Cinémas, théâtres et cabarets

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Cinémas, théâtre et cabarets

L’industrie du cinéma est en pleine expansion depuis quelques années avec la venue des films en technicolor. Claude est de plus en plus attiré par le cinéma et adore s’asseoir dans la noirceur des salles et découvrir l’univers nouveau qui se révèle à lui. Il est très attiré par les films sur les actualités mondiales, les histoires de cowboys par lesquelles il découvre l’ouest américain, les murders qui lui révèlent l’existence de la mafia et des grands gangsters américains, les films comme Night and Day dans lesquels le chant est une composante importante et les musicals qui sont produits régulièrement par Hollywood. Il en manque rarement un nouveau car il aime la musique, le chant, la danse, le ballet. Il apprend beaucoup et découvre les compositeurs Cole Porter, les frères Gershwin, Richard Rodgers, Irving Berling et le lyriste Oscar Hammerstein qui s’associe avec Rodgers pour faire de grandes réalisations musicales.

Son « théâtre » (c’est ainsi que l’on appelle une salle de cinéma) préféré est le Loews de la rue Ste-Catherine ouest à Montréal. Sa salle a plusieurs grands balcons et loge plus de mille personnes au niveau orchestre. Richement décorée, elle est impressionnante et l’acoustique y est parfaite. C’était jadis une salle pour les spectacles de grand vaudeville. Claude aime aussi le grand théâtre Saint-Denis, près de Polytechnique, où il va voir les derniers films français dont ceux de Raimu, Fernandel, Louis de Funes, Tino Rossi. Il fréquente plus régulièrement les salles de cinémas de Verdun soient le Savoy de la rue Wellington, le Park sur l’avenue de l’Église, le Fifth avenue au coin de la 5ième avenue et Wellington et va au Princess sur la rue Wellington dans le quartier no. 1,  surtout pour les « soirées d’amateurs » du vendredi soir.

Amateur de vaudeville, Claude assiste presque tous les samedis au « show » du Séville qui se tient au théâtre du même nom, sur la rue Ste Catherine Ouest près du Forum, où une vedette américaine est l’invitée principale. Le prix d’entrée est raisonnable à 65 «cennes» étant donné la qualité du spectacle qui est suivi par la projection d’un grand film. En première partie du show, on y présente des actes de vaudeville qui sont généralement les meilleurs en Amérique et parmi lesquels se retrouvent équilibristes, ventriloques, comiques et beaucoup d’autres artistes connus de la télévision américaine mais méconnus au Canada. Puis on présente une des vedettes de l’heure aux USA. Parmi elles, il y a Johnny Ray, Nat King Cole, Rosemary Clooney, les Bell Sisters, Frankie Laine, The Four Lads et toute une pléiade de chanteurs de talent. Claude est un enthousiaste de ces shows et heureux d’avoir le privilège de voir ses idoles de près et de les entendre chanter les nouvelles chansons de l’heure.

La taverne « le Sphinx » est l’endroit préféré des futurs polytechniciens qui aiment s’y retrouver après une bonne demi-journée de cours. Située près de l’École, sur la rue Ste-Catherine à l’ouest de Saint-Denis, la taverne est souvent bondée d’étudiants. Après une draft ou deux (plusieurs sont servis même s’ils n’ont pas 21 ans) ou une grosse Dow à 30 «cennes» qu’ils se partagent, les gars se dispersent et plusieurs vont manger ensemble et ensuite voir les stripteaseuses. Claude est quelquefois du groupe. L’endroit préféré pour luncher est le Montreal Pool Room sur Saint-Laurent sud où un repas complet coûte moins de 29 «cennes», un hot-dog huit «cennes» (deux pour 15 «cennes»), une grosse portion de frites six «cennes» et un gros Pepsi huit «cennes». Les théâtres de striptease sont nombreux dans ce secteur et les préférés sont le Starland, voisin de la salle de pool, le Roxy en face de l’autre coté de la rue et le fameux Gayety au 84 rue St-Catherine ouest. Les premiers offrent, pour une entrée de 25 «cennes», un spectacle de vaudeville, les stripteaseuses et trois films pour une durée de cinq heures. Les effeuilleuses sont soit très jeunes, soit d’anciennes étoiles à la popularité décroissante. Les jeunes, moins connues et moins expérimentées, sont quand même très aguichantes. Le spectacle de vaudeville, de qualité discutable, comprend généralement des chanteurs, jongleurs, acrobates, danseurs à claquettes, magiciens, comiques, chiens savants et autres numéros et précède toujours les stripteaseuses.

 Le Gayety pour sa part, présente un spectacle de numéros de music-hall et de burlesque de qualité et met en vedette les grandes stripteaseuses d’Amérique. Il n’y a pas de film. En matinée, Claude et ses amis achètent des sièges au premier balcon à 35 «cennes» chacun. Ceux des autres niveaux sont trop chers, comme ceux de l’orchestre à 50 «cennes» chacun et ceux des loges situées près de la scène, de chaque côté, à un dollar du siège. Parmi les stripteaseuses, on voit Gypsy Rose Lee, séductrice aux démarches suggestives qui ne se déshabille finalement que très peu car elle n’a qu’une petite poitrine; Blaze Star (elle est la maîtresse du gouverneur de la Louisiane) et Tempest Storm qui doivent leur popularité à la grosseur démesurée de leurs seins; Sally Rand dont la réputation tient à ses grands éventails de longs plumeaux qu’elle déploie pour cacher son corps supposément nu; Peaches avec sa danse exotique et Lili Saint-Cyr. Ces deux dernières sont les préférées des Montréalais et font toujours salle comble.

Lili Saint-Cyr est différente et reconnue comme la reine des effeuilleuses avec ses décors et costumes élaborés. Elle est belle, blonde et sa prestation ressemble à de l’art, ce qui répond à la recherche du sublime des Montréalais. Un vieux Montréalais décrit ainsi sa prestation : « Au lever du rideau, au lieu de danser en enlevant progressivement ses vêtements, comme pour un striptease traditionnel, Madame Saint-Cyr apparaissait toute nue sans sa baignoire. Sa bonne, une belle femme, en robe noire sous un beau grand tablier blanc l'épongeant délicatement avec une immense serviette. Au sortir du bain, la bonne l'aidait à agrafer son soutien-gorge et son porte-jarretelles. Puis, confortablement installée sur un immense pouf, Lily passait une petite culotte, enfilait ses bas en les attachant aux longs élastiques de son porte-jarretelles. Enfin, la grosse femme l'aidait à se glisser langoureusement dans sa robe de soirée et après avoir jeté une étole de vison sur ses épaules, Madame Saint-Cyr quittait la scène sous les applaudissements frénétiques de ses admirateurs ». Sa réputation dépasse les limites de la ville où elle est venue pour la première fois en 1944 et gagne toute l’Amérique du nord. En 1951, le clergé s’offusque de l’engouement des Montréalais pour cette effeuilleuse. Un prêtre jésuite, Marie-Joseph d’Anjou, la dénonce publiquement dans un long plaidoyer et demande aux autorités de la chasser de la ville. Il écrit que lorsqu’elle danse, « le théâtre pue d’une odeur nauséabonde d’excitation sexuelle » (il a dû être présent à un de ses spectacles, pour écrire cela !). Son cri trouve écho au Comité de moralité publique et elle est arrêtée par la police de Montréal « pour des raisons d’immoralité, d’obscénité et d’indécence ». Elle est acquittée. Réagissant aux pressions du Comité de moralité publique les autorités publiques fermeront éventuellement le Gayety au grand dam des Montréalais. 

Le théâtre Gayety deviendra Radio City sous Jean Grimaldi qui y présente du burlesque Canadien français du Québec. En 1956, réalisant que la formule n’accroche pas, Grimaldi vendra l’immeuble à Gratien Gélinas qui en fera la Comédie Canadienne. Gélinas rénovera le bâtiment qui deviendra un haut lieu de la chanson francophone avec Gilles Vigneault, Monique Leyrac, Claude Léveillée, Jacques Brel, Serge Reggiani et beaucoup d’autres. Ensuite, la propriété passera au Théâtre du nouveau Monde, dirigé par Jean-Louis Roux, en 1972.

Au début des années cinquante, les fins de semaine, Claude fréquente avec ses amis et leur blonde plusieurs cabarets de Montréal, dont le « Faisan Doré » de la rue Saint-Laurent près de Ste-Catherine, ouvert par Jacques Normand et qui devient « l’âme des nuits de Montréal ». Ce cabaret favorise de nouveaux et jeunes artistes français et c’est ainsi que Claude et ses amis découvrent le duo Charles Aznavour et Pierre Roche, les frères Jacques, Charles Trenet, Clairette, Jean Rafa qui remplace éventuellement Normand comme maître de cérémonie, auxquels s’ajoutent, peu à peu, de jeunes auteurs et interprètes du Québec, tels que Aglaé, Fernand Gignac, Estelle Caron, Raymond Lévesque, Muriel Millard et Serge Deyglun. Il y a aussi le cabaret Continental qui récupère Jacques Normand à la fin de sa prestation au Faisan Doré et regroupe les nouveaux comiques du Québec représentés par Gilles Pellerin, Normand Hudon, Jacques Blanchard, Denis Drouin et combien d’autres. Plus tard, viendra le cabaret « le Beu qui rit », sur la rue Sherbrooke ouest, près de la rue Bleury, où la troupe de Paul Berval fera un succès bœuf avec Denise Filiatrault, Monique Gaube, Dominique Michel, Roland Bédard…

Le grand cabaret de Montréal est le Bellevue Casino, sur la rue Ontario près de Saint-Laurent; il présente de spectaculaires revues de danseuses mi-nues du style du célèbre cabaret Copacabana à New York. Il fait fureur. Claude et ses amis se le réservent pour leurs grandes sorties avec leurs amies. Ils y vont à chaque changement de revue et apprécient toujours leur soirée. Par ailleurs, l’Aldo’s est dédié au jazz et présente le jeune montréalais Oscar Peterson qui deviendra un pianiste de jazz internationalement connu. A la sortie de Poly, en fin d’après-midi, Claude aime aller l’écouter et le voir, assis à son piano, créer sa musique ensorcelante. 

Quant au vrai théâtre, Claude y va rarement. Il accompagne Antoinette ou mémère Lalonde au Corona et au Stella pour assister à des pièces jouées par des acteurs du Québec. Il n’est pas friand de ce genre de théâtre qu’il qualifie de « séance » comme du temps où il était chez les soeurs. Il va aussi voir le célèbre magicien Blackstone au Her Majesty’s de la rue Guy ou un hypnotiseur à la salle du Gésu.

 

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