La conférence de Presse

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La conférence de Presse 

De retour à l’hôtel, Fidel Castro et Claude Dupras se rendent directement à la salle Bersimis pour la grande conférence de presse nationale. Ils sont en retard de 30 minutes. Les gens de la presse comprennent bien la situation et ne reprochent pas ce délai à la Jeune Chambre. Ils sont 150 journalistes, photographes et reporters de la radio et de la télévision. Ils sont Canadiens et Cubains. Ils attendent patiemment l’arrivée de Fidel. Claude le dirige vers la table d’honneur où sont déjà en place : Gaston Laurion, président honoraire de la Jeune Chambre, Rufo Lopez Fresquet, ministre des finances de Cuba et M. Betancourt de la Banque centrale de Cuba. Parmi les journalistes se trouve René Lévesque, l’as reporter de Radio-Canada. La traduction sur les ondes de Radio-Canada français sera faite par Gérard Pelletier. La conférence sera en langue anglaise afin d’éviter les longs contretemps nécessités par la traduction de l’espagnol à l’anglais et au français. Avant de commencer à répondre aux questions, Fidel et Fresquet s’allument chacun un long cigare cohiba. C’est normal alors de fumer dans de telles circonstances mais Claude y voit aussi une très bonne publicité pour les cigares cubains. Il prend le micro et après avoir présenté les invités de la table d’honneur, annonce que la conférence de presse est ouverte et invite les journalistes à poser leurs questions. Il aperçoit, sur les entrefaites, Me Raymond Daoust qui s’est faufilé parmi les journalistes. Claude l’a invité au banquet avec les hommes d’affaires qui suivra la conférence de presse mais Daoust, curieux, est debout à gauche de la salle. À la fin de la conférence, il trouve moyen de s'approcher pour avoir une photo avec Fidel qui ne montre aucun signe comme quoi il le connaît.

La première question porte sur les problèmes de la situation financière de Cuba. Fidel déclare : « Batista et ses amis ont pris 400 millions $ avec eux en quittant le pays. Il reste 50 millions $ dans les coffres de l’État et seulement 500,000 $ à la banque nationale. Cuba est presque en banqueroute. Nous payons nos factures et nous avons réussi à investir 45 millions $ dans des dépenses extra-budgétaires par une gérance honnête et des économies. Cuba n’ayant que peu d’industries, la facture pour les importations est élevée. Nos réserves en or et en dollars ont été fortement diminuées par la corruption et le vol du dictateur Batista. Nous les rétablissons lentement et encourageons notre peuple d’acheter « Cubain ». Notre effort principal dans ce champ d’action est dans les produits de nourriture. Nous pouvons produire nous-mêmes beaucoup de produits importés. Ce faisant nous encourageons l’emploi et protégeons nos réserves afin de pouvoir acheter des équipements lourds manufacturés. Nous devons transformer Cuba en une société forte et libre ».  

Sur une question touchant la moralité publique, Fidel affirme : « La moralité publique touche les finances nationales. La contrebande de produits étrangers affecte beaucoup et négativement nos fonds d’échanges étrangers. La contrebande doit arrêter. La conséquence de nos gestes a encouragé et aidé les petits commerçants qui étaient mis hors jeu par les produits de contrebande ».  

Un journaliste l’interroge sur le fait que son pays « joue à la balle » avec les communistes à cause de l’opinion publique fortement majoritaire qui le supporte. Fidel sourit et répond : « Si vous voulez dire que nous ne tuons ni ne persécutons les communistes, je vous dit que ce n’est pas si pire. Mais les gens sont mal informés s’ils croient que nous faisons de la place aux communistes dans notre gouvernement. Nos idéaux sont ceux de l’humanisme et de la démocratie pure, non pas de droits théoriques mais de vrais droits. Nous ne croyons pas dans le communisme ni dans le capitalisme à l’ancienne mode. ». Il pointe la lumière rouge de la caméra de télévision devant lui et demande si les observateurs qui voient des communistes partout ne la traiteraient pas de communiste à cause de la couleur de cette lumière.  

La question de démocratie à Cuba et d’élections libres est posée. Fidel l’aborde de la façon suivante : « Je refuse de fixer une date pour les prochaines élections cubaines, mais elles pourraient avoir lieu dans deux ans. Si nous étions des démagogues, nous pourrions faire des élections immédiatement, organiser un parti politique artificiel et nous obtiendrions une majorité absolue. Mais ce ne serait pas de la démocratie. Les partis politiques sont le fait de l’opinion publique. Le peuple cubain a besoin de temps pour les former et les réorganiser. Une élection actuellement serait comme un plébiscite comme ceux de Napoléon, de Mussolini et d’Hitler. Nous voulons établir un temps minimum pour que de vrais partis politiques se forment. L’alternative à la vraie démocratie est l’oligarchie. La vraie démocratie est seulement possible avec la justice sociale. Je ne crois pas que c’est seulement d’avoir le droit à une opinion libre. Si vous êtes affamés, comment allez-vous choisir dans une élection ? Il n’y a pas de liberté sans pain, ni de pain sans liberté. » et Fidel Castro termine la réponse à cette question avec des phrases mémorables : « Pour nous le pouvoir n’est pas une affaire, mais un sacrifice. Ce n’est pas du plaisir, mais plusieurs nuits sans sommeil et beaucoup de travail difficile. Il n’y a que deux façons de résoudre les difficultés, beaucoup de travail et encore plus de travail. Notre méthode est encore plus de travail ».

 

 

  

Les procès militaires sont le sujet de la prochaine question. Fidel référant aux 400 millions $ disparus des coffres de l’État, dit; « Est-ce juste que des criminels de guerre et des fraudeurs dépensent l’argent du peuple dans d’autres pays ? Le peuple cubain a souffert pendant des siècles de ce genre de gouvernement. Notre gouvernement ne tue pas des gens pour leur opinion politique ni ne les persécute pour leurs idées. Les procès jugent les accusations présentées ».  

Sur la question des casinos et de la pègre, Fidel souligne « Les gangsters sont partis le 31 décembre avec Batista. Ils ne reviendront pas car nous les empêcherons de rentrer au pays. Nous saisissons leurs casinos, et les opérerons pour l’instant. Si nous les fermons nous ne ferons qu’ajouter aux 700,000 chômeurs actuels. De plus, ils attirent les touristes et remplissent les hôtels. Cela crée du travail. Peut-être un jour, les touristes viendront-ils à Cuba pour nos plages et nos paysages. Nous éliminerons alors le gambling. Il ajoute qu’il est un amateur de baseball et cherche à aider les Sugar Kings de La Havane qui jouent dans la ligue Internationale et dont le jeu est un échelon plus bas que le baseball majeur ». 

Les journalistes lui demandent s’il aime sa tâche de premier ministre. Il sourit avec ses grands yeux bruns perçants et sa barbe qui cache une bonne partie de son visage. Il répond franchement : «  Je ne me croyais pas capable d’être le premier ministre de Cuba. Dans les montagnes de la Sierra Maestra, je pensais qu’il me serait possible de ne pas occuper de poste politique parce que notre bataille n’était pas pour notre intérêt personnel mais pour nos idéaux. Depuis notre entrée à La Havane ma position est devenue très difficile. Tous ceux qui avaient des problèmes me demandaient de les résoudre. C’est alors que j’ai décidé de prendre le poste de Premier ministre ».

(Voici un vidéo de Radio-Canada de la conférence de presse : http://archives.radio-canada.ca/IDC-0-18-691-4001-20/index_souvenirs/personnalites/fidel_Fidel_montreal ).

Fidel a de la difficulté avec certaines questions trop complexes pour la grammaire anglaise qu’il connaît. Il s’arrête souvent pour demander à son interprète personnel de les résumer. Nonobstant cette contrainte, il est éloquent, même plus que plusieurs hommes d’État très versés en langue anglaise. Il traite d’économie, de justice et d’histoire. Il se révèle, tel qu’il est, dans la défense de son attitude envers les communistes, sur les idées de son gouvernement et ses opinions sur le régime politique et pourri du général Trujillo de la République Dominicaine. Il est en admiration devant la police montée canadienne et a été impressionné à sa descente d’avion de voir les tuniques rouges et les chapeaux Stetson de ces policiers qui l'ont accueilli. Il en a rêvé dans sa jeunesse en les voyant dans les films américains. Il tient à souligner son admiration pour ce corps policier. Après avoir rappelé les besoins d’ordre, de sécurité et de stabilité dans son pays, Fidel exprime son désir d’implanter un service de police calqué sur celui de la police montée canadienne.

« C’est le personnage le plus romantique de l’actualité », selon Gérard Pelletier, avec sa grandeur, sa physionomie, sa barbe spectaculaire, son costume de combat vert olive au style décontracté. Il a 32 ans, soit la moitié de la plupart des Premiers ministres. Les journalistes le trouvent excitant, facile d’accès, doué d’une facilité pour se dévoiler personnellement, animé du feu sacré et sérieux. Même dans une langue qu’il contrôle mal, ses qualités ne sont pas appauvries. Certains journalistes le comparent à Nehru de l’Inde qui s’exprime toujours avec une grande franchise. « C’est un être rare », dit l’un deux, « car il apparaît être un authentique politicien du peuple qui aime être entouré de monde et n’est pas « insécure » dans les foules ». Il sait se moquer de son français et taquine un journaliste sur son espagnol. Il fait le drôle en promettant de ne pas nationaliser le baseball, le jeu préféré des Cubains. Durant sa conférence de presse de 90 minutes, il a répondu à toutes les questions et ne s’est arrêté que lorsqu’un de ses aides refusa qu’on lui pose d’autres questions. Même là, il accepta de se plier à plusieurs interviews privées avec maints journalistes, reporters de radio et de télévision, dont René Lévesque.

Ses commentaires ne sont pas ceux que Claude attendait d’un homme si puissant. Il n’est définitivement pas qu’un autre dictateur de l’Amérique latine. C’est un homme sincère qui aime son pays. Depuis qu’il est Premier ministre, il est clair pour les observateurs qu’il y a deux centres de pouvoir à La Havane : celui du palais présidentiel où le président n’est pas en accord (il craint l'influence communiste) avec les réformes de Fidel Castro, et celui de la suite de luxe (elle se loue 100 $ par jour) au 23ième étage du Habana Hilton où loge Fidel, quand il est à La Havane. Mais il n’y est pas souvent puisqu’il voyage beaucoup dans le pays. Ses déplacements et les endroits où il couche sont gardés secrets de crainte d’un attentat d’assassinat. Il est bien protégé. Le 18 juillet, il démissionnera du cabinet cubain prétendant que le Président Urrutia fait de l’obstruction systématique à ses réformes. Sa démission sera refusée et Urrutia se verra contraint de quitter son poste. Oswaldo Dorticos Torrado deviendra le 19ième président de Cuba. Ce dernier comprend que le pouvoir de décision est au niveau du Premier ministre.  

Fidel est satisfait de sa conférence de presse et le dit à Claude. Ils partent ensemble avec « les faux membres » suivis de Laurion, Fresquet et Betancourt pour une réception et un dîner privé avec les hommes d’affaires de Montréal, organisé par la Jeune Chambre de Montréal.

 

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