Polytechnique

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Polytechnique

La rentrée à l’École Polytechnique est très spéciale pour Claude. Il a 19 ans et le voilà rendu à l’université. Cela lui fait chaud au cœur. Il rencontre ses copains Pierre Deguise, Jean Ouimet, Maurice Nault, Blaise Juillet de la 1ière  Sciences du Mont-Saint-Louis qui sont fort surpris de le voir et surtout d’apprendre qu’il est à Poly et en 2ième  année « A ». Il leur explique le chemin qu’il a suivi pour s’y rendre et ils s’en montrent ravis. 

Dans un premier temps, il reçoit la liste des matières enseignées et doit se procurer les livres qui s’y rapportent. Quelques élèves de 3ième offrent de vendre leurs livres, mais Claude préfère les livres neufs aux usagés. Il devra cependant en acheter quelques-uns car la librairie n’a pas tous les livres qu’il réclame. Les matières de 2ième année couvriront des sujets variés comme l’ajustage, l’arpentage, le calcul infinitésimal, la chimie minérale et organique, le dessin industriel, la fonderie, la géométrie analytique, la géométrie descriptive, la mécanique et la physique. En plus, plusieurs travaux d’atelier accompagneront les cours de ces matières et la période hebdomadaire de culture physique sera l’endroit qui lui permettra de se détendre.  

Il se rend à Poly avec sa bicyclette de course comme il s’est rendu régulièrement au Mont-Saint-Louis durant les dernières années. Cela lui prend moins de temps que voyager avec les transports en commun. Il s’en sert seulement les jours de beau temps et aime traverser la ville tôt le matin juché sur son banc, sa serviette avec ses livres bien attachés à une structure métallique en arrière du banc. La seule difficulté est la montée de la côte de la rue Atwater à partir de la rue Saint-Jacques et Claude la grimpe en s’accrochant au côté arrière d’un autobus ou d’un camion et en se laissant traîner jusqu’à la rue Dorchester. C’est dangereux et il le sait. C’est pourquoi après avoir réussi chaque montée, il prie tout haut « Merci mon Dieu ! ». C’est un geste imprudent mais heureusement il n’aura jamais d’incident malheureux. 

Le premier cours est révélateur de ce que sera l’année. Il est donné dans une grande salle qui regroupe plus de cent étudiants. C’est une salle sans gradin et non ventilée.  Un peu d’air frais serait bien utile car la température extérieure est élevée en ce jour de septembre 1951. On ouvre les fenêtres, mais le bruit des automobiles et des tramways Saint-Denis remplit la classe et il devient difficile d’entendre le professeur et de se concentrer. Celui-ci est un ingénieur, comme la grande majorité du corps enseignant, reconnu comme une « bol » dans son domaine mais il n’a aucun sens pédagogique. Il parle à voix basse, écrit au tableau le dos aux étudiants, ne s’exprime pas clairement, semble pressé. Les étudiants réalisent vite qu’il est un piètre professeur. Il n’a pas de résumé de son cours et les étudiants doivent prendre leurs propres notes à toute vitesse car il ne s’arrête pas. Sa matière est comprise dans un livre en langue anglaise mais il ne suit pas la pagination du livre et de plus, les exemples donnés viennent de sa pratique privée et ne sont pas dans le livre. Claude est désappointé. Quelle différence avec le collège ! Pour le deuxième cours, les deux 2ième, « A » et « B », sont séparées et Claude se retrouve avec une cinquantaine d’étudiants. Le professeur prend une tangente similaire et il est autant difficile à suivre que le premier. On l’avait bien averti à la sortie du collège qu’il serait dorénavant seul et sans aide. Il vient de comprendre. 

Claude prend la résolution de se concentrer sur ses études durant sa classe de 2ième année et décide de se limiter à quelques activités sociales.  

Un fait marquant a lieu dès le début de l’année scolaire. C’est une manifestation des étudiants contre l’augmentation du coût des billets de tramways et d’autobus. « Coco » Geoffroy, le président de l’AGEUM mène le bal. La nouvelle Commission de Transport de Montréal vient à peine de prendre le contrôle du réseau de transport urbain de la ville, le 18 juin 1951 et devient l’unique actionnaire de la Montreal Tramways Company. La MTC a dû céder ses actions suite au monopole du transport en commun à Montréal qu’elle a exercé durant 40 ans. La Commission annonce aussitôt la réduction de sept à six le nombre de billets à acheter pour 25 « cennes », soit une augmentation de 0,006 « cennes » le billet. Pour un étudiant qui voyage tous les jours à l’université, 20 jours par mois, le coût total pour son transport mensuel devient $1,67 au lieu de $1,43. « Coco » réunit plus de mille étudiants devant l’université et le cortège descend le chemin de la Côte-des-Neiges jusqu’à Sherbrooke. Cette manifestation échoue car elle n’émeut pas la Commission. « Coco » récidive et convoque tous les étudiants de Montréal au Parc Lafontaine pour une marche sur la rue Sherbrooke vers l’ouest. Plus de deux mille étudiants répondent à son invitation. Claude y va par curiosité parce que plusieurs de ses amis y participent. Il se rend compte que presque tous ceux à qui ils parlent sont là pour la même raison. Ils veulent entendre « Coco », bon tribun, faire son discours et avoir le fun de parader avec les autres. Ils n’ont jamais participé à une manifestation et cela les excite. Quant à la cause, personne n’en est trop emballé. Plusieurs pensent que l’augmentation est si minime qu’il est ridicule de manifester pour si peu. Claude en tire une leçon. La grosseur d’une manifestation n’est pas nécessairement proportionnelle à l’importance de la cause 

Beaucoup de gars y sont allés aussi pour voir les filles. C’est particulièrement le cas pour les futurs polytechniciens car il n’y a qu’une « Popotte » inscrite à Polytechnique. Claude rencontre une étudiante de pharmacie et lui propose un tour sur le tramway-observatoire, dit « le petit char en or » et ce soir-là après la manifestation, les copains se retrouvent pour faire le tour de la ville avec leurs nouvelles copines. Le « petit char en or » est un tramway à découvert, sans toit, avec un plancher en pente vers l’avant afin de donner à chaque passager une bonne vue. Toute sa structure est dorée, fortement éclairée et à son passage les Montréalais se retournent et y jettent un coup d’œil. Il circule sur deux itinéraires et Claude a choisi celui qui passe sur la rue Ste-Catherine Ouest. C’est toujours une randonnée magnifique et agréable. Claude a vécu cette expérience quelque fois avec Antoinette ou mémère Lalonde, mais avec une jeune étudiante qu’il connaît à peine, ce n’est pas la même chose.

Les étudiants de Poly sont réunis en association: l’«  Association des étudiants de Polytechnique », l’AEP, qui s’occupe des activités sociales, intellectuelles, sportives et les représente auprès du secrétaire de l’École, de l’AGEUM (l’Association Générale des Étudiants de l’Université de Montréal) et de l’EIC (l’Engineering Institute of Canada). L’exécutif de l’Association de Poly est élu au suffrage universel des étudiants et  comprend le président, le vice-président, le trésorier et le secrétaire. Il en est de même pour les délégués à l’AGEUM et à l’EIC. Le président de l’année précédente en fait aussi partie comme « aviseur ». Les 13 conseillers sont élus par leur classe, alors que les chargés d’activités sont choisis par l’exécutif.  

Fin février 1952, Claude apprend qu’il y a des élections en mars à l’AEP, par Jos Leroux, de 3ième année. Celui-ci vise la présidence et demande à Claude de l’appuyer et lui propose de se présenter à la vice-présidence. À l’approche des élections, Claude Rouleau, aussi de 3ième année, annonce sa candidature à la présidence tandis que Claude Lefebvre, étudiant de la 2ième  année « B », lorgne la vice-présidence. Lefebvre est un candidat qui a des galons car il est à Poly depuis 2 ans, a été conseiller de sa classe chaque année, s’est occupé de la gérance du club de hockey de Poly qui a remporté tous les honneurs et a pleins d’amis qui fréquentent le « Sphinx » avec lui. De plus, il a la réputation d’être un gars intelligent. Claude le connaît peu s’étant tenu surtout avec les gars de sa classe qui le poussent à se présenter. Il décide de plonger et brigue le poste. Il est indépendant de Leroux et de Rouleau. Quelques-uns pensent que la lutte est inégale à cause des nombreuses activités de Lefebvre depuis qu’il est à Poly. La campagne dure une semaine et Claude est surpris des appuis qu’il reçoit d’étudiants qu’il ne connaît pas. Un étudiant de sa classe, Roger Bussières, fabrique une boîte lumineuse en bois sur laquelle le nom DUPRAS est découpé et dans laquelle une ampoule scintille de façon intermittente et qu’il installe dans le grand escalier. D’autres peignent des pancartes, des panneaux réclames, préparent un pamphlet pour distribution. Il est heureux de constater le grand nombre d’initiatives personnelles prises par ses nouveaux amis pour promouvoir sa candidature. L’École permet aux candidats de faire le tour des classes pour faire leurs discours, ce que Claude fait et il est très bien reçu. Enfin, il prend l’initiative de réunir les étudiants de l’École dans le hall face au grand escalier pour rendre son discours mais il ne réussit pas car dès qu’il ouvre la bouche ils se mettent tous à hurler et à applaudir. Les anciens MSL crient « au coton ! au coton ! ». Tout le monde rit de bon cœur. Claude considère avoir fait un tour de force en se faisant applaudir sans dire un mot !  

Rouleau est élu président et Lefebvre vice-président. Claude a perdu par 6 voix. Il est bon perdant, félicite son adversaire et est heureux d’avoir participé à cette élection. 

Quelques jours plus tard, l’exécutif, à sa première réunion le nomme conseiller aux activités sociales. Sa première tâche est l’organisation de la danse de Poly à l’hôtel Mont-Royal, à la rentrée de septembre. C’est une activité très attendue mais elle a toujours été déficitaire et Claude se promet que ce ne sera pas le cas cette année. Il forme son comité avec les étudiants qui l’ont appuyé à la vice-présidence. Il se rend à l’hôtel, inspecte la grande salle de bal et la salle Champlain pour déterminer laquelle on choisira pour la soirée. Il ne peut décider et soudain il songe à utiliser les deux salles. Pourquoi pas ? La danse de Poly serait le hit de l’année au niveau universitaire. Il réunit son comité, en discute et rencontre l’exécutif. Claude présente ses plans et son budget. Les arguments sont convaincants car le projet est accepté. Bravo !

Il réserve deux des meilleurs orchestres de Montréal et deux chanteuses populaires pour les accompagner.

 

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