Les antiduplessistes

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Les antiduplessistes  

En 1948, treize artistes, ressentant leur liberté d’expression paralysée par l’idéologie dominante de l’Église appuyée par le gouvernement de Duplessis, avaient présenté un manifeste intitulé « le refus global » en vue de transformer idéologiquement et culturellement la société canadienne française du Québec. Le groupe, sous la direction de Paul-Émile Borduas, visionnaire aux idées artistiques et sociales avant-gardistes, incluait, entre autres, les jeunes peintres Jean-Paul Riopelle et Marcelle Ferron. Le manifeste questionnait les valeurs traditionnelles et rejetait l'immobilisme de la société québécoise. Nonobstant que le manifeste ait été critiqué dès sa publication par l'Église et l'intelligentsia de la province, il a fait son chemin petit à petit chez ceux qui visent à influencer en profondeur la société et la culture au Québec.

Depuis la grève d’Asbestos, la société du Québec est quelque peu différente.  L’antiduplessisme devient le motus vivendi d’intellectuels, de jeunes étudiants et de chefs ouvriers qui s’y sont impliqués et qui confrontent le clergé et le gouvernement. Ensemble, ils veulent retrouver une place sur l’échiquier politique du Québec. Dans un premier temps, le mouvement ouvrier est devenu plus crédible et la Confédération des Travailleurs Catholiques du Canada est seule à occuper le champ politique car les nationalistes sont au pouvoir et les fédéralistes sont limités au niveau fédéral.

Pour les besoins de la cause, les intellectuels antiduplessistes se cherchent des voies d’expression et des enjeux clés. Ils donnent par conséquent une importance démesurée au syndicalisme dans la société canadienne française du Québec. Ils s’expriment où ils peuvent et trouvent des colonnes dans des publications littéraires, politiques et même religieuses. A ceux qui les accusent d’avoir fait le choix du socialisme, ils nient en prétextant le côté centralisateur du socialisme. A ceux qui leur reprochent de critiquer pour critiquer en ne voyant dans les actes de Duplessis que maladresses et provocations, ils répondent que Duplessis veut imposer un ordre nouveau où il n’y a pas de place pour la classe ouvrière, le clergé militant et la démocratie (et eux !). Claude croit qu’ils charrient beaucoup et qu’ils inventent des arguments simplement parce qu’ils n’en ont pas d’autres. Peu à peu, ils font des alliances impossibles et sont amenés à faire la bataille sur deux fronts : au niveau provincial et au niveau municipal. 

La Confédération des travailleurs, avec son président Gérard Picard, adopte la proposition de Jean Marchand de mettre sur pied un comité d’action civique qui visera à ce que les réformes qu’elle propose deviennent des législations, que la classe ouvrière reçoive une éducation civique et qu’il y ait une collaboration des classes en respectant la doctrine sociale de l’Église. Gérard Pelletier, journaliste, quitte le Devoir et prend la tête de l’hebdomadaire de la Confédération « Le Travail ».

En même temps, « Cité Libre » lance modestement son premier numéro dans lequel on retrouve les mots : « Nous sommes là, des centaines, depuis quelques années, à souffrir d’un certain silence; et c’est pourquoi Cité Libre vient au jour ». Les jeunes de 30 ans qui prennent la plume jugent qu’il n’y plus de place pour une idéologie nationaliste fondée sur le conservatisme et le repli. Ils voient la société canadienne française coincée entre le capitalisme américain et le communisme russe.

En 1952, la CTCC appuie officiellement certains candidats libéraux à l’élection provinciale en clamant « nous appuyons nos amis et combattons nos adversaires ». Aspect intéressant : nonobstant son opposition à Duplessis, Pelletier accepte dans son journal, durant la campagne électorale, la publicité de l’Union Nationale alors qu’il y a un conflit ouvrier à Louiseville et que la situation s’envenime avec la police provinciale.

Pour marquer des points, les antiduplessistes s’en prennent aux « ravages sociaux du duplessisme ». A partir d’un article d’un journal torontois sur la protection de l’enfance au Québec, ils dénoncent l’histoire des 12,000 enfants qui sont « enfermés » dans les crèches et les orphelinats de la province. Ces enfants sont le résultat du sort que la société, sous le joug de l’Église, réserve à la fille-mère qu’elle traite de pécheresse et qui doit se cacher puisque sa famille en a honte. Elle ne peut avoir un avortement à cause de l’Église et doit accoucher dans un endroit réservé pour elle, comme à l’hôpital de la Miséricorde, car elle ne peut côtoyer une mère légitime. D’autres enfants sont ceux de veuves et de femmes séparées qui sont pauvres avec beaucoup de bébés (toujours à cause des curés) et qui se voient obligées de les remettre à des institutions charitables. Les antiduplessistes accusent Duplessis d’accorder des allocations familiales trop faibles puisqu’elles ne rencontrent pas les besoins des femmes seules, alors qu’en Ontario elles sont trois fois plus élevées. Puis, il y a la discrimination entre les enfants légitimes et les illégitimes, car les petits de filles-mères ont la mention « nés de parents inconnus » sur leur certificat de baptême. Ce sont surtout les communautés religieuses qui s’occupent des crèches, comme la crèche d’Youville près du rond-point Décarie, où elles font un travail exceptionnel. Mais les bébés sont nombreux comme le remarquera Claude en visitant souvent les crèches avec le Jeune Commerce, pour apporter des douceurs aux enfants et jouer au Père Noël et qui voit dans des locaux de la grandeur d’une classe une trentaine de petits marmots qui rampent sur le sol. Quant à l’adoption, même si elle est très active et que les soeurs collaborent à « un marché noir » américain, elle ne suffit pas et les non adoptés et les non adoptables doivent vivre dans les orphelinats et le réseau jusqu’à l’âge adulte.

Les antiduplessistes soulignent aussi le problème aigu du logement urbain. Le président du comité d’habitation de Montréal évalue à « 65,000 le nombre de logements manquants pour répondre aux besoins immédiats. Plus de 40,000 familles vivent en chambre… . Les conséquences sur la santé physique et l’équilibre psychique … ont été établies à plusieurs reprises ». Le gouvernement de Duplessis a annoncé « le plan Dozois », une solution partielle à ce problème, en créant un grand projet d’habitation à loyer-modique dans un quartier du centre-ville où l’état d’insalubrité, de saleté et d’encombrements est dégoûtant. Des quartiers entiers sont dans cet état à Montréal. Le projet est évidemment critiqué sévèrement par les antiduplessistes dont Jacques Hébert (ami de Trudeau, il deviendra sénateur) et son hebdomadaire « Vrai ». Le pouvoir à Montréal devient pour eux un enjeu politique et ils s’unissent dans le mouvement pour libérer Montréal de la pègre et créent un organisme d’assainissement politique la « Ligue d’action civique ». Claude juge que les critiques du « Plan Dozois » ne sont pas sérieux. Le plan sera réalisé et contribuera à la modernisation de ce quartier de la ville. Encore là, Claude estime que les antiduplessistes critiquent pour critiquer et il aime à répéter la boutade suivante : « ils sont rendus à dire que s’il pleut, c’est la faute à Duplessis ». 

Même si le contexte national Canadien français n’a rien à voir avec la polarisation de courants politiques de droite et de gauche, les intellectuels antiduplessistes se déchirent devant cette problématique nouvelle. La venue de nouvelles publications a accentué cette division. En fin ’52, après la victoire de Duplessis, ils réalisent que sa politique ouvrière (ils disent anti-ouvrière) a été politiquement rentable; Pierre Elliott Trudeau écrit alors dans « Cité Libre » que le changement viendra de la classe ouvrière car il ne peut surgir de la finance, de la classe agricole, de l’Église ou de la bourgeoisie. Lénine n’aurait pas dit mieux. Des commentaires du même genre sont émis dans « Le Travail » suite à la victoire de Saint-Laurent en août 1953 : « nous ne pouvons pas être très fiers du vote ouvrier dans cette élection ».

L’inflation reprend en juin 1953, le chômage augmente et le pouvoir d’achat des ouvriers s’effrite. La CTCC a de longues et dures grèves à supporter. Durant ces périodes difficiles l’antiduplessisme définit ses enjeux ainsi que les bases d’un nouveau fédéralisme.

 Trudeau prend une tangente antinationaliste. Devant la commission Tremblay il propose avec un groupe « des ententes temporaires qui ne nécessitent aucun amendement constitutionnel et qui pourront être examinées périodiquement à la lumière des connaissances économiques et des nécessités politiques toujours changeantes ». Il recommande de créer un organisme de coopération interprovinciale du travail pour veiller à ce que l’industrialisation procède sans injustice pour le travailleur et si les provinces en sont incapables, il suggère un code national canadien du travail par voie d’amendement constitutionnel. Pour lui, seule l’industrialisation permet d’accroître le niveau de vie des ouvriers et des travailleurs. Il appuie l’aménagement du fédéralisme en fonction des nouvelles normes étatiques de stabilité économique de l’économiste anglais Keynes. Il dénonce le séparatisme comme négatif parce qu’il enfermerait la culture canadienne française dans un vase clos où elle finirait par étouffer. Il épouse la thèse qu’un fédéralisme raisonnable qui appliquera des mesures correspondantes aux découvertes les plus avancées de la science économique. Il croit qu’un fédéralisme qui regroupe plusieurs ethnies est plus rationnel, puisqu’il favorise des économies d’échelles et une production augmentée dans un espace plus grand. Trudeau propose une stratégie de croissance à tout prix et est prêt à faire intervenir l’État canadien par des politiques et des programmes sociaux pour infléchir les inégalités de consommation. Cette philosophie antinationaliste a aussi l’appui d’anciens élèves de l’École des sciences sociales comme Jean Marchand, Maurice Lamontagne et d’autres venant des Jeunesses Étudiantes Catholiques, tels que Gérard Pelletier, Jeanne Sauvé et Marc Lalonde. Ils jettent un regard de plus en plus sympathique du côté du nouveau fédéralisme.

Par contre, les antiduplessistes et les nationalistes neutres opposés à Duplessis, sont unanimes à constater que les services sociaux du Québec sombrent dans une dangereuse période latente. Les institutions du domaine social sont remises en question sans toutefois être vraiment modifiées, car c’est leur légitimité qui est en jeu. La société traditionnelle québécoise est qualifiée, de « grande noirceur » ou comme disent les Canadiens anglais de priest-ridden society. Ce ne sont pas les Canadiens anglais qui portent leur hargne sur l’église de Rome, mais certains Canadiens français qui la propagent au nom de « valeurs nouvelles » communes à l’Amérique du Nord de l’après-guerre et de l’Europe occidentale. Ces « valeurs nouvelles » sont la démocratisation de l’enseignement pour toutes les classes sociales; les soins hospitaliers et les soins médicaux gratuits pour chaque citoyen indépendamment de la capacité de payer de chacun; la transformation de la charité privée en bien-être social; la syndicalisation du monde ouvrier et des employés de l’Etat.

Ces idées nouvelles ébranlent peu le Québec et les antiduplessistes devront attendre pour les mettre en application car les nationalistes traditionalistes sont au pouvoir et l’Église, qui se sent attaquée, n’est pas prête à les épouser.

 

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