Wilfrid et Marie-Anne

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Wilfrid et Marie-Anne

Charles et Angélique sont déçus de l’évolution de leur fils Wilfrid Dupras, (septième génération), qui vient d’avoir ses 20 ans. Il s’est montré difficile, n’a pas voulu aller à l’école (il sait à peine écrire son nom qu’il écrit avec un « s ») et n’aime pas le travail de la terre pour laquelle il ne montre aucun intérêt. Pourtant il est intelligent et débrouillard mais il a constamment l’esprit ailleurs. Wilfrid ne voit pas d’avenir comme cultivateur et vise autre chose. Quoi? Il ne le sait pas. Mais autre chose… Il aime le village de Saint-Jérôme, paroisse de 3,700 âmes, comme dit le curé, active, prospère parce qu’elle est la plaque tournante des grandes activités forestières du nord des Laurentides. Son frère Frédéric, un peu plus jeune et lui sont très proches. Ils n’aiment rien tant qu’aller à Saint-Jérôme les jours de marché et fureter dans ses rues pour voir les filles. Un jour, ils rencontrent les soeurs Labelle, Marie-Anne et Rosa, filles de cultivateur qui travaillent pour leur père au marché et apprennent qu’elles sont les petites cousines du curé Labelle, le curé de la paroisse de Saint-Jérôme. Elles ont été baptisées par lui. Ils sont impressionnés, car ils ont bien entendu parlé de ce fameux curé, que leur père appelle « le roi du Nord », pour qui la prospérité de ses ouailles passe par le développement du territoire. Les deux frères aiment Rosa. Une compétition s'installe entre les deux et se termine finalement lorsque Wilfrid, sentant sa cause faiblir, accepte de fréquenter Marie-Anne. Les deux frères Dupras tombent amoureux des deux soeurs Labelle.

Le curé Labelle constate la dégradation de la situation des catholiques dans l’Outaouais. Il oriente la colonisation vers l’Ouest pour enlever aux protestants les comtés d’Argenteuil et d’Ottawa et assurer qu’ils demeureront toujours aux mains des catholiques. Il réussit. Il exerce son zèle dans un rayon de 200 kilomètres. Il parcourt en tous sens le territoire pour choisir l’emplacement des futurs villages en fonction de leur situation, de la fertilité des terrains, des cours d’eau et du tracé éventuel de la ligne de chemin de fer dont il rêve. Il recrute par des prêches cinq mille colons. Ce sont des gens pauvres, quelquefois victimes de faillites, ou des agriculteurs qui veulent repartir à zéro. Il accorde à chacun 100 acres et quatre ans pour développer le dixième de la terre, se bâtir une maison et devenir ainsi propriétaire légitime. Dès que 300 colons sont installés, il crée la paroisse. Et, pour 500 dollars, il fait construire une chapelle-presbytère-école dont il a tracé les plans. Il est largement en avance sur son époque et prévoit l’exportation du beurre en Europe, l’ensilage, l’utilisation d’engrais. Il fondera vingt-neuf cantons et ouvrira vingt paroisses.

Son ambition la plus grande, c’est la construction d’une ligne de chemin de fer. Il en a dessiné le tracé de Montréal à Saint-Jérôme, puis jusqu’au Témiscaminque. Pour ce faire, il a mis son influence au service de l’élection d’Adolphe Chapleau, le chef conservateur et Premier Ministre du Québec. Mais, une fois élu, ce dernier se révèle plus sensible à d’autres influences. Les circonstances veulent que le curé Labelle organise, lors du terrible hiver de 1872, un convoi de 80 chariots qui apportent gratuitement du bois de chauffage aux pauvres de Montréal qui se meurent de froid. Le gouvernement a compris et, en 1879, la ligne de chemin de fer Montréal - Saint-Jérôme est inaugurée. 

En 1888, le curé Labelle devient sous-ministre de la colonisation sous Mercier, tout en demeurant curé de la paroisse. Il déchante rapidement, à cause des compromis politiques qui le retiennent dans ses actions. De plus, il doit affronter l’opposition de Monseigneur Fabre, le successeur de Monseigneur Bourget, à qui son engagement politique déplaît et qui exige sa démission de ses fonctions gouvernementales. Le pape Léon XIII souhaite que le curé Labelle reste au Gouvernement, mais Monseigneur Fabre maintient sa décision. En juin 1890, Rome désavoue l’archevêque de Montréal et le curé reste ministre. Monseigneur Fabre n’a pas dit son dernier mot et refuse de diviser le diocèse de Montréal pour former un nouveau diocèse à Saint-Jérôme. Cette décision accable le curé-ministre et il offre sa démission à Mercier qui la refuse illico. Il est hospitalisé pour une hernie avant de pouvoir entreprendre une autre démarche. L’opération ne réussit pas et il meurt dans la nuit du 3 janvier 1891, à 58 ans, la tête encore pleine de projets pour ce pays qu’il aimait tant.

Laurier, lors de sa campagne électorale fédérale de 1891, propose le libre-échange avec les Etats-Unis. « Notre but est d’ouvrir la porte du marché américain ». Mais cette idée s’avère impopulaire et Macdonald est réélu.

Wilfrid veut se marier vite et quitter la terre. Il présente Marie-Anne à ses parents, Angélique et Charles qui approuvent son choix et Marie-Anne fait de même avec ses parents, Paul et Louise. Paul et lui s’entendent bien, mais Wilfrid a des difficultés de communication avec Louise qui ne parle que l’anglais et c’est Paul qui traduit tant bien que mal les propos de Wilfrid et les réponses de son épouse.

Louise est une belle femme, à la chevelure fière, qui a du caractère. Très agréable, fort intelligente, elle est née à Saint-Jérôme. Ses parents, John Carey et Catherine Ryan, irlandais, mariés en Irlande ont émigré au Canada pour s’installer dans la région de Saint-Jérôme où John cultivait une terre, voisine de celle de Paul. Louise, qui voit toujours clair et loin, réfléchit et hésite : Wilfrid n’a pas d’emploi, il est peu éduqué. Qui plus est, il n’aime pas la terre et veut s’installer en ville, milieu inconnu, sans armes ni défense et sans le sou. Elle qui avait rêvé de voir sa fille bien établie sur une terre la voit déjà partie vers Montréal qu’elle ne connaît pas et qu’elle craint. Wilfrid la calme et la rassure en lui expliquant que c’est à Saint-Jérôme qu’il veut s’installer et qu’il sera un mari digne de ce nom. Finalement, Louise accepte. Marie-Anne lui saute au cou pour l’embrasser.

Le 4 avril 1890, Wilfrid et Marie-Anne se marient à l’église de la paroisse de St-  Jérôme et s’installent dans le village où Wilfrid devient journalier, peintre en bâtiments et draveur sur les rivières du nord au printemps. Wilfrid est un homme taquin et enjoué. Il aime aussi "taquiner la bouteille" comme beaucoup d'hommes de son temps. Par ailleurs, Frédéric épouse Rosa et s’installe sur la terre familiale. L’année suivante Angélique décède et Charles déménage à Saint-Jérôme pour se reposer et y vivre le reste de sa vie, à proximité de ses fils et de leurs enfants.  

Le Conseil national des femmes du Canada est fondé en 1893. Laurier et les libéraux fédéraux sont élus, en 1896, l’emportant sur les Conservateurs désormais privés de Macdonald (il est mort l’année de sa réélection), en ayant fait la promesse pendant la compagne électorale qu’ils feraient un compromis sur la question des écoles manitobaines. La bataille électorale est rude car il doit combattre, en plus, presque tous les évêques catholiques qui trouvent son libéralisme suspect. Laurier devient le premier Premier Ministre francophone du Canada. La fin de la crise économique coïncide avec son arrivée au pouvoir.

Laurier tente de concilier les Canadiens français et les Canadiens anglais. Il réussit à faire rétablir l’enseignement du français au niveau élémentaire au Manitoba. Il croit fermement en l’unité canadienne plutôt qu’en la tradition britannique pour le pays et résiste fermement à l’empiètement des Britanniques sur l’autonomie canadienne. Il appuie de toutes ses forces la construction de la deuxième ligne de chemin de fer transcontinental. Il favorise l’égalité des femmes et souligne, en 1899, que Clara Brett Martin, la première femme avocate au Canada, a commencé à pratiquer le droit. Sous la pression des Britanniques et pour des raisons de politique intérieure, il engage le Canada dans la guerre des Boers en Afrique du Sud. Au tournant du siècle, il se réjouira de voir un Canadien être le premier à assurer une transmission de radio sans fil. Peu à peu, il réussit à vaincre la méfiance du clergé. Les Canadiens français sont fiers de leur champion.

En 1904, il déclare : « Je pense que nous pouvons affirmer que c’est le Canada qui envahira le XXième siècle ». Ses quinze années de pouvoir sont caractérisées par une croissance et une prospérité sans précédent. Laurier obtient l’ajout du territoire du Yukon au Canada et la création des provinces de l’Alberta et de la Saskatchewan en 1905.

La province de Québec compte alors 1,6 millions d’habitants. Montréal plus de 275,000. Les difficultés que traverse l’agriculture continuent de favoriser l’expansion des villes. De nombreux jeunes ruraux déménagent à Montréal, attirés par l’industrialisation. D’autres émigrent, avec leurs familles, vers les États-Unis. Les nouvelles manufactures ont un grand besoin de main-d’œuvre, même sans formation. Elles absorbent ainsi un très grand nombre de jeunes, souvent encore des enfants et imposent généralement des conditions de travail difficiles et peu enviables. La nouvelle classe ouvrière se forme. Face à certaines situations d’emploi révoltantes, les premiers syndicats catholiques prennent vie. Ottawa et Québec interviennent pour interdire le travail des enfants et adoptent les premières lois sur la sécurité des travailleurs. Les communautés religieuses croissent et se multiplient. La charité qu’elles prodiguent, les hôpitaux qu’elles dirigent, les maisons où elles s’occupent des vieillards, les soins qu’elles donnent à domicile, la qualité de l’éducation qu’elles offrent dans leurs couvents, leurs collèges et les écoles publiques, sont autant de précieux services qu’elles rendent à cette société québécoise en voie d’émerger. Plusieurs prêtres font un vrai travail de missionnaires sur le terrain, conseillant et consolant les familles, soulageant les pauvres et leur offrant gîte et couvert dans les églises en plus de les habiller, de pourvoir à leur éducation, à leur santé morale et physique, à leur orientation et aux loisirs des jeunes. Quant à la hiérarchie religieuse, elle continue d’imposer sa loi et fait tout pour conserver le contrôle de l’opinion publique.

En 1903, déçus par leur piètre qualité de vie, attirés par les possibilités de travail à Montréal et encouragés par Charles qui y voit une meilleure chance pour ses petits-enfants d’accéder à de meilleures écoles (il croit toujours que c’est par l’instruction que les Dupras se sortiront de la spirale de pauvreté dans laquelle ils vivent), Wilfrid et Marie-Anne déménagent de Saint-Jérôme à Montréal, au faubourg Québec. Comme une abeille qui butine, ils s’installent dans un logement et après quelques temps déménagent. Quatre déménagements plus tard, ils se retrouvent au 105 rue Dorion, où naît, en 1907, leur neuvième enfant et quatrième garçon Charles-Émile (celui qui sera le père de Jean-Claude). Un fille Béatrice, naîtra deux ans plus tard, mais décèdera à sa naissance. Leur logement, à quelques rues à l’ouest du tracé du futur pont Jacques-Cartier, se trouve tout près du fleuve d’où ils aperçoivent l’île Sainte-Hélène et la tour qui la domine. Ils aiment ce logement mais apprennent que les autorités veulent exproprier tous les terrains de ce secteur pour l’agrandissement du port de Montréal.

Charles-Émile est baptisé sur les fonds baptismaux de l’église de Sainte-Brigide (sur la rue nommée aujourd’hui Alexandre-de-Sève), dédiée à Brigide de Kildare, religieuse vénérée dans toute l’Irlande catholique. Cette église construite en 1878 selon les plans des architectes Poitras et Martin est l’une des belles églises du diocèse de Montréal. Son entrée principale se trouve sous une tour centrale très articulée qui supporte le clocher dont la flèche ouvragée en bois est recouverte d’ardoise et de métal. Elle contribue à la réputation de Montréal, déjà connue sous le nom de ville aux cent clochers. Les Montréalais viennent de partout, surtout pour apprécier la très grande finesse de sa décoration intérieure d’inspiration baroque. Marie-Anne, fervente catholique et très pratiquante, aime beaucoup le calme et la beauté de cette église. Elle prend l’habitude de la fréquenter tous les jours pour la messe du matin.

Wilfrid est peintre, journalier, charpentier et homme à tout faire. Il s’adapte à la vie urbaine. Il a du travail et exécute sans rechigner les tâches diverses qu’on lui offre car il a sept bouches à nourrir. Charles-Émile a 18 mois, son frère Joseph 18 ans et ses soeurs Albertine, Marie-Rose et Germaine respectivement 17, 14 et 5 ans, lorsque Marie-Anne met au monde son dernier bébé, le dixième, Béatrice, qui mourra 5 mois plus tard. Le taux de mortalité infantile est très élevé, particulièrement chez les familles pauvres et celle de Wilfrid et de Marie-Anne n’a pas été épargnée. Ils en ont perdu quatre autres. Le 17 juillet 1911, ils sont déchirés par la mort de leur fils aîné Joseph qui n’a que vingt ans. Quelques mois plus tard, le 15 novembre, c’est au tour du père de Wilfrid, Charles, de décéder. Toute la famille « monte » à Saint-Jérôme pour ses funérailles et son inhumation au cimetière local.

La politique n’intéresse pas vraiment Wilfrid bien qu’il vote « bleu» aux élections provinciales et « rouge » à Ottawa comme son père. Il reproche aux Conservateurs l’affaire Riel. Il pleurera la défaite de Laurier en 1911.

En mai, un gros paquebot du « Canadian Pacific », l’ « Empress of Ireland », coule en 15 minutes dans le fleuve St- Laurent devant Rimouski, emportant avec lui mille personnes sous les flots. Wilfrid est consterné. Il avait eu l’occasion d’admirer ce gros et beau navire remontant fièrement le fleuve.

Laurier le déçoit lorsqu’il apprend son appui à la participation du Canada à la guerre (la première guerre mondiale) qui vient d’être déclarée en Europe. Mais il lui maintient son appui, surtout à l’occasion du débat sur la conscription obligatoire, à laquelle il est opposé, proposée par le gouvernement conservateur de Robert Borden. Il craint en effet que des membres de sa famille ne soient envoyés au front.

L’Histoire veut que ce soit l’assassinat de l’archiduc et prince héritier d’Autriche-Hongrie, François-Ferdinand et de sa femme, dans une étroite rue de Sarajevo à l’occasion d’une visite officielle en Bosnie, qui ait servi de prétexte au déclenchement de la guerre de 1914. Cet attentat déchaîne la plus meurtrière des guerres que le monde ait connues jusqu’alors. Depuis quelques années, les rivalités, les conflits balkaniques et la course aux armements favorisent la formation en Europe de deux blocs antagonistes : la Triplice (le Reich allemand, l’Autriche–Hongrie et l’Italie) et la Triple Entente (la France, la Russie tsariste et le Royaume-Uni). L’enquête sur l’assassinat révèle que l’attentat a été préparé par les Serbes. L’Autriche-Hongrie, voulant régler son compte à la Serbie, lui déclare la guerre. La Russie s’élève alors contre l’Autriche, l’Allemagne en fait autant contre la Russie et la France et l’Angleterre se liguent contre l’Allemagne. Dès lors, par le jeu inexorable des alliances et en quelques jours, la plupart des peuples d’Europe se retrouvent jetés dans le conflit. Le Canada, dominion dépendant de l’Angleterre, se juge obligé malgré lui d’apporter son soutien au Royaume-Uni. Il vote la conscription obligatoire pour doter son armée de jeunes hommes.

Au début, on estime que la guerre sera meurtrière mais courte. Elle durera 4 ans et s’étendra à la plus grande partie de l’Europe et du monde. Le Canada envoie 620,000 de ses fils au front et 66,655 d’entre eux tombent au champ d’honneur. La bataille de Verdun sera une tuerie atroce qui entraînera à elle seule des pertes de plus de 500,000 hommes pour la France et l’Allemagne. Celle de la Somme, durera plus de quatre mois, faisant plus de 1,2 millions morts et blessés des deux côtés. Au bout du compte, elle n’aura permis aux Alliés qu’une modeste avance de 5 kilomètres sur le terrain. Les Alliés de la Triple Entente remportent la victoire, mais au prix de 13 millions de morts (outre un grand nombre de femmes et d’enfants) et deux fois plus de blessés. Les pertes en capitaux sont énormes, les pays sont dévastés. L’Armistice survient le 11 novembre 1918, à 11 heures du matin et le silence des armes s’étend enfin sur l’Europe.

À ces morts tragiques, il faut ajouter au Canada les 50,000 personnes mortes de l’épidémie de grippe espagnole, introduite au pays par nos soldats qui rapportent à leur insu ce virus avec eux, à l’automne 1918. Le nombre des victimes s’étendra dans le monde entier à plus de 20 millions, ce qui dépasse le nombre de morts sur les champs de bataille. Le Canada élève un grand monument aux morts, à Ottawa, particulièrement pour les 19,600 soldats dont on n’a pu retracer les restes. Quant aux victimes du virus meurtrier, elles sont passées sous silence. 

Dès le mois d’avril de l’année suivante, le Président des États-Unis, Woodrow Wilson, fait accepter son projet d’un organisme international, la Société des Nations, dont la mission sera de développer la coopération entre les nations et de garantir la paix et la sécurité. Par la suite, les hommes politiques concluent des traités de paix qui ne tiennent compte que des intérêts nationaux au lieu d’y incorporer le souci du bien-être de toute l’Europe. Ce sera le cas du Traité de Versailles avec les Allemands et les vaincus sont contraints d’accepter des conditions imposées et non négociées. Entre autres, ils doivent payer de fortes « réparations » en espèces et en nature aux Alliés, tout en acceptant des démembrements importants de leurs territoires. Ainsi naît une nouvelle Europe artificielle.

C’est pendant la guerre, en 1916, que Marie-Anne apprend que les femmes du Manitoba ont obtenu le droit de voter aux élections provinciales. Elle se réjouit de cette ouverture d’esprit et espère bien que le Québec emboîtera le pas dans la reconnaissance des droits de la femme. Il s’agit pour elle d’un strict minimum.

Le jeune Charles-Émile grandit près du fleuve, dans un milieu ouvrier composé de familles canadiennes françaises et irlandaises. Bien que ces dernières aient commencé à quitter le faubourg depuis quelques années, il en reste encore plusieurs. Au contact de ses amis irlandais, il apprend les rudiments de la langue anglaise qu’il maîtrise dès l’âge de 6 ans. Il fréquente l’école élémentaire des Frères des Écoles Chrétiennes de la rue Plessis.

L’après-guerre verra surgir dans toutes les villes et villages du pays des monuments aux braves soldats canadiens morts pour la patrie. Charles-Émile, qui a évité la mobilisation à cause de son bas âge, est surpris par le nombre des morts dont les noms figurent sur les monuments. Wilfrid lui raconte qu’il connaît plusieurs familles qui ont perdu leur aîné et d’autres, par contre, qui ont encouragé leur enfant à prendre la fuite vers les forêts, au nord du Québec ou en Gaspésie, pour la durée de la guerre. Il explique à son fils qu’il s’agissait pour certains d’une question de principe. Pas question pour eux de voir leurs garçons mourir pour l’Angleterre. Pour d’autres, il ne s’agissait que d’éviter leur mort sur les champs de bataille. Plusieurs ont été rattrapés par la police militaire et mis en prison. Les autres s’en sont tirés. Les familles Dupras et Labelle fêtent le retour de plusieurs de leurs fils. Parmi eux, des mutilés. Mais tous rentrent du front en poussant un grand soupir de soulagement. Ils ont vu l’horreur de près et sont envahis de tristesse lorsqu’une des filles de Wilfrid et Marie-Anne est frappée par la grippe espagnole et meurt rapidement.

Charles-Émile est convaincu qu’il n’y aura plus de guerre. Son père ne lui a-t-il pas expliqué que celle qui vient tout juste de prendre fin a été trop grosse, trop meurtrière et jeté trop de pays dans la ruine ? « La prochaine fois, ils vont tous y penser avant de faire la guerre ». Il progresse à l’école jusqu’en 8ième, mais devra quitter l’école pour aider financièrement la famille. À l’âge de 16 ans, il se retrouve sur le marché du travail, sans métier.

En 1917, la compagnie de chemin de fer torontoise Canadian North a inauguré un tunnel ferroviaire sous le Mont-Royal. Mais elle s’est trop endettée et le gouvernement fédéral se voit obligé d’en prendre le contrôle, ainsi que de celle du « Grand Tronc » La fusion des deux entreprises donne naissance à la Canadian National Railway.

Mackenzie King est né 1874 à Berlin (devenue Kitchener) en Ontario. Son père est avocat et son grand-père, William Lyon Mackenzie, était chef de la rébellion du Haut-Canada en 1837. Dès son jeune âge, King s’identifie avec son grand-père. Toute sa carrière politique en sera influencée. Il étudie le droit et l’économie aux universités de Toronto et Chicago et obtient un Ph.D à Harvard. Il gagne les rangs de la fonction publique et devient sous-ministre du nouveau « département » du travail. Plus tard, il  se joindra au Parti Libéral et sera élu député de Waterloo-Nord (Ontario) en 1908, puis nommé ministre du travail par Wilfrid Laurier. Défait à l’élection de 1911, il perd encore en 1917. Contrairement à plusieurs politiciens Canadiens anglais, il se range du côté de Laurier dans son opposition à la conscription lors de la 1ière guerre mondiale, ce qui lui attire la loyauté des libéraux du Québec. C’est pourquoi, nonobstant sa petite taille, son embonpoint, son manque de charisme et ses discours monocordes, il sera quand même élu chef du Parti Libéral du Canada en 1919. Le Parti est divisé. Mais, aidé dans sa tâche de reconstruction par de grandes qualités de conciliateur, une intelligence très vive, un sens politique très aiguisé, un jugement exceptionnel et un esprit  de décision peu commun, il parvient à le rebâtir.

Laurier meurt le 17 février 1919, après avoir siégé quarante-cinq ans comme député. L’année suivante, la Ligue des Nations est créée et le Canada est l’un des premiers pays à s’y joindre. Le Parti Progressiste est créé par les fermiers de l’Ouest canadien dans le but de les aider à obtenir de meilleurs prix pour leur production. Et l’année suivante, Mackenzie King est élu Premier Ministre du Canada. Il s’entoure de ministres forts et  compétents et leur délègue toute l’autorité pour bien remplir leurs tâches. Son objectif principal est l’unité canadienne. C’est aussi l’année où un socialiste parviendra pour la première fois à se faire élire député socialiste à la Chambre des communes. Au Québec, on forme un comité pour étudier l’opportunité d’accorder le droit de vote aux femmes.

Charles-Émile travaille ici et là et finit par être engagé sur une base permanente par la Brasserie Molson, établie à quelques pas de la maison paternelle. Il devient « une paire de bras » pour la livraison de caisses de bière chez les épiciers. Deux ans plus tard, attiré par le métier de « barbier », il s’inscrit dans une « école pour barbiers », située au sud du boulevard St- Laurent. Cette école opère dans un grand local au niveau de la rue, comprenant un salon d’une vingtaine de chaises où le public peut se faire couper gratuitement les cheveux par les stagiaires de l’école qui pratiquent sous l’œil expérimenté d’un professeur. Bien qu’une coupe de cheveux ne coûte alors que dix sous, le salon de l’école est très fréquenté. Charles-Émile obtient son diplôme, émis par la « Commission Conjointe des Barbiers de Montréal ».

Wilfrid approche de ses 60 ans et aimerait bien dénicher un emploi moins dur que ceux qu’il a occupés au cours de sa vie. Depuis la rue Dorion, il aura déménagé sa famille 6 autres fois, toujours dans le faubourg. Elle se retrouve finalement au 1871 de la rue Ste- Catherine Est. Il recherche un travail permanent qu’il trouve à la Dominion Rubber, située rue Notre-Dame Est près d’où il habite et devient gardien de nuit.

Charles-Émile a 16 ans lors de l’élection provinciale de 1923. Dans le passé, avec Wilfrid, il a vu se réunir à la maison, les soirs d’élections, les hommes de la famille venus faire leurs prédictions et faire des paris sur les résultats que retransmettront la radio et les journaux dans les jours suivants. Il faut dire que l’on est très partisan dans la famille. Ces débats suscitent chez lui beaucoup de curiosité en plus de développer son goût pour la politique.

Le Parti Libéral, au pouvoir depuis 1897 à Québec, remporte toujours des victoires écrasantes. Son chef et Premier Ministre depuis 1920 est Louis-Alexandre Taschereau qui dirige, pour une première fois, son parti dans une élection contre le Parti conservateur d’Arthur Sauvé, député des Deux-Montagnes. Taschereau a l’allure d’un aristocrate. Avocat, libéral modéré, il descend d’une grande famille bourgeoise de la Grande-Allée, à Québec, qui appartient à la classe dirigeante depuis 1738, du temps où elle était actionnaire des Forges de Saint-Maurice. Il défie les préjugés des nationalistes et résiste aux forces de la société canadienne française qu’il juge peu progressiste. Il ne craint pas l’hostilité du Clergé à l’égard des réformes sociales qu’il juge nécessaires. Il aborde de front certains industriels, jugeant que leur comportement menace le bien-être économique du Québec. Il est reconnu comme ayant un véritable sens du service public.

Cependant, Charles-Émile demeure insensible à ces considérations car il aime bien Sauvé, un ancien agriculteur et journaliste. Député depuis 15 ans, il est Chef de l’Opposition depuis 7 ans. Voyant en lui un honnête homme, Charles-Émile est porté à lui faire confiance dans ses engagements en faveur d’une plus grande justice sociale. De toute façon, il trouve que les libéraux sont au pouvoir depuis trop longtemps et qu’un changement s’impose. Il devient un « bleu » au provincial et au fédéral et les réticences de ses aïeux contre le Parti conservateur à cause de l’affaire Riel et de la conscription obligatoire décrétée par Borden lors de la dernière guerre n’ont plus guère d’importance pour lui. Cela n’empêchera pas les libéraux de remporter une victoire décisive en raflant 64 des 83 sièges de l’Assemblée législative. Et il en ira de même en 1927 quand Taschereau remportera 75 des 84 sièges. Décidément, les débuts de Charles-Émile en politique sont désastreux.

Terre-Neuve accorde le droit de vote aux femmes en 1925. Mackenzie King, nouvellement réélu Premier ministre du Canada en 1926 grâce à son alliance avec le Parti Progressiste, fait adopter la loi sur les Pensions de vieillesse. Le Conseil privé de Londres concède le territoire du Labrador à Terre-Neuve plutôt qu’au Québec en 1927. Et cette même année, une émission de radio est diffusée d’un océan à l’autre pour marquer le cinquantenaire de la Confédération. Par ailleurs, à l’indignation de toutes les femmes du pays, la Cour Suprême du Canada décrète que l’Acte de l’Amérique du Nord n’autorise pas les femmes à briguer des mandats électifs. Deux ans plus tard, le Conseil privé de Londres renversera cette décision inepte en reconnaissant que les femmes sont bien des « personnes au sens de la loi » et que, par voie de conséquence, elles sont tout à fait aptes à occuper des postes électifs. Dès l’année suivante, Cairine Wilson est nommée sénatrice par le nouveau Premier ministre conservateur Richard Bennett. C’est aussi l’année où sont canonisés les premiers Jésuites arrivés au pays, martyrs des Iroquois, dont Jean de Brébeuf.

Le village de Saint-Henri-des-Tanneries est né en 1865, le long d’un cours d’eau tributaire de la rivière Saint-Pierre traversant le sud-ouest de Montréal, alors que des maître-tanneurs ont choisi cet endroit pour y établir leurs ateliers de transformation de peaux brutes en cuir. La population a crû rapidement, au point que le conseil du comté d’Hochelaga a autorisé, en 1871, la création de la ville de Saint-Henri. Celle-ci connu durant les trente années suivantes, un essor industriel sans précédent, attirant une abondante main-d’œuvre. Mais les concessions de taxes et les frais bas pour les services publics additionnels offerts aux entreprises nouvelles ont ajouté à sa dette. Celle-ci est vite devenue trop lourde à porter. Saint-Henri a donc été obligée de se laisser annexer par Montréal en 1905 pour ne devenir qu’un autre quartier de la métropole. Le développement s’est poursuivi et d’autres industries se sont installées le long du canal de Lachine et au nord du quartier. Ce fut le cas de la Merchant, devenue plus tard la Dominion Textile. Ces entreprises engagent des milliers d’ouvriers qui logent dans des maisons construites à proximité de leurs usines. Il arrivait souvent que les conditions de vie soient déplorables. Conditions sanitaires lamentables, bâtiments tassés et de mauvaise qualité, pour ne citer que les problèmes les plus aigus. En 1929, le territoire du quartier se retrouve complètement bâti. La rue Notre-Dame en constitue le centre commercial. Malheureusement, la crise économique survient et frappe durement les entreprises et les habitants du quartier qui peinent à s’en relever. Le chômage chronique étend jour après jour son manteau de pauvreté.

Charles-Émile a maintenant un métier et veut travailler. Le contexte économique est on ne peut plus défavorable. Le chômage bondit, les faillites se multiplient, la misère se généralise. Il ne trouve rien. Il cherche partout, ne se décourage pas. Finalement, il trouve un magasin vide dans le quartier Saint-Henri, situé au 4774 Notre-Dame Ouest et y installe une shop de « barbier ». Ses économies y passent. Heureusement pour lui, il obtient l’aide du manufacturier Bellefontaine, producteur et fournisseur de produits pour salons de coiffure, qui lui consent des termes de paiement avantageux sur les équipements de base qu’il achète. Littéralement « cassé », il doit économiser tout ce qu’il peut.

Un de ses problèmes est que sa shop est à 7 kilomètre de la maison familiale. N’ayant pas les moyens de payer le transport, il décide de marcher. Le matin, il est enchanté par son trajet quotidien et émerveillé par le charme de cette ville qui se transforme au gré des jours. Empruntant la rue Notre-Dame, le fleuve et l’Île Sainte-Hélène apparaissent sur sa gauche, le Mont-Royal et sa croix au loin sur sa droite. Les clochers des églises paroissiales piquent l’horizon. Il entrevoit la chapelle Notre-Dame-de-Bonsecours, voisine du nouveau marché Bonsecours et passe devant le Château Ramezay, construit en 1705 par le gouverneur Claude de Ramezay, premier édifice à être classé monument historique. Viennent ensuite l’Hôtel-de-Ville, dont l’architecture lui rappelle celui de Paris dont il a vu une photo récemment dans La Presse, la place de l’ancien marché Jacques-Cartier avec sa colonne Nelson, l’« ancien » palais de justice, la grande église Notre-Dame des années 1820 qui a remplacé celle du XVIIe siècle; le monument aux fondateurs de Montréal, Paul de Chomedey, Sieur de Maisonneuve (avec son chien Pilote), Jeanne Mance, Lambert Closse, Charles Le Moyne et un guerrier iroquois; le nouveau palais de justice et sa brillante colonnade, inauguré en 1926, réalisation du jeune et déjà renommé architecte Ernest Cormier. Puis c’est le quartier des grandes affaires, avec son architecture classique, la gare Bonaventure de la rue Peel. Plus haut, le bel hôtel Queens en pierre d’Écosse rose et enfin Saint-Henri, avec ses belles églises, dont l’imposante Sainte-Cunégonde. Il aperçoit la tour du nouveau marché Atwater en construction. Et de là, graduellement, en continuant vers l’ouest, tout change. La suie dégagée par les locomotives à vapeur de la cour de triage Turcot, où se trouve le grand garage sur plaque tournante utilisé pour la réparation des « engins » des compagnies de chemin de fer et les nombreux rails qui mènent les trains à la gare Windsor, à la Gare Bonaventure et à la gare Viger, retombe sur les bâtiments et salit de plus en plus le quartier, dans un enfer de bruit, de saleté et d’odeurs désagréables. En fin de journée, il emprunte le même trajet en sens inverse pour rentrer chez lui et ne cesse de se surprendre du changement survenu dans le décor. C’est le jeu des couleurs, de l’éclairage et des activités humaines. Le dur hiver, particulièrement les tempêtes de neige, lui font manquer quelques jours de travail car la ville n’est déblayée que lentement par les « grattes à longs panneaux de bois » et les charrues tirées par des chevaux.

Camilien Houde est élu maire de Montréal en 1929. Député conservateur à l’Assemblée législative du Québec depuis 1889, bon tribun, haut en couleur, courageux, fin, sensible aux problèmes des Canadiens français et près du pauvre monde, le nouveau maire est très populaire et devient le premier magistrat d’une ville qui compte 819,000 habitants dont 114,700 sont d’origine autre que française ou anglaise. Les Juifs et les Italiens forment les groupes ethniques les plus importants. Pour combattre la crise, il utilise les fonds du « programme d’aide aux chômeurs » et lance des projets de travaux publics d’envergure pour créer des emplois. Ainsi sont bâtis, entre autres, le Chalet de la Montagne, le Jardin Botanique et les « camiliennes », ces toilettes publiques construites dans les parcs avec une architecture imposante ret adaptée au milieu environnant. Pendant ce temps, la bourgeoisie abandonne les vieux quartiers devenus moins huppés pour les nouveaux développements. Les anglophones choisissent Westmount et les francophones, Outremont.

Charles-Émile maintient ce rythme jusqu’au moment où l’amélioration de sa situation financière lui permet de louer un logement près de son travail. Il déniche le 345 de la rue St Philippe à Saint-Henri, au troisième étage d’une maison de cinq logements. Marie-Anne et sa sœur Albertine l’aident et trouvent, chez la parenté, les meubles essentiels pour lui permettre d’y vivre convenablement. Sa nouvelle indépendance le rend très heureux.

 

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