Les tramways

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Les tramways  

La distance est longue, de Crawford Park au Mont-Saint-Louis. Claude utilise l’autobus, jusqu’au point terminus du tramway Wellington, à l’intersection de la rue Woodland. Ce « p’tit-char », comme on l’appelle à l’époque, est un véhicule branlant, oscillant, bruyant avec sa cloche qui résonne autant en dehors qu’en dedans. Son « garde-moteur » à qui personne ne doit parler, mais qui crie à ses passagers d’« avancer en arrière » le mène tout le long de la rue Wellington pour ensuite traverser la Pointe-Sainte-Charles, Griffintown, le quartier des Irlandais et filer jusqu’au terminus (que le conducteur annonce en criant le mot en anglais et en français) de la rue Craig, derrière l’hôtel de ville de Montréal. Il change de tramway grâce au transfer que le conducteur lui a remis au départ. De là, le tramway « Saint-Laurent » le dépose au coin de la rue Sherbrooke. Il n’a qu’à marcher trois coins de rue à pied pour arriver finalement au Collège.

Dans les meilleures des circonstances, ce trajet lui prend une heure. La plupart du temps, le trajet dure une heure et quinze minutes et en hiver cela peut prendre jusqu’à deux heures. Et ceci matin et soir, neuf mois par an. Il ne le sait pas encore, mais il en aura pour dix ans. Ces voyages quotidiens lui permettent de bien connaître les habitants de sa ville. Il sera le témoin de toutes sortes d’évènements cocasses. Comme il aime bien bavarder avec les autres passagers, il découvre peu à peu ce qui les rend heureux ou malheureux. Il apprend à comprendre ces gens, généralement pauvres et modestes. Ils sont sincères, honnêtes et ils travaillent fort. Ils lui inculquent des leçons de vie et lui donnent une image réaliste, pas toujours très rose, de la société qui les entoure. Leur vie a beau être pénible, ils parviennent malgré tout à garder le sourire, afficher une expression de bonté et semblent conserver l’espoir d’en venir à bout à force de travail. Tout le monde paraît animé des mêmes sentiments, qu’ils soient des Canadiens français, des Canadiens anglais ou des Canadiens d’origine italienne, grecque, polonaise, lithuanienne. 

Plusieurs années plus tard, prenant la mesure du progrès de cette société dans laquelle il vit, il comprendra que c’est le fruit du labeur de ces centaines de milliers d’êtres humains avec qui il s’entassait jour après jour dans des autobus et des tramways brinquebalants, mal chauffés et lents. Ils gagnaient péniblement leur vie mais ils assuraient tout de même la survie de leur famille avec l’espoir d’une meilleure vie pour leurs enfants. Ils avaient le même objectif que ses parents.

 

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