent dans une maison située au tournant de la route de la « côte à boucane » à Saint-Jérôme. Le travail est rare et pour gagner sa vie, Wilfrid monte, dès le début de l’hiver, aux chantiers de coupe de bois dans les forêts du nord et revient au printemps avec la drave. Il est reconnu comme un très bon draveur. Pendant ce temps, mémère Dupras a peu de sous pour survivre et rêve au printemps lorsque Wilfrid lui apportera son salaire, dont elle a tellement besoin, pour suffire aux besoins de sa famille. C’est souvent un faux espoir, puisqu’il passe par Montréal avant de rentrer chez lui, s’achète un habit neuf, profite des joies que Montréal offre, boit ce qui lui reste et entre les poches vides à la maison.  

La famille grandit. L’argent qu’apporte Wilfrid de ses autres emplois suffit à peine à rencontrer les deux bouts. Pour aider, mémère Dupras cultive un grand potager qui produit beaucoup de légumes, prépare ses conserves pour l’hiver et fait de la couture pour plusieurs familles et la sienne « afin d’habiller tout ce beau monde ». Ils ne sont pas les seuls dans cette situation car les gens de Saint-Jérôme vivent tous « à peu près pareil ». Heureusement, ils s’entraident beaucoup et chacun finit par loger, nourrir et habiller sa famille. Après quelques années de ce régime difficile, mémère convainc Wilfrid de déménager à Montréal pour qu’il trouve de l’« ouvrage ». Le grand-père Charles approuve. Ils déménagent en 1903 avec leurs quatre enfants Joseph, Albertine, Marie-Rose et Charles-Édouard. Le temps de trouver un logement, ils vivent chez sa sœur Cordélia, mariée à Wilfrid Granger. Finalement, ils s’installent au 1153 rue Ontario dans le Faubourg-à-m’lasse, le bastion résidentiel des ouvriers canadiens français de la ville.

 

 

 

Les faubourgs de Montréal prennent leur origine autour du fort Ville-Marie construit par les pionniers venus à la suite de Maisonneuve et de Champlain, le 17 mai 1642. Peu à peu, des colons s’installent autour du fort pour cultiver les terres et viennent aux portes de la bourgade fortifiée pour y vendre leurs récoltes. Alors que le port de Montréal devient de plus en plus important, le territoire du futur Faubourg-à-m’lasse, qui donne sur le fleuve Saint Laurent à proximité du port, en profite largement. Il connaît un développement rapide jusqu’à l’industrialisation du 19ième siècle qui lui injecte un essor considérable. De nouvelles fabriques dans le secteur de l’alimentation, du cuir et du textile attirent de nombreuses familles d’ouvriers. De grandes entreprises telles que McDonald Tobacco, Dominion Rubber et la fabrique de savon Barsalou créent de nombreux emplois. Vers 1880, le faubourg est considéré comme le fief des ouvriers canadiens français et compte 16,000 habitants. Il prend le nom de Faubourg-à-m’lasse en raison du déchargement de grands tonneaux de mélasse sur les quais du port.

Le salaire moyen des ouvriers est de 15 cennes de l’heure, un livre de beurre se vend 20 cennes, les logements sont piteux et minables et un enfant sur quatre meurt avant l’âge de un an. C’est le plus haut taux de mortalité infantile en Amérique du Nord. C’est à se demander ce que vont faire là Wilfrid et mémère Dupras. Le docteur Toussaint Stephen Langevin qui pratiquait alors la médecine générale dans le quartier du Plateau Mont-Royal, décrivit les conditions de vie de ses patients de la façon suivante : « J’ai visité des familles qui étaient vraiment dans le besoin. On avait les larmes aux yeux en apercevant six, sept ou huit enfants presque nus dans une maison froide chauffée par un poêle avec de vieux papiers, des lits sans matelas avec un seul drap en flanelle sur les ressorts. C’est facile à comprendre pourquoi tous ces enfants, nés durant cette période maudite, furent influencés par des mères physiquement et moralement abattues, affamées et trop souvent démoralisées ».   

Le Faubourg-à-m’lasse est adjacent et à l’est du Faubourg Québec et sera éventuellement démoli pour faire place à la Maison de Radio-Canada. Il est l’un des douze faubourgs qui découpent Montréal au moment de l’arrivée de la famille de Wilfrid et de mémère Dupras. Les limites nord de la ville de Montréal se situent alors à peu près à l’emplacement de la rue Rachel. Le professeur Robert Derome de l’UQAM décrit leurs territoires comme « des topographies et des toponymies évolutives et diffuses, donc mal définies, mal nommées et mal desservies ». Le nom « faubourg » sera changé éventuellement pour le nom de « quartier ». Le Faubourg Québec, situé à l’intérieur du territoire au sud de l’ancien ruisseau (l’actuelle autoroute Ville-Marie), à l’est des anciennes fortifications, est surtout industriel mais récupère peu à peu une vocation résidentielle. Le Faubourg Sainte-Marie part de l’actuel chemin de fer jusqu’à la rue Panet. Le Faubourg Saint-Jacques, des rues Panet à Sanguinet. Le Faubourg Saint-Louis, des rues Sanguinet à Saint-Laurent. Le Faubourg Saint-Pierre couvre le secteur compris entre les rues Saint-Laurent, Sherbrooke, Sanguinet et Saint-Norbert. Le Faubourg Saint-Laurent, des rues Saint-Laurent à Saint-Alexandre. Le Faubourg Saint-Antoine couvre le territoire à partir de la rue du même nom jusqu’à la rue Saint-Alexandre et englobe une partie de ce qui deviendra Westmount. Le Faubourg Sainte-Anne est situé au sud-ouest du Vieux-Montréal. Le Griffintown est au nord du Faubourg-Saint Anne auquel il sera ultérieurement intégré. Le Faubourg-des-Récollets, aussi appelé Faubourg Saint-Joseph, est situé à l’ouest des anciennes fortifications du Vieux-Montréal. Enfin, la Pointe-à-Callières au sud-ouest, qui ne porte pas le nom de faubourg, est au sud du ruisseau (actuelle rue d’Youville) jusqu'au fleuve.  

La population de Montréal est en pleine croissance et a plus que doublée de 1891 à 1911, soit de 216,000 à 528,000. Plusieurs nouveaux arrivants sont des Canadiens français qui viennent de la campagne. Ce sont des fermiers, des laboureurs ou des cultivateurs qui espèrent trouver des jobs à Montréal pour faire des sous. Des masses de nouveaux immigrants de l’Europe arrivent aussi, s’installent dans plusieurs faubourgs et créent des communautés ethniques importantes telles les Italiens dans le Mile-End, les Irlandais dans le Griffintown et les Juifs sur la main.

Les années passent, Germaine, Charles-Émile et Béatrice naissent. Leur grand-père Charles décède en 1911, à Saint-Jérôme. Frédéric et Rosa vendent la terre familiale. Avec le fruit de la transaction, ils emménagent dans une belle maison près de l’église de Saint-Jérôme (devenue depuis la Cathédrale) et achètent quelques maisons de la rue Saint Georges comme placements. Ils n’auront jamais de problème d’argent. Frédéric passe une bonne partie de ses journées assis sur sa galerie et devient totalement dépendant de Rosa. Wilfrid, qui est au courant de la vie aisée de son frère, ne s’en fait pas. Un p’tit coup (de boisson), on oublie et on continue, c’est la façon de s’en sortir. Toutes les raisons sont bonnes pour « lever le coude ». « Mon frère aime l’argent mais cela ne me dérange pas » dit-il, tout en oubliant la misère dans laquelle vit sa famille. Il a fait déménager sa famille cinq fois depuis leur arrivée à Montréal. Après le logement de la rue Ontario, Ce fut le 1 de l’avenue Delorme, le 105 rue Dorion, où naît Charles-Émile, le 237 Dorion et le 802 de la rue Lafontaine est. Trois ans plus tard, la famille déménage au 407 rue Maisonneuve et y demeure huit ans avant de se loger au 501 rue Maisonneuve pour un peu plus que trois ans.   

Albertine, Marie-Rose et Germaine se marient. Germaine a un fils, Jean-Jacques, et vit avec son mari pauvrement. C’est la crise économique. Ils logent dans un logement au troisième étage du 6440 Delorimier qui fait partie d’une maison neuve à logement multiples. Malgré cela, elle est peu isolée et ils constatent en hiver qu’il y a de la glace sur les plinthes et un glaçon à la champlure de la cuisine. C’est la misère noire.  

En 1926, Charles-Émile fête ses 19 ans, mais c’est le coup de tonnerre sur la famille. Wilfrid fait sa valise et quitte la maison pour aller vivre en chambre. Prisonnier de sa maladie, il n’est plus capable de faire face aux pressions familiales et laisse mémère Dupras à ses problèmes. Celle-ci se retrouve seule avec son fils Charles-Émile et vivent dans l’est de Montréal jusqu’en 1928 alors qu’ils déménagent au 829 rue Desnoyers à Saint-Henri. Puis, ils habitent le 69 rue Cazelais, ensuite le 200 rue Decelles et enfin un logement qu’a loué Charles-Émile au 345 rue Saint-Philippe à Saint-Henri. Après le mariage de celui-ci et Antoinette, elle va se loger au 5237 Delorimier. On est en 1934 et le mari de Germaine n’est plus présent au foyer, à cause de difficultés financières. Celle-ci emménage chez sa mère avec son fils Jean-Jacques qui apprend à apprécier les fameuses confitures à la citrouille de sa mémère Dupras. En 1937, Germaine et son fils louent un logement au 4233 de la rue Marquette face au logement de la tante Cordélia, sœur de mémère Dupras.  

Finalement, mémère Dupras revient à Saint-Henri au 379 de la rue Beaudoin tout près du commerce d’épicerie d’Adhémar Bibeau, le mari de sa fille Marie-Rose.  Elle a eu la « bougeotte » depuis son arrivée à Montréal en 1903 et a déménagé 13 fois en 33 ans. C’est sûrement d’elle que Charles-Émile tiendra cette manie de changer de logement fréquemment. Quant à Wilfrid, il vivra comme « chambreur », jusqu’en 1933, au 1872 rue Sainte-Catherine Est, et par la suite chez sa fille Germaine sur la rue Marquette. Tout le monde s’entre aide.

Charles-Émile, qui a dû quitter l’école, apporte son maigre salaire à la maison depuis le départ de son père. Albertine, Marie-Rose et Germaine aident leur mère du mieux qu’elles peuvent malgré leurs obligations familiales. Mémère Dupras ouvre, dans le salon de sa maison, un petit commerce de « bonbons » (genre de minuscule dépanneur). C’est la Grande Dépression et rien n’est facile, mais elle apprend le métier de commerçant et a un certain succès. Finalement, lors des fréquentations de Charles-Émile et d’Antoinette, elle exploite sur la rue Cazelais un nouveau magasin de « bonbons » combiné avec un mini restaurant où elle sert des hot-dogs, des hamburgers et des frites. Elle a du succès et, pour la première fois de sa vie, économise des sous qu’elle place à la banque. Quelques temps après, elle vend son commerce avec un bon profit et place le tout à la banque.  

C’est alors que son jeune frère Michel Labelle a des problèmes d’argent et vient lui solliciter un prêt de $1,000 pour un an et offre sa maison de Saint-Jérôme en garantie. Elle accepte. L’année passe, Michel n’a pas plus de sous et ne peut la rembourser. Elle se retrouve dans une situation difficile car elle n’a pas les moyens de perdre cet argent d’autant plus qu’elle est fatiguée et envisage de vendre son commerce. Elle lui dit en le regardant dans les yeux : « Si tu ne me rembourses pas, ta maison est à moi ! ». Michel s’exclame : « Tu ne vas pas prendre ma maison ! ». « Alors donne-moi mon mille dollars, tel qu’entendu, sinon je serai obligée de prendre ta maison » lui répond-t-elle sérieusement. Il ne peut la rembourser et elle se voit contrainte de saisir sa maison même si cela lui brise le cœur. Sa décision crée un grand froid dans la famille Labelle. Pour prendre la maison, il faut la signature du mari même s’il n’a rien à voir avec cette transaction. À sa demande, Wilfrid se présente chez le notaire, signe et mémère Dupras devient propriétaire d’une maison à Saint-Jérôme.  

Wilfrid, fatigué de vivre en chambre et ne pouvant plus boire à cause de problèmes de santé, lui propose avec sa gentillesse coutumière de revenir avec elle pour vivre ensemble à nouveau. Surprise et pensant que cela paraîtra mieux devant la famille, elle accepte. Ils rentrent ensemble à Saint-Jérôme en 1937, à sa nouvelle maison de la rue Fournier. Une année plus tard, il est fatigué, malade et quitte son travail de gardien pour se laisser vivre. Il prend sa longue marche quotidienne pendant que son épouse veille à la maison, aux fleurs, aux poules et continue à tout faire. Elle entretient, entre autres, de grands tournesols, le long de sa clôture, qui sont magnifiques et qui émerveillent ses petits-enfants.  

Cette femme a toujours travaillé et a vu à son affaire jusqu’à la fin de ses jours. Pieuse, admirable, généreuse, franche et joyeuse elle est devenue avec le temps et les difficultés quelque peu aigrie. Sa famille la comprend car elle sait que sa vie a été une lutte de tous les jours.  

Malgré qu’elle déteste le faire, elle prend soin de son mari qui souffre gravement d’urémie. Elle trouve sa force dans la prière. Elle n’en peut plus. Wilfrid meure en 1940. Il laisse peu de souvenirs à ses petits-enfants. Sa famille aurait fait beaucoup mieux s’il n’avait pas bu. Charles-Émile, entre autres, aurait pu continuer plus longtemps à fréquenter l’école.  

Suite à la mort de mémère Dupras, Charles-Émile devient l’exécuteur testamentaire et détermine que sa mère valait environ $ 8,000, en plus de ses vieux meubles. Deux points de dispute se développent chez les héritiers pour le partage de l’héritage. Doit-on partager entre les enfants vivants ou par famille, comme le propose Charles-Émile ? De plus, Charles-Émile réclame une rémunération pour avoir agi comme exécuteur testamentaire. Un compromis est trouvé et il consiste à diviser l’héritage en trois et de ne pas payer Charles-Émile pour son travail. Le montant est donc partagé entre les familles d’Albertine qui est décédée, de Marie-Rose et de Charles-Émile. La famille de Germaine est oubliée. Pour les enfants d’Albertine cela représente pour chacun un peu plus de $300. Avec sa part d’héritage, Charles-Émile achète une nouvelle auto. Mais les disputes divisent définitivement les familles au grand dam des cousins et cousines. 

En revenant chez lui, Charles-Émile pense à son père. Il s’interroge sur ce qu’aurait été la vie de sa famille si sa maladie avait pu être traitée comme elle l’est aujourd’hui. Quelle aurait été leur qualité de vie si Wilfrid avait obtenu la terre familiale ? Quel aurait été leur héritage ? Il est certain d’une chose, sa mère aurait eu une bien meilleure vie.

Laurette Bibeau, sa petite-fille et cousine de Claude, aimait beaucoup mémère Dupras tout comme tous ses autres petits-enfants d’ailleurs. Elle l’a beaucoup admirée et est heureuse que ses descendants vivent beaucoup mieux. Elle estime que c’est leur grand-mère qui leur a transmis son courage et son ambition. Pour signifier l’admiration qu’elle lui dévoue, Laurette déclarera à ses 84 ans : « Bientôt, j’irai la voir et je suis sûre que c’est elle qui me recevra là-haut. C’était une sainte femme ».

 

 

 

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