La montée des souverainistes

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CHAPITRE 6

LA MONTÉE DES SOUVERAINISTES 

       La nature a horreur du vide.  Le vacuum créé par le retentissant échec du fédéralisme canadien tel qu’on l’a vécu de Meech à Charlottetown ne demande qu’à être rempli.  Les souverainistes s’y emploient.  Chef de l’Opposition officielle à Québec, Jacques Parizeau sent bien que l’objectif de sa vie est à portée de la main.  Pédagogue, il compare sa démarche vers la souveraineté aux trois périodes d’une partie de hockey qui va pouvoir commencer avec le rejet de l’Accord de Charlottetown.  L’élection fédérale toute prochaine où se présenteront pour la première fois des candidats prônant ouvertement l’indépendance du Québec lui permettra, avec les succès qu’il voit à portée de la main, de se préparer à remplacer les libéraux provinciaux à l’échéance de leur terme et de préparer le référendum sur la souveraineté que ceux-ci ont escamoté de façon très illégitime.  Ce discours est d’autant plus efficace qu’il correspond assez bien à l’analyse de la situation que se fait l’opinion publique 

       Après avoir été chauffés à blanc sur la question constitutionnelle, voici tout à coup que les deux niveaux de gouvernement s’entendent pour dire aux québécois que la situation n’est pas si grave qu’on le leur a fait croire et que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.  A preuve, le dossier de la main-d’œuvre à propos duquel on est justement sur le point de s’entendre et qui va permettre de démontrer à quel point le fédéralisme est flexible.  Annoncée comme imminente de semaine en semaine jusqu’à la campagne électorale fédérale, puis ensuite jusqu’aux élections générales de 1994 au Québec, l’entente ne s’était toujours pas matérialisée au moment du référendum de 1995 même si elle revêtait une importance stratégique de premier plan pour les fédéralistes. En fait, si ce dossier aura permis de faire comprendre quelque chose aux québécois, c’est bien toute la difficulté qu’il y a à faire évoluer la constitution canadienne dans le sens du progrès, ce qui n’aura pas peu contribué à alimenter les doutes sur sa légitimité.

       Les jeux de la scène politique fédérale ont aussi leur influence.  Brian Mulroney, le québécois qui s’était fait fort de faire réintégrer le Québec en toute dignité dans le cadre constitutionnel canadien, a été remplacé par Kim Campbell dont on sait seulement que c’est une femme, qu’elle est originaire de l’ouest et qu’elle baragouine approximativement le français, ce qui semble en faire une première ministre idéale pour le Parti conservateur.  Les libéraux fédéraux ont pour fer de lance Jean Chrétien et son livre rouge.  Jamais les Québécois ne se sont-ils sentis si étrangers au processus politique canadien et ils en donneront une preuve très convaincante en élisant 54 députés qui se sont présentés sous la bannière du Bloc québécois.  Les libéraux en comptent 20 et les conservateurs doivent bien davantage à la popularité personnelle de Jean Charest qu’à celle de leur parti le seul siège qu’ils remportent.  

Mais, pour les fédéralistes québécois et le reste du Canada, la grosse surprise pour ne pas dire l’injure et l’humiliation, c’est de voir le Bloc québécois, ouvertement souverainiste, former l’opposition officielle à Ottawa.  Ce résultat tout à fait inattendu est le produit d’une combinaison de facteurs. En premier lieu, l’effondrement généralisé du Parti conservateur qui n’a réussi à faire élire que deux députés à travers tout le pays après avoir exercé le pouvoir pendant huit ans.  Les Québécois ne sont donc pas les seuls à l’avoir boudé. En effet, un autre parti, populiste celui-là, disposant de solides assises régionales a profité de cet effondrement et de la désaffection de plus en plus grande des Canadiens pour les politiques « nationales » des grands partis traditionnels pour faire élire ses candidats dans quatre provinces de l’ouest.  Il s’agit du Reform Party, dirigé par Preston Manning.  L’autre parti national, le NPD, a été acculé à la marginalité en ne faisant élire qu’une poignée de ses candidats.  Si les libéraux reprennent le pouvoir, c’est qu’ils peuvent compter sur le soutien massif de l’Ontario où la presque totalité de leurs candidats se sont fait élire. 

       Mais cette victoire n’arrive plus à cacher les divisions qui minent désormais le pays et qui vont éclater dès la revendication par le Bloc québécois de son statut d’opposition officielle.  Si la chose apparaît tout à fait normale au Québec, il n’en va pas de même ailleurs au Canada où l’on considère ce développement comme le comble de l’illégitimité.  Comment un parti politique qui a été constitué dans le seul but de favoriser l’éclatement de la fédération canadienne et qui n’a aucune représentation en dehors du Québec peut-il assumer le rôle d’opposition officielle alors que la responsabilité de celle-ci, dans un régime parlementaire de type britannique, est de critiquer les faits et gestes du gouvernement dans le but de le remplacer éventuellement.  Or, le Bloc québécois n’a pas de mandat national et peut d’autant moins prétendre critiquer le gouvernement au nom des Canadiens qu’il n’aspire aucunement à la direction de ses affaires.  Qui plus est, il lui conteste sa légitimité lorsqu’il prétend agir aussi pour les québécois et en leur nom. 

       Cette situation approfondit le malaise déjà très réel qui caractérise les rapports du Québec avec le reste du Canada en plus de contribuer au raidissement des attitudes contre le Québec.  Il faut dire que plusieurs événements au cours des dernières années sont venus alimenter la méfiance des canadiens envers les québécois.  N’est-ce pas justement à cause du soutien massif de ceux-ci à l’accord du libre-échange avec les États-Unis que le Canada est plongé dans une crise qui remet en cause l’identité canadienne et les valeurs qui servent à la définir ?  N’y a-t-il pas de l’ingratitude de la part des québécois lorsqu’ils profitent de la détérioration de la situation financière du Canada pour remettre en cause le lien dont ils ont pourtant grandement bénéficié ?  Est-il légitime pour eux de refuser de participer à la redéfinition du pays autrement qu’à travers le prisme trop étroit de leurs seuls intérêts ethniques et territoriaux ? 

       Les québécois, pour leur part, ne parviennent pas à comprendre le refus de leurs concitoyens canadiens de reconnaître le caractère distinct de la société québécoise, qui est pourtant déjà une évidence sur les plans juridique, sociologique et culturel et y voient même une obstination qu’ils prennent pour une forme d’hostilité.  Ils ne comprennent pas non plus que les canadiens des autres provinces demeurent insensibles à leur sentiment collectif d’insécurité devant leurs possibilités de survivre et de se développer dans leur langue et leur culture menacés qu’ils sont par l’assimilation, tant est puissante l’attraction que l’anglais exerce désormais non plus seulement en Amérique du Nord mais désormais à l’échelle de tout le globe.

       Dans ce contexte, les québécois trouvent tout à fait légitime de chercher à s’appuyer d’abord et avant tout sur un gouvernement fort à Québec qui ne soit pas acquis à d’autres intérêts que la défense, l’affirmation et le rayonnement du fait français en Amérique et ils ne se voient pas déléguer cette responsabilité en tout ou en partie à un niveau de gouvernement sur lequel ils n’exercent pas un contrôle majoritaire, comme c’est le cas du gouvernement fédéral. 

       Les échecs de Meech et de Charlottetown les ont rendus encore plus sceptiques quant aux possibilités de progrès que pourrait encore offrir le fédéralisme et plus uniquement sur le plan culturel.  Les institutions politiques canadiennes sont complètement déphasées par rapport aux nouvelles réalités économiques et technologiques. 

On a bien signé une entente de libre-échange avec les États-Unis mais 125 ans après la Confédération, il existe toujours des centaines de barrières commerciales entre les provinces qui constituent autant d’obstacles à la libre circulation des biens et des personnes au Canada et qui empêchent celui-ci de donner sa pleine mesure sur le plan économique, en plus de priver sa population de la prospérité qui en découlerait.  De plus, l’insistance que met le gouvernement fédéral à occuper des champs de compétence qui ne sont pas les siens, la formation de la main-d’œuvre par exemple, donne lieu à une allocation moins qu’optimale des ressources pour ne pas dire à du gaspillage d’énergies, de temps et d’argent à un moment où l’intensification de la concurrence internationale exigerait de notre part la mobilisation rapide, appliquée et bien mesurée de tous nos moyens. 

       Il y a aussi tout cet écheveau d’organismes et de réglementations qui ont été conçus pour favoriser le développement du Canada selon un modèle qui est maintenu en place sans égard à l’inertie qu’il fait peser sur notre capacité d’adaptation aux exigences de la nouvelle économie. 

       Enfin, le Canada fait désormais face à une crise financière grave, résultat de la fuite en avant qu’ont pratiqués systématiquement tous les gouvernements du pays pour maintenir l’illusion d’une richesse qu’on ne créait déjà plus depuis un bon moment.  Or le fédéralisme canadien s’est surtout développé au cours des soixante dernières années autour de sa mission de redistribution de la richesse, ce qui plaçait le gouvernement fédéral dans une position très avantageuse par rapport aux provinces et notamment au Québec qui était largement bénéficiaire des transferts fédéraux.  Aujourd’hui, non seulement sa capacité de redistribuer est-elle remise en cause mais le niveau d’endettement que nous avons atteint garantit que son pouvoir d’intervention demeurera limité sinon marginal dans les années à venir.  Ce déclin d’influence sera d’autant plus remarqué que les provinces, quant à elles, seront soumises à une grande vigilance de la population en raison du caractère essentiel des services qu’elles dispensent - santé, éducation, voirie, pour ne nommer que les plus importants - dans une conjoncture tellement défavorable qu’on évoque désormais la remise en question de certains acquis. 

       A ce stade-ci, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur l’importance du prix politique que le régime fédéral canadien s’est exposé à devoir payer un jour ou l’autre en privilégiant la mise en place de mesures de redistribution de la richesse au détriment du renforcement de la légitimité politique de ses institutions. En misant uniquement sur l’argent pour assurer la lubrification des rouages du système, le gouvernement fédéral s’est placé dans une situation très vulnérable.  Il était en effet inévitable que, sur une période suffisamment longue, on finirait par traverser une crise financière.  Il était tout aussi évident qu’à ce moment-là, le cadre des institutions, dont le but est justement de tenir le pays ensemble, craquerait sous les tensions créées par sa désuétude et pourrait se révéler trop faible pour maintenir l’unité du pays.  C’est exactement la situation dans laquelle le Canada se trouvait à la veille du référendum de 1995 et force est de constater que la situation n’a guère évolué depuis. 

       Sans pouvoir établir un diagnostique très précis, les québécois sentent bien que la donne n’est plus la même et que le fédéralisme ne constitue plus le choix évident qu’il pouvait l’être dans le passé. Les souverainistes cherchent à les convaincre que l’heure du changement a sonné.  Le Parti québécois n’est plus seul.  La formation du Bloc québécois et la capacité qu’il démontre à recruter des sympathisants, des membres et des candidats dans des milieux qui ne se sont jamais ouverts au Parti québécois conforte les leaders souverainistes dans la possibilité de constituer une coalition non-partisane en faveur de la souveraineté.  Ils ont été encouragés dans cette voie par la relative facilité avec laquelle ils croient avoir réussi à rallier les opposants à l’accord de Charlottetown.  Il faut dire que le cadre très rigoureux imposé par la loi sur les consultations populaires a grandement facilité les choses.  Mais les souverainistes découvrent assez rapidement que les votes recueillis par le NON à l’accord de Charlottetown sont loin de leur appartenir en totalité et que certains milieux demeurent méfiants ou même carrément réfractaires à l’endroit du Parti québécois et de son chef, Jacques Parizeau.  Ce sentiment n’est pas nouveau et il n’est pas facile à expliquer.  On peut hasarder quelques hypothèses comme les liens, incestueux pour certains, que le PQ entretiendrait avec les milieux syndicaux, sa prédilection pour un état fort et interventionniste, sa prétendue arrogance intellectuelle, le zèle « évangélisateur » de ses militants, son nationalisme trop strident et moralisateur au goût de certains, etc....  Une chose est certaine, il est suffisamment fort pour amener certains à mettre en cause la légitimité-même du Parti québécois, de son chef et, par voie de conséquence, de l’option que ceux-ci préconisent. 

       Les électeurs que le Parti québécois rebute et qui ne se sentent plus capables d’appuyer le Parti libéral à la suite de son reniement de la Loi 150 se cherchent un domicile.  A l’initiative de Jean Allaire, le coordonnateur du groupe de réflexion mis sur pied par Robert Bourassa pour faire aux libéraux des recommandations sur ses orientations constitutionnelles, et de Mario Dumont, le président des jeunes libéraux à qui l’on a montré la porte pour son manque de solidarité dans le soutien à l’accord de Charlottetown, un certain nombre de figures connues se réunissent pour tenter de définir une position constitutionnelle qui réponde aux besoins du Québec tout en maintenant un partenariat avec le Canada et que les commentateurs baptiseront rapidement « la troisième voie ».  Mais le groupe est très hétérogène, dispose de peu de moyens pour encadrer et structurer sa pensée et il devient aussi rapidement évident aux participants que l’ambition des promoteurs est de former un nouveau parti politique.  Dans le contexte très polarisé de l’opinion qui prévaut toujours à la perspective d’une consultation référendaire, la pertinence d’un tel projet ne s’impose pas à priori . C’est d’autant moins le cas cette fois-ci que ni le gouvernement fédéral ni les autres provinces ne semblent disposés au moindre accommodement qui consacrerait l’existence d’une société distincte au Québec.  La démarche manque de légitimité.  Malgré cela, Allaire et Dumont vont de l’avant avec leur projet et fondent leur parti qui sera désigné sous le nom d’Alliance démocratique du Québec (ADQ).  Ils ont l’intention de présenter des candidats dans toutes les circonscriptions dès 1994.  Leur évaluation de la méfiance qui existe à l’endroit du Parti québécois et de Jacques Parizeau, dont Allaire se méfie particulièrement, de même que la désaffection qui a gagné les rangs libéraux les rassurent sur leurs chances de faire élire un nombre respectable de députés.

       Chez les libéraux, les problèmes de santé conjugués à la réalisation des dommages qu’a causés à sa crédibilité le rendez-vous raté de Charlottetown ont convaincu Robert Bourassa de tirer sa révérence.  C’est Daniel Johnson qui va prendre sa succession sans opposition après le retrait-surprise de la course à la chefferie de Gérald Tremblay, le très respecté ministre de l’Industrie et du Commerce qui semble manquer « d’estomac » pour les impitoyables joutes politiques. 

       Daniel Johnson fils est le troisième de la famille à occuper les fonctions de premier Ministre.  C’est son père qui a lancé dans les années 60 la formule choc « égalité ou indépendance » lorsqu’il présidait aux destinées du Québec avec l’Union nationale.  Son frère, Pierre-Marc Johnson a assuré l’intérim au départ de René Lévesque mais son identification au « beau risque », le départ fracassant des indépendantistes purs et durs qui s’est ensuivi et l’usure de huit ans de pouvoir ne lui ont pas permis de faire réélire le PQ en 1985 et il a préféré quitter la politique devant les critiques de son leadership. 

       Daniel Johnson a évolué dans le milieu des grandes affaires, notamment aux côtés de Paul Desmarais chez Power Corporation et sa vision du Québec et du Canada est très différente de celle de son père et de son frère.  Son pragmatisme lui permet de comprendre l’urgence de consolider sa base électorale et de ramener à son parti les anglophones que le « flirt » apparent de Bourassa avec la souveraineté lui avait fait perdre au profit du Parti Égalité, quitte à s’aliéner définitivement les Allairistes dont il est convaincu qu’ils ne sont pas si nombreux et qui rappellent la poignée de libéraux qui ont quitté le Parti libéral à la suite de René Lévesque en 1967, « leader » charismatique en moins. 

 

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