L'été 1953

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L’été 1953  

Le programme de la 3ième année à Poly est chargé de 25 matières. Plusieurs sont la continuation de l’enseignement des matières de l’année précédente, d’autres sont nouvelles et incluent la chimie physique, la chimie quantitative, la chimie des produits industriels, la comptabilité, la cristallographie et minéralogie, le dessin de machines et topographique, l’économie politique, l’électrotechnique, les équations différentielles et intégrales, la géodésie, la géologie générale, la nomographie et statistiques, la résistance des matériaux, la statique graphique et la trigonométrie sphérique. Claude aime Poly, les matières qu’il apprend et est de plus en plus certain d’être à la bonne place. Il ambitionne de devenir un bon ingénieur.

Claude a des responsabilités dans le conseil étudiant et adore participer activement aux assemblées du conseil. Il a un bon groupe d’amis qui se rencontrent avec leurs blondes à chaque samedi soir. Parmi ces amis, il compte Pierre Deguise, Jean Ouimet, Maurice Nault, Jacques Brunet, Paul Beauchemin, Philippe Cardinal, Larry Ferland et plusieurs autres. Et, il a rencontré une fille qui devient sa première blonde. C’est par hasard, l’hiver dernier, au chalet de ski des étudiants de l’université à Saint-Sauveur, qu’elle lui a été présentée alors qu’il s’apprêtait à revenir à Montréal. Denise B. Est une belle grande fille, élancée, douce, bien éduquée avec un beau sourire et qui vit à Ville Mont-Royal. Son frère est ingénieur. Ce n’est pas le grand amour mais ils s’entendent bien et aiment être ensemble. C’est une compagne intéressante qui s’intègre aisément dans le groupe des amis de Claude qui l’aiment bien. Ceux-ci, par contre, sont plus sérieux que Claude dans leurs fréquentations. Ils sont vraiment engagés avec leurs amies et se proposent de les fiancer dès leur dernière année à Poly. Claude n’est pas rendu là. Loin de là.

Comme l’année précédente, le camp d’arpentage de l’École se tient sur le Mont-Royal et vise à spécialiser davantage la formation des étudiants en arpentage. Claude le trouve plus difficile, mais il est heureux car il y apprend des choses utiles pour son travail d’été. En mai, il a sollicité, à nouveau, le Service du drainage du Québec pour un emploi d’été et au début juin, M. Baillargeon, un ingénieur du Service qui était son supérieur à l’été ’52, lui propose de passer l’été en Abitibi pour diriger un groupe d’arpentage afin de relever la rivière Peter Brown dans la région du village de Landrienne. Le groupe comprendra deux équipes et Claude devra tout diriger et coordonner. Il est impressionné et touché par la confiance que Baillargeon lui exprime en le choisissant pour une tâche comprenant autant de responsabilités. Il accepte l’offre sur-le-champ. Il devra se rendre à Macamic et se rapporter au bureau du Service du drainage de la région abitibienne, dès le début juin. Charles-Émile et Antoinette sont surpris lorsqu’il leur annonce son départ pour l’été, mais sa mère est particulièrement inquiète car ce qu’elle sait de l’Abitibi ne l’encourage pas. Elle y voit une terre difficile où des colons travaillent durement pour y survivre avec leur famille. Elle souligne qu’il paraît que là-bas les maringouins sont de la grosseur d’une balle de ping pong et ajoute « je n’exagère pas » avec un sourire. De plus, ce sera la première fois que son fils partira si longtemps et qu’il ne passera pas les vacances d’été avec elle. Pierre-Paul l’écoute sans envie, car il a beaucoup de travail dans son entreprise qui progresse bien et il est très motivé et très heureux.

Le premier juin 1953, Claude atteint l’âge de la majorité dans la province de Québec fixée à 21 ans. La majorité signifie qu’il devient légalement indépendant et seul responsable de ses actes dans toutes les sphères de la vie. Il peut dorénavant exercer seul tous les droits associés à sa personne juridique sans restrictions. Il est alors libre de mener sa vie comme il l’entend, de contracter avec qui il veut, de jouir pleinement de la propriété, du crédit etc., sous réserve du respect des lois, de l’ordre public et des bonnes mœurs et tant qu’il ne fait pas faillite. Enfin, la majorité lui donne aussi le droit de participer à la démocratie par le droit de vote. Ce jour, qu’il attend depuis longtemps, est enfin arrivé et Claude en ressent toute la responsabilité. Sa vie adulte commence. Il est grand, mesure 6 pieds et un pouce et sa santé est bonne.

Sa famille et sa blonde viennent le reconduire à la gare centrale où il s’embarque sur le train qui va en Abitibi. L’hôtel le Reine Elizabeth et la Place Ville-Marie n’existent pas et la rue Dorchester, aujourd’hui René-Lévesque, passe sur un vieux pont laid d’où on aperçoit de chaque côté un immense trou profond. Antoinette a préparé deux valises pour qu’il ne manque de rien durant l’été et y a ajouté plusieurs bombes anti-maringouins. Elle lui remet aussi un gros sac rempli de victuailles, « pour le voyage » dit-elle, Claude en voyant la grosseur du sac et son contenu juge qu’il pourra vivre au moins une semaine sans acheter de nourriture. Claude a le cœur serré. Il embrasse tout le monde, particulièrement la petite Francine et afin de vaincre la crainte de partir qui l’a envahi depuis qu’il est arrivé à la gare, part en courant vers le quai où son train l’attend. Il s’y installe et sait qu’il en a pour 22 heures.

Le train d’Abitibi doit faire une grande loupe pour se rendre en Abitibi et passer par La Tuque, Parent, Senneterre, Amos avant d’arriver à Macamic. Les rails ne sont pas dans la meilleure condition et il doit rouler lentement sur plusieurs milles. Claude est impressionné par la physionomie des passagers du train. Plusieurs hommes ont l’air dur, d’autres sont habillés de chemises de bûcherons et ont plein de bagages avec eux, outils, haches, … Tous semblent avoir « des bras comme des troncs d’arbres » comme chantait le poète Raoul Duguay. Il y a quelques femmes et peu d’enfants. Certains hommes le zieutent, mais Claude évite leur regard et s’allonge sur son banc pour passer la nuit. Le train arrête à Parent où il descend pour prendre l’air et se délier les jambes. Un des hommes, qui le fixait du regard, s’approche et lui demande à quel poste il sera affecté. Claude le regarde avec surprise et lui demande de quoi il parle. Son interlocuteur, surpris et incrédule le questionne : « N’es-tu pas de la police montée ? ». « Mais non, pourquoi ? »  dit-il. Il se fait dire qu’il a le physique des jeunes agents de la RCMP (ils sont assignés pour protéger le grand nord et s’occuper particulièrement des Algonquins nomades qui descendent du nord jusqu’à Amos pour passer l’hiver) et que lui et ses compagnons l’ont pris pour un agent. Voilà donc pourquoi ces hommes le regardaient de travers. « Qu’ont-ils donc à se reprocher ? » pense-t-il.

A partir de Parent, où il a appris l’existence d’une station de radar et d’une escadrille de la RCAF, le reste du voyage se déroule bien. L’atmosphère s’est détendue et les passagers qui l’évitaient viennent lui parler et s’enquérir du travail qu’il va faire en Abitibi. Claude aussi les questionne beaucoup et découvre que certains sont des colons qui reviennent de visiter leurs parentés à Montréal. Ils lui expliquent que ce n’est qu’à coup de corvées, d’entraide et de ténacité qu’ils ont réussi à installer leurs familles et avec d’autres colons créer leur localité. C’est le gouvernement de Québec qui leur a donné leur terre à la condition de la rendre exploitable et de s’y installer, dans le but de développer cette région. Ils sont fiers d’avoir réussi. D’autres sont des mineurs qui oeuvrent depuis quelques années dans les mines (il y en a une soixantaine en Abitibi) qui ont été créées depuis qu’un nouveau gisement d’or a été découvert en 1923. Claude est surpris de trouver parmi eux des immigrés russes et ukrainiens qui lui disent qu’ils sont nombreux à avoir quitté la pauvreté de leur pays, attirés par le boom abitibien. Ils sont heureux de leur décision et lui révèlent qu’ils sont bien installés et ont même construit des églises orthodoxes russes en Abitibi. Ils vivent dans de nouvelles villes créées à la suite de la vague de colonisation minière, comme Rouyn-Noranda, Valdor, Malartic et Bourlamaque. Ces conversations lui donnent une image de l’Abitibi différente de celle qu’il avait imaginée. Il a hâte de découvrir ce monde nouveau et au fur et à mesure que le train approche de sa destination, la terre de l’Abitibi se révèle à lui. Il voit l’espace sauvage, une forêt riche, des plans d’eau remarquables et des horizons sans fin reposant sur un immense plateau composé de plaines légèrement ondulées. C’est l’héritage du passage des glaciers et de leur fonte il y a de cela plusieurs millions d’années. Il aperçoit des « sauvages » et apprend que dans cette région c’est la tribu des Algonquins qui y vit. Il y en a d’ailleurs deux dans le train avec lui. Il se demande depuis combien de centaines peut-être de milliers d’années ils vivent sur cette terre magnifique. Il arrive finalement à Macamic, le dimanche, en fin de journée et se rend directement à l’hôtel où une chambre réservée l’attend.

Macamic est une petite localité de près de 700 « âmes » située à deux pas du grand Lac Macamic et à neuf milles de Lasarre. Claude apprend qu’en langue algonquine le nom de la localité signifie « castor boiteux » et cela le fait sourire car il s’imagine qu’un des premiers colons doit avoir rencontré un Algonquin qui lui a pointé un castor à cet endroit et le voyant claudiquer a dû dire « macamic ». L’hôtel est tout de bois. En y entrant, une mauvaise odeur l’assaille. C’est un mélange de fumée de cigarettes et d’odeurs qui émanent de la cuisine car il n’y a pas de ventilation. Au rez-de-chaussée, il y a une petite table sur laquelle le propriétaire fait son inscription et un bar bondé d’hommes qui jasent fort tout en « taquinant la bouteille » et où la fumée est dense comme la brume du matin à Verdun le long du fleuve. Un petit restaurant avec banquettes en cuirette rouge avec des boutons chromés est de l’autre côté du hall d’entrée. Sa chambre est petite, le lit propre et le lavabo avec la toilette sont au bout du corridor. Les partitions intérieures sont en ten-test peint et il entend ce qui se passe dans les autres chambres. L’éclairage consiste en une lampe de 40 watts au plafond de la chambre et quelques lampes semblables dans le corridor. Il n’y a rien de beau dans cet hôtel. Comme il fait froid dehors, ce soir-là, le bâtiment est surchauffé. Claude ouvre la fenêtre de sa chambre et heureusement, en un rien de temps, elle est rafraîchie. Il estime que c’est le pire endroit où il aura couché dans sa vie. Après un verre de bière, il a quelques conversations qui ne riment à rien avec ses voisins de bar, et, nonobstant toute la nourriture qu’il a dans son sac, il commande un club sandwich au restaurant. Ce club q est très bon, un des meilleurs qu’il ait mangé. Puis, fatigué de son long voyage durant lequel il a mal dormi, il va se coucher et dort profondément sa première nuit en Abitibi.

Le lendemain matin, il déjeune rapidement et se dirige à l’heure convenue vers le bureau du divisionnaire du Service du drainage. Il le rencontre à 09:00 et apprend qu’il sera posté à Amos, à quelques milles du petit village de Landrienne. Il reçoit toutes les instructions et directives pour son travail. Il prend possession de sa fourgonnette dans laquelle ont été chargés tous les instruments d’arpentage et les accessoires requis pour que les deux équipes puissent faire leur travail. Les techniciens de ces équipes seront en partie des étudiants et viendront le rejoindre à Amos dans quelques jours depuis Montréal, Québec et ailleurs en Abitibi. Claude aura la responsabilité d’engager les bûcherons pour les aider à ouvrir les lignes de vision afin qu’ils puissent faire l’arpentage de la Peter Brown. Il lunche avec le divisionnaire et part vers Amos. II a 45 milles de chemin de terre à parcourir (il apprendra vite que toutes les routes d’Abitibi sont de terre). L’artère est en bonne condition et Claude est vite stupéfié de la haute vitesse avec laquelle les chauffeurs des autres véhicules circulent. Ils le dépassent et laissent derrière eux un long nuage de poussière qui le force à modérer, avant qu’il ne se dissipe, car il n’y voit rien. À Amos, le divisionnaire lui a recommandé de vivre dans une pension pour les premiers jours. C’est une maison privée tenue par un couple, les Gendron, qui loge cinq ou six pensionnaires. Ceux-ci y prennent tous leurs repas et madame Gendron leur prépare des « boîtes à lunch » pour le midi à leur travail. La pension est sur la rue adjacente à la Cathédrale Sainte-Thérèse-d’Avila. C’est une cathédrale unique en Amérique du Nord de style Romano-byzantin, construite en 1922, qui peut accueillir jusqu’à 1,200 personnes sous son immense dôme. Les hôtes attendent Claude et lui réservent un accueil chaleureux et une chambre confortable à l’étage. Ce sont de bonnes gens très sympathiques qui agissent avec lui comme s’ils étaient son père et sa mère. La nourriture « canadienne » que Madame Gendron prépare est excellente et la maison brille de propreté.

C’est vers 1910 que le territoire d’Amos commence à être occupé. Première ville d’Abitibi depuis sa charte municipale de 1914, elle doit son nom à Alice Amos, l’épouse du premier ministre Sir Lomer Gouin. Sa localisation privilégiée est au centre des principales voies de circulation de l’Abitibi. Elle est traversée par la rivière Harricana qui joue un rôle prépondérant pour la colonisation de la région puisqu’elle relie les nouveaux centres miniers entre eux et en facilite le développement. La rivière est la deuxième voie navigable au Canada et prend sa source près de Valdor pour se jeter dans la Baie James qui se situe à 550 kilomètres au nord. Les Algonquins l’appelaient Nanikana, la voie principale. Amos est la capitale de l’Abitibi avec son siège épiscopal et son centre administratif pour les services gouvernementaux. Les deux hommes importants de la ville sont les frères Simard. Fridolin, qui est le maire de la ville et membre du Conseil de l’instruction Publique du Québec et Thomas-Louis, son associé dans les affaires. Originaires de Baie Saint-Paul, ils sont en Abitibi depuis vingt ans. Ils ont trimé dur et réussissent très bien. Ce sont d’ardents supporteurs de l’Union Nationale. Leur entreprise de construction « Simard et Frères » réalise, entre autres, des projets importants de routes et de barrages hydro-électriques. C’est Thomas-Louis qui dirige le tout depuis le 2ième étage de leur garage, puisqu’ils ont aussi une importante concession d’automobiles.

Deux, trois jours passent et Claude est sans nouvelle de ses futurs collaborateurs. Il trouve le temps long. Comme Amos n’est pas très grand, il en a vite fait le tour. Sauf au centre-ville, il n’y a pas d’action et, encore-là, c’est très limité. Il y a quelques bâtiments à étages, de petits restaurants, un théâtre, une salle de pool, un bowling, le Café-Radio où il est allé danser sur un beau parquet de bois traité à la « petite vache » (bicarbonate de soude) par le propriétaire pour que ça glisse mieux, plusieurs magasins dont celui de vêtements P.X. Cossette où il s’est acheté une casquette, l’hôtel Château Inn, quelques autres hôtels moins importants et c’est tout.

Claude est curieux d’aller voir les Algonquins qui campent à la limite de la ville. Il paraît, selon madame Gendron, qu’ils vendent des mocassins faits à la main par les squaws. Il voit leurs tentes à l’horizon et, ne sachant trop comment les approcher, stationne sa fourgonnette en bas d’une côte. Il monte à pied, lentement et avec précaution vers le campement. Claude estime qu’ils sont une centaine et remarque que peu d’entre eux le regardent, sauf les enfants et quelques femmes. C’est bizarre. Il voit un homme d’un certain âge assis sur une bûche en train de frotter une peau, près d’un grand enclos en broche de poule dans lequel il aperçoit de gros morceaux de viande d’animaux sauvages. Ils reposent sur des structures de troncs d’arbres, séchant à l’air libre. Il s’approche et lui dit « bonjour ». Le vieil Algonquin le regarde avec un sourire. Claude a appris à la petite école que les Algonquins ont été convertis à la religion catholique et parlent le français. Il demande s’il peut acheter des mocassins. Aucune réponse. Il voit sur un banc près de l’indien, quelques paires qui lui semblent neuves et perlées de petites pierres de couleur. Il exprime par un geste qu’il est intéressé à les acheter. L’indien semble comprendre enfin, se lève et lui tend les trois paires. Claude les examine et les trouve sensationnelles. Quel beau travail ! Il ne voit qu’un problème : l’odeur qui se dégage des peaux, qui ont servi à faire ces mocassins, est très forte et désagréable. Nonobstant cela, il prend la plus grande paire et l’essaie à son pied. Elle est trop petite. Il indique cela à l’Algonquin, qui part et revient avec un jeune homme qui parle un français compréhensible et qui a en mains deux autres paires de mocassins plus grands. Celui-ci explique à Claude que le vieil indien ne veut pas vendre les siens car la tribu ne partira vers le nord qu’en fin de septembre pour « trapper » les animaux durant l’hiver et que sa famille en aura besoin durant l’été. Le jeune homme accepte de vendre une grande paire à Claude et lui suggère de proposer le double du prix normal au vieil homme pour les siens. Même à ce prix, c’est une aubaine. Finalement, le vieil Algonquin accepte de céder les deux petites paires.

Claude profite de l’occasion pour parler au jeune Algonquin de la vie de sa tribu. Il apprend qu’elle vit comme toujours de pêche et de chasse et que c’est la forêt et les lacs qui lui fournissent ce dont elle a besoin. Le jeune Algonquin admet qu’elle achète de plus en plus de produits des blancs, particulièrement les vêtements, mais ses membres qui vivent neuf mois par an dans la forêt doivent se fier à leur habileté personnelle pour y survivre. Quant à l’odeur excessive qui se dégage des mocassins, il l’assure que ce n’est que temporaire. Par ailleurs, Claude a remarqué à l’arrière du campement, vers la forêt, une quinzaine de jolies petites maisons de bois. D’après lui, ce sont de bonnes maisons bien construites. Elles sont vides, quelques carreaux de vitre sont brisés et quelques-unes n’ont plus de rampe de bois pour les balcons et même le plancher de bois de ces balcons est disparu. Le jeune Algonquin explique que ce sont des maisons construites pour sa tribu par le ministère des Affaires Indiennes du Canada afin de les loger convenablement. Ces maisons ont été construites sans consultation avec sa tribu qui les refuse car elle veut continuer à vivre selon ses habitudes ancestrales. Sa tribu a installé ses tentes près des maisons puisqu’elles ont été placées à l’endroit où elle campe depuis des années. Quant aux parties de maisons qui manquent, elles ont été utilisées par les Algonquins pour faire des feux.

Claude est renversé d’apprendre cette histoire. Il rentre à la pension pour raconter aux Gendron ce qu’il a appris. Ils ne sont pas surpris car ce n’est pas la première fois qu’ils entendent un tel récit. Plus tard, il parle à madame Gendron des sentiments d’ennui qui l’accablent et lui dit qu’il ne croit pas pouvoir passer l’été. Elle éclate de rire et lui prédit que quand l’été sera terminé c’est avec peine qu’il quittera l’Abitibi. « D’ailleurs », dit-elle « ça ne prendra pas beaucoup de temps avant que les filles Simard te voient et t’invitent dans leur milieu ». Claude est surpris de cette affirmation. Le lendemain, les premiers techniciens de ses équipes arrivent et ils s’installent au Château Inn. Il y déménage aussi pour être avec eux et quitte les Gendron avec regret. 

Le Château Inn est le plus grand hôtel d’Amos et probablement le plus vieux, si Claude en juge par son air vieillot. Sa chambre, par exemple, située au troisième étage, sous celles des employés de l’hôtel qui sont installées au niveau des mansardes, est en mauvaise condition et la peinture du plafond s’écale par grandes plaques. Par contre, elle est grande, a une salle de bain et une belle grande fenêtre qui donne sur une cour intérieure. Il en est satisfait car c’est un endroit très calme contrairement aux chambres qui donnent sur la rue. Il y demeurera tout l’été.

Le lendemain matin, il part avec quatre membres de son groupe, dont ses chefs d’équipe, vers Landrienne pour découvrir la rivière Peter Brown. Ils parcourent sept milles à partir d’Amos dont les deux tiers sur des rangs de terre. Moins bien entretenus que les grandes artères, les rangs sont en ligne droite, longeant les « traits carrés » des terres et sont généralement comme une « planche à laver » (planche à frotter ondulée et utilisée lors du lavage par Antoinette afin d’enlever les taches du linge). Il faudra rouler prudemment et pas trop vite si on veut que la fourgonnette soit encore en un seul morceau à la fin de l’été.

Landrienne compte une centaine de familles (près de 700 âmes, comme dit le curé) dont la moitié sont des colons venus pendant la première vague de colonisation. Les nouveaux colons sont localisés loin du village au bout d’un long rang. Ils ont obtenu de grands terrains boisés dans la forêt qui entoure Landrienne. Le village comprend une petite scierie. La paroisse relève de l’évêché d’Amos et c’est dans une petite église en bois que le curé prêche la bonne parole. Les colons s’installent difficilement. Chacun campe sur son terrain pendant le coupage des arbres et l’arrachage des racines qui se fait soit avec son cheval, soit avec un tracteur. Les colons s’entraident pour le défrichage, car certaines tâches sont très difficiles. Ils portent les troncs des arbres à la scierie pour faire les madriers et les planches qu’ils utiliseront pour bâtir leurs maisons. Plusieurs maisons se ressemblent. Généralement, elles sont de deux étages (d’autres ont un étage et demi), cubiques, avec un toit à pignon central à quatre côtés en pente légère et l’extérieur est recouvert d’un papier goudronné vert pour couper les effets du vent et de la pluie. Les murs sont remplis de bran de scie pour l’isolation et les espaces entre les fenêtres et le mur sont scellés avec du papier journal compressé afin de couper l’infiltration d’air froid dans la maison. Les fenêtres sont petites. L’éclairage se fait par lampes à l’huile, l’eau est transportée d’un ruisseau avoisinant et la « bécosse » (toilette) est à l’extérieur à l’orée du bois. Le chauffage de la maison est généré par un poêle de fonte qui brûle le bois. Au moins, le bois ne manque pas. Dès que la maison est « fermée », le colon, qui est marié, fait venir sa famille pour habiter avec lui. Il a beaucoup d’enfants car le curé ne prêche pas seulement la bonne parole. Le colon a peu d’argent et travaille comme bûcheron dans les forêts avoisinantes. Lorsqu’il est à la maison, il fait la culture maraîchère pour nourrir sa famille. Comme la belle saison est courte, il profite des journées longues, dues à la latitude où se trouve l’Abitibi. Petit à petit, les colons s’intègrent à Landrienne qui devient un village agricole.

Le groupe inspecte les alentours et réalise que le travail sera difficile. La Peter Brown zigzague à travers la dense forêt et des buissons fournis poussent le long de ses rives. Un travail important de débroussaillage et, dans quelques cas, de déboisement seront nécessaires pour ouvrir des lignes de vision pour permettre l’arpentage. Le travail est majeur car plus les relevés avanceront, plus les équipes devront aller loin pour continuer le travail. Claude estime qu’il faudra engager, par période, une trentaine de bûcherons pour ouvrir des pistes d’au moins trois pieds de large et couper les touffes d'arbrisseaux sauvages et rameux qui poussent généreusement près du ruisseau. Ce sera un travail ardu durant tout l’été. Le progrès est lent. D’autant plus que le ruisseau est infesté de maringouins, pas aussi gros que ceux qu’Antoinette a décrits, mais en grand nombre, même en nuées et qui semblent très affamés de chair humaine. Le Service du drainage a prévu le coup en ajoutant au stock des équipements une caisse de grosses bombes d’insecticide très efficaces dans le bois. Claude y trouve aussi des casques à filet utilisés par les apiculteurs et qui seront portés par les membres des équipes.

Sur le chemin du retour, il s’arrête aux premières maisons de colons qu’il voit pour s’enquérir des possibilités de leur engagement. Le premier colon l’invite à rentrer dans la maison. Claude est abasourdi par la pauvreté qu’il y trouve. Dans une atmosphère sombre, il constate que les murs et les plafonds ne sont pas peints, qu’il n’y a pas de carpettes sur les planchers de bois, peu de meubles, pas d’appareil domestique, le minimum de plats, d’assiettes et d’ustensiles. C’est la grande misère. L’homme est un bon colosse et sa femme par son sourire, éclaire la maison. Leurs deux petits enfants, de moins de 3 ans, semblent en bonne santé. Claude lui explique ses besoins et s’enquiert s’il pourrait être disponible pour travailler avec son groupe d’arpentage. Le colon accepte sur-le-champ. Trois maisons plus loin il a déjà recruté trois bûcherons. En plus de la satisfaction qu’il ressent en les engageant, il est heureux de constater qu’il apporte une manne inespérée à plusieurs familles de ce coin de pays où il est difficile de vivre. Il n’avait jamais imaginé cela. Il décide de rencontrer le maire de Landrienne pour lui annoncer la venue de son groupe, son mandat de travail et les engagements qu’il planifie. Laurent Savard est le maire. Élu depuis quatre ans, il dirige la scierie du village et sa maison est située devant l’église. Claude l’y trouve au moment où le curé est en visite. Plusieurs enfants du maire fourmillent autour de lui, dont Serge qui a 7 ans (il deviendra un joueur de défense étoile du Canadien pendant 15 ans, à partir de 1966, remportera neuf coupes Stanley et sera directeur-gérant pendant douze ans avec deux coupes additionnelles). Claude est là et lui, grand admirateur du Canadien, ne sait pas qu’un des enfants qu’il voit deviendra l’une de ses plus grandes vedettes. Le maire n’est pas surpris de la visite de Claude, car il a déjà été avisé de la venue du groupe d’arpenteurs par le député Miquelon, nouvellement nommé ministre du gouvernement. Il est heureux de voir que les relevés du ruisseau commencent et offre à Claude de l’aider à préparer une liste de colons disponibles. Claude accepte sa proposition et tout le monde est heureux. Le groupe rentre au Château Inn.

Quelques jours plus tard, toute l’équipe est sur place. Quelques-uns logeront à l’hôtel,  d’autres choisissent de se trouver une place ailleurs. Les bûcherons sont engagés. Le premier jour de travail arrive et tous se retrouvent près de la Peter Brown. La première semaine est très difficile. Mais peu à peu tout le monde s’habitue à ce mode de vie en forêt. Quelques dangers sont à l’horizon et le plus important est celui des ours. L’Abitibi est occupée par un grand nombre d’ours noirs au point où ils deviennent une menace pour les nouvelles populations. Le gouvernement offre une prime pour l’abattage de ces animaux sauvages. Claude demande à quelques colons d’apporter leurs fusils pour protéger le groupe d’arpentage. Aucun ours ne se trouvera sur leur trajet durant tout l’été. Cependant, Claude en apercevra souvent à distance en roulant sur les routes de la localité et verra plusieurs colons avec des paires d’oreilles d’ours venir chercher leurs primes au bureau du ministère des forêts à Amos.

Un des membres du groupe aime la pêche et demande aux colons où il peut pêcher. L’un d’eux offre d’apporter à chacun une truite pour le lunch si Claude veut bien l’accompagner pour une heure. Ils sautent dans la fourgonnette et, après une vingtaine de minutes se retrouvent près d’un lac où Claude aperçoit une vieille chaloupe sur la grève. Le colon, fouille dans son gros sac et sort un bâton de dynamite et un détonateur. Claude surpris et effrayé recule en reprochant au colon d’avoir apporté cette dynamite dans sa fourgonnette. Le colon lui dit de ne pas s’inquiéter car elle ne peut pas exploser si le détonateur n’est pas inséré dans un de ses bouts. Il part seul vers la grève, perce un trou, de la grosseur d’une efface de crayon, dans une des extrémités de la dynamite, y incorpore le détonateur qui a une courte mèche (environ vingt pouces), l’allume, attend quelques instants et lance le bâton au large du lac. L’explosion crée une montée d’eau spectaculaire très haute. Alors que l’eau retrouve son calme, Claude voit apparaître une trentaine de truites mortes, le ventre en l’air. Le colon emprunte la chaloupe, cueille les truites et les embroche sur une branche. Les deux « pêcheurs » retournent au groupe et lui présentent une belle brochetée de truites. Claude est bien heureux de tout cela mais avertit le colon et ses semblables de ne jamais apporter de dynamite avec eux dans sa fourgonnette. Les colons qui utilisent si souvent la dynamite pour leurs travaux de défrichage sont surpris des craintes exprimées par Claude.

Pour satisfaire celui qui veut pêcher, un colon lui apprend que la rivière contient de grosses carpes mais qu’elles ne mordent pas aux hameçons. On ne peut les prendre qu’au filet et pour ce faire, il faut le tendre de bord en bord de la rivière, bien immergé. Avant de retourner à Amos en fin d’après-midi, le filet est en place. Le lendemain matin, tous ont hâte d’arriver pour constater si la pêche a été miraculeuse. A leur grande surprise, elle l’a été. Ils découvrent une quinzaine de grosses carpes, d’au moins 20 pouces de longueur, prises dans les mailles entrecroisées du filet. Claude propose que l’on en mange quelques-unes pour le lunch. Le pêcheur du groupe, avec les conseils d’un colon, les prépare pour être grillées sur le feu de camp. La présentation est parfaite mais le résultat n’est pas très bon. Presque tous n’aiment pas la chair de ce poisson et un colon explique que lorsque sa femme le fait bouillir, il est bon. Ce sera pour une autre fois.  

Claude est à Amos depuis 10 jours lorsqu’on cogne à sa porte de chambre, très tôt ce matin-là. C’est Claude Ferron, un copain du Mont-Saint-Louis, qui lui apporte un message particulier. Il vient de la part d’une des filles Simard. Il s’agit de Denise S., fille de Fridolin. Elle l’a aperçu en ville et a appris qu’il était confrère de collège avec Ferron. Elle lui a demandé d’approcher Claude pour lui offrir de l’accompagner durant l’été. Claude est très surpris de cette démarche et avoue n’avoir pas aperçu une fois les filles Simard. Elles sont deux. Denise et sa cousine Suzanne, fille de Thomas-Louis. Ferron lui explique que Denise S. Est celle qui semble avoir le plus de difficulté à trouver un ami car elle est plus petite, moins jolie et moins dynamique que Suzanne. Il suggère de le rencontrer en fin de journée dans un restaurant d’Amos où il lui présentera Denise S et alors il pourra se décider et lui assure qu’en acceptant il passera un été en or. Au premier abord, Claude n’est pas confortable avec l’arrangement proposé. Par ailleurs, il est certain qu’avec son travail et les membres de son groupe, il saura sans aucun doute passer un bel été. Embarrassé par la proposition de Ferron, il accepte par amitié d’aller à sa rencontre au restaurant. « Qu’ai-je à perdre ? », pense-t-il.

A 18:00, il y retrouve Ferron et Denise S.. Elle semble douce, délicate, agréable et a un beau sourire. Après un coke, elle suggère de monter au lac la Ferme pour y manger. Ferron acquiesce et Claude, qui ne connaît pas ce lac, suit.  Au sortir du restaurant, elle les invite à prendre sa décapotable et les voilà en route. Claude est impressionné, car il a rarement roulé en décapotable. En moins de trente minutes, ils sont au lac. Ferron lui explique que les frères Simard et d’autres membres de leur famille ont leurs chalets d’été au lac la Ferme. L’ensemble de leurs installations comprend une grande cuisine (cafétéria) commune avec des chefs cuisiniers. C’est semblable à l’organisation de chacun de leurs grands chantiers où ils ont une base de vie pour les travailleurs et une grande cuisine commune pour les nourrir. Celle des Simard est réservée aux membres de leurs familles et leurs amis. On peut y manger à toute heure de la journée car les chefs se relèguent. Claude estime qu’il y a de la place pour une cinquantaine de personnes. En arrivant, ils rencontrent Suzanne qui est là avec un ami. L’atmosphère est détendue et très plaisante. Au moment du repas, Claude apprend qu’il n’y a pas nécessairement de menu et qu’il peut commander ce qu’il veut. Quel luxe ! pense-t-il. La soirée se termine avec l’arrivée des parents de Denise S. Claude est heureux de les rencontrer et flatté particulièrement de donner la main au maire d’Amos.

Le temps de rentrer arrive et Ferron suggère une excursion à Valdor le samedi qui vient, suivi d’un dîner dans un bon restaurant et une soirée au club Siscoe du Siscoe Island Golf Club. Ferron connaît bien Valdor puisque son père y opère un grand garage (concessionnaire) d’automobiles, même si la famille vit à Amos. Claude accepte de les accompagner à Valdor. Il est heureux de la tournure des évènements car il ne veut pas s’engager officiellement à sortir avec Denise durant tout l’été. Non pas qu’il ne la trouve pas bien, mais il n’aime pas l’idée. D’ailleurs Ferron n’insiste plus pour avoir une réponse. Le temps fait bien les choses.

Après avoir parcouru sur la route de terre les 37 milles qui séparent Amos de Valdor, Claude et ses nouveaux amis y arrivent un peu empoussiérés car le toit de la décapotable est ouvert. Claude est surpris de voir comment les distances ne sont pas importantes pour les Abitibiens malgré les routes en terre. Le jour, ce n’est pas si mal, mais lorsqu’il faut revenir très tard le soir, c’est une autre affaire et il ne se sent pas en sûreté. Les chauffeurs conduisent très vite et il y a toujours le danger de rencontrer un orignal sur la route. Seul Claude semble impressionné par cette situation. Il en est surpris, surtout que chaque semaine le journal d’Amos rapporte d’effroyables accidents routiers sur ces routes de terre.

La visite à Valdor est intéressante. La ville est entourée d’une forêt qui est, avec les mines, sa seconde ressource naturelle. En 1953, c’est une ville minière en pleine effervescence et Claude n’a jamais visité une telle localité. Le profil de la ville dévoile les puits d’ascenseurs qui descendent dans les mines. Il y a beaucoup d’argent qui y circule car les  mines d’or en génèrent beaucoup. Elle fourmille de nouveaux riches qui veulent bien vivre et fréquentent les meilleurs endroits qui ne manquent pas. Claude et ses amis dînent dans un grand restaurant et vont au Siscoe pour terminer la soirée. C’est un night-club de qualité où l’on invite de grandes vedettes américaines à y donner leur spectacle (Claude se fait dire que le jeune Frank Sinatra est venu chanter dans ce club). La vedette, le jour où Claude y va pour la première fois est le chanteur américain Mel Torme. Claude l’a déjà vu au Séville à Montréal. C’est la période où Torme change son style de chanteur romantique pour devenir chanteur de jazz alors qu’il est influencé pas la popularité grandissante du rock & roll aux USA. Il sera définitivement lancé en 1954 lorsqu’Elvis Presley enregistrera ses premiers disques.

Il rentre à 02:30 du matin au Château Inn, heureux de sa soirée et avec une invitation pour aller se baigner, après la grand’messe, au lac la Ferme où Denise S. veut lui présenter sa meilleure amie Raymonde Martel et son copain Vincent Corriveau, ingénieur au service de Simard et Frères qui travaille à la construction du barrage du rapide 2. La semaine suivante, c’est en direction de Rouyn-Noranda, à 64 milles d’Amos, qu’ils roulent, toujours en décapotable, pour rencontrer un ami, Jean-Guy Cotnoir, dont le père dirige une importante compagnie de déménagement. La semaine suivante, ce sont des amis de Senneterre qui les reçoivent. Puis c’est une visite à Vincent qui vit au chantier du Rapide 2, qui est à 60 milles de Valdor en passant par Malartic et qui est heureux de revoir Raymonde. Toutes ces excursions sont des voyages d’un jour. Ils partent tôt le matin et reviennent vers les 22:00 alors qu’il fait encore clair dans ce coin de pays. Le rythme des rencontres et des sorties continue tout l’été pour n’être que momentanément interrompu par la campagne électorale fédérale fixée par le premier ministre Saint-Laurent au 10 août 1953.

Le parti progressiste-conservateur est encore une fois dirigé par le « colonel Drew » et le parti est optimiste. Drew a une meilleure image. Claude regrette de ne pas être à Montréal pour pouvoir participer à la campagne comme orateur et suivre de plus près son évolution. Il ne connaît presque personne en Abitibi et il se fait à l’idée qu’il faudra attendre à la prochaine élection pour être actif au niveau fédéral. Ce n’est pas très grave car il n’aime pas tellement Drew même s’il est prêt à mettre de côté ce sentiment pour aider la cause du parti. Durant les jours qui suivent, il reçoit à l’hôtel la visite de Jacques Bouchard, un des organisateurs « bleus » du député provincial Miquelon et responsable de l’organisation des PC dans le comté fédéral de Chapleau. Celui-ci lui propose de participer à la campagne dans le comté. Claude comprend qu’il a été recommandé par Thomas-Louis Simard. Il l’a rencontré au lac la Ferme et connaît son intérêt pour la politique. Bouchard louange son candidat Hilaire Leblanc, un voyageur de commerce de Lasarre, qui se présente bien, a un bon discours, beaucoup d’entregent et selon Bouchard pourrait surprendre beaucoup de monde le soir des élections. Il parle de son organisation qui comprend M. Martel, le divisionnaire de la voirie (que Claude a rencontré puisqu’il est le père de Raymonde), son fils Jean-Jacques, les Simard en sourdine, un nommé Carrière qui dirige une scierie importante et plusieurs autres. Il demande à Claude d’être orateur à quelques assemblées, d’aider à l’organisation dans Landrienne sous la direction du maire Savard et de parler à Radio-Nord pour représenter le candidat. Sans hésiter, Claude accepte à la condition que cela ne nuise pas à son travail. Et comme les finances de Leblanc sont limitées, il sera bénévole. Il cherche à convaincre un nouveau copain, Georges Dor, de le rejoindre. Dor passe aussi l’été en Abitibi et Claude l’a rencontré quelques jours auparavant à Amos. Mais Dor refuse l’invitation car il dit ne pas être intéressé par la politique. Claude comprendra quelques années plus tard pourquoi son intérêt était ailleurs lorsque Dor deviendra une vedette au Québec après avoir écrit la belle chanson « la Manic » et plusieurs autres.

Le député libéral sortant est David Gourd né à Alfred en Ontario. Il sollicite un troisième mandat. C’est un ancien marchand devenu financier, rentier et dont la famille est propriétaire du poste de radio d’Amos. Il ne parle pas l’anglais et ne se gêne pas, dans ses assemblées publiques, pour traiter tous les Canadiens anglais d’Ontario de sales orangistes. C’est à Drew qu’il réserve ses pires insultes. Au parlement on l’appelle monsieur spoken, car il paraît qu’il répond au téléphone « spoken » au lieu de « speaking » à un Canadien anglais qui lui demande « May I speak to Mister Gourd ? ».  Il n’est pas bon orateur.

Claude rencontre le candidat Leblanc à une première assemblée dans un village voisin et l’aime bien. Il parle pour lui à plusieurs de ses assemblées. Suite à chacune d’elles, il y a réception chez l’organisateur pour y prendre un verre de « ti-blanc » et même chanter des chansons à répondre. Puis, jusqu’à passé minuit, c’est la dégustation de sandwichs, gâteaux, café que la maîtresse de maison et ses voisines ont préparés avec soin. Claude apprendra que cela est impératif pour toute assemblée. Malheureusement, il n’a pas la force de mener une telle vie car il lui faut, tôt le matin, préparer le travail de son groupe. Il part après avoir donné la main à tout le monde.

Leblanc est un chic type. Claude assiste à l’assemblée contradictoire des trois candidats. Il y a un indépendant (en réalité il est créditiste) sur les rangs, un Monsieur Duchesne. À son tour, il s’avance, commence à parler et a des problèmes de prononciation car il souffre des gencives. Il annonce que son dentier lui fait mal. Il le sort de sa bouche, le place sur la table et termine son discours. Claude regarde la foule qui ne semble pas offusquée par ce geste incongru. Il apprend vite que les gens de l’Abitibi aiment les campagnes électorales qu’ils suivent attentivement. Il se crée de nouvelles amitiés qui dureront longtemps mais aussi des inimitiés qui dureront tout autant. Ils sont « chauds » des élections.

Dans Landrienne, Claude, en collaboration avec le maire, organise un petit comité électoral avec les colons qu’il engage. Ceux-ci aiment ça car c’est un divertissement rare pour eux. La liste électorale n’est pas longue, les noms des électeurs sont partagés entre chaque membre du comité qui a le mandat d’aller visiter ceux qui lui sont attitrés pour faire un peu de cabale pour Leblanc. Au bout d’une semaine, le travail est complété et Claude les réunit pour connaître leurs impressions. La plupart n’aiment pas Drew et veulent voter pour un Canadien français, Saint-Laurent. Ils sont cependant prêts à voter pour Leblanc en considération pour Claude qui a apporté du travail dans leur village durant l’été. Claude est flatté de cela mais peu confiant qu’en fin de campagne, ils soient encore aussi reconnaissants car il sait que la reconnaissance n’existe pas en politique. Il compte beaucoup sur l’assemblée électorale, que le maire organise, où le candidat viendra leur parler. Il croit que la belle personnalité de Leblanc saura les amener sur son bord. Le jour de l’assemblée, il y a des feux de forêt qui font ragent depuis quelques temps dans la région. Savard attend plus de 100 personnes. Au milieu de l’après-midi, le vent souffle et la fumée couvre Landrienne. On voit à peine à 500 pieds. Quelques heures plus tard, la vitesse du vent diminue, change de direction et la visibilité redevient normale. L’heure de l’assemblée est arrivée, la salle est pleine pour le « parlement » (le nom que les colons donnent à l’assemblée lors de la visite du candidat) et tous sont sur leur « 36 », mais le candidat et deux autres orateurs qui l’accompagnent ne sont pas là. Ils ne peuvent être rejoints. Une heure passe, on ne voit rien à l’horizon sauf la fumée qui couvre la forêt. Savard et les colons déduisent que le candidat n’a pu se rendre à cause des feux de forêts. Face à cette situation, on s’apprête à annuler l’assemblée lorsque le maire demande à Claude de faire au moins un discours pour que les gens ne s’en retournent pas les mains vides.  « Ok » dit-il.

Il fait son discours habituel de 15 minutes et continue en résumant les promesses de Leblanc. Au bout de 30 minutes, Claude invite un membre de son groupe d’arpentage à prendre la parole. Il s’agit du plus âgé (il est dans la soixantaine) et il demeure à Lasarre. Il voyage avec sa vieille Nash dans laquelle il dort la nuit. C’est un « bleu » pur laine qui l’a harangué souvent sur la politique et qui a en tête toutes sortes de statistiques pour appuyer ses arguments politiques. Par exemple, il cite d’innombrables cas de dépenses inutiles du gouvernement dont le total se situe dans les 100 millions de dollars. Et, pour démontrer que c’est beaucoup, il estime l’épaisseur d’une piastre (un dollar) et donne la hauteur que représente les dépenses inutiles en billets d’un dollar placés un sur l’autre. La hauteur est phénoménale et tout le monde est scandalisé. A la fin de son exposé, Claude demande si quelqu’un aimerait dire quelque chose ou poser une question. Quelques colons se lèvent et parlent trois ou quatre minutes, des femmes posent des questions. Cela dure une bonne heure. D’innombrables sujets sont couverts. Beaucoup sont de nature provinciale, mais qu’importe, ce sont les préoccupations des gens de Landrienne et Claude apprécie qu’ils en parlent. Il leur donne son opinion dans la limite de ses moyens. Il sent que cela leur fait du bien. L’assemblée est levée et la plupart se retrouvent chez monsieur Savard pour le « ti-blanc ». Pour une fois, Claude fait exception et assiste à la réception puis rentre à Amos vers minuit. Le lendemain, Claude apprend que le Leblanc qui partait de Lasarre n’a pu assister à cause de la fumée sur les routes. 

De retour a Amos, Claude est invité par Bouchard à aller lire un texte de Leblanc à Radio-Nord. C’est du temps gratuit alloué aux candidats par le poste de radio. Claude exécute la tâche. Le soir, alors qu’il est au bar de l’hôtel avec un membre de son groupe d’arpentage, arrive Lili Gourd, la fille du député libéral qui agit comme son organisatrice. Elle apostrophe Claude à voix haute afin que tout le monde l’entende clairement. Il y a une trentaine de personnes dans le bar. Elle l’accuse de plagiat et le somme de retourner à Montréal car il n’y a pas de place pour des menteurs et des fraudeurs en Abitibi. Claude ne comprend pas de quoi elle parle et la traite de menteuse, aussi à voix haute. La tension monte rapidement. Les deux antagonistes sont debout et s’enguirlandent royalement lorsque Claude comprend finalement qu’elle s’en prend au texte qu’il a lu à la radio. Elle affirme que ce texte a été présenté comme l’opinion de son candidat alors qu’il est un éditorial qui a paru dans le journal Montréal-Matin, le journal « bleu » qui appartient à l’Union Nationale. Face à cette affirmation, Claude cesse toute discussion et sort rapidement du bar pour aller trouver Bouchard chez lui. Celui-ci lui confirme que Lili a raison. Claude est désappointé d’avoir participé à cette manœuvre électorale. Il retourne au bar de l’hôtel pour y rencontrer à nouveau Lili et lui admettre publiquement que ce fut une erreur, qu’il n’était pas au courant et s’excuse auprès d’elle. Elle le regarde, surprise, mais maintient son air bête. Claude rentre à sa chambre et est heureux que la campagne se termine. 

Il est au comité de Bouchard le soir de l’élection pour connaître les résultats. Le premier ministre Saint-Laurent est réélu. Il a perdu 21 comtés mais a sa majorité à la Chambre des communes avec 169 députés. Drew gagne 9 députés pour un total de 50, le CCF passe de 10 à 23 et le Crédit Social de Low monte à 15. Sept indépendants sont élus.

Au Québec, les libéraux ont élu 66 députés dont Jean Lesage, les PC ont 4 députés, 5 sont indépendants. Dans Chapleau, David Gourd a 10,495 votes contre les 6,280 d’Hilaire Leblanc et les 4,305 de Duchesne. Bouchard avait raison, Leblanc avait une possibilité de gagner. Dans Landrienne, Leblanc a obtenu une mince majorité et Claude en est très fier. A Verdun, le libéral Côté remporte une autre grosse victoire contre un nouveau candidat le PC Harold Monteith. Et Adrien Arcand, qui s’est présenté cette fois dans le comté de Berthier-Maskinongé-Delanaudière, a obtenu 39 % des votes. Il a changé de comté et a obtenu encore plus de votes, Claude n’y comprend rien. « Comment les Canadiens français peuvent-ils voter pour un extrémiste de la pire espèce ? »

La période électorale fut excitante. La vie trépidante avec ses amis Abitibiens reprend. Le samedi suivant l’élection, Denise S. invite au lac La Ferme tous ceux, parmi son groupe, qui ont participé à l’organisation de Leblanc, dont Vincent, Raymonde, son frère Jean-Jacques Martel et sa sœur Rita, Suzanne et son ami, le jeune Carrière et plusieurs autres. Il lui semble qu’elle ne peut se faire amie qu’avec des « bleus ». C’est une soirée de détente et Claude est bien dans sa peau. Il aime beaucoup l’Abitibi et ses nouveaux amis. Normalement, il ne boit pas beaucoup, quelques bières ou un rye et ginger ale est son quota. Dès qu’il en ressent l’effet, il arrête et tombe dans le Coca-Cola. Cependant ce soir-là, pour une raison qu’il ne comprendra jamais, il se laisse emporter pas la joie d’avoir fait un bon travail électoral. Il boit trop, beaucoup trop. Cela lui fait tourner la tête, il chambranle, il est vite « paqueté ». C’est la première fois de sa vie qu’il est dans cet état. C’est sa première « brosse ». Il vomit, mais l’effet maudit ne disparaît pas. Il s’évanouit et lorsqu’il se réveille le lendemain matin, il est dans son lit du Château Inn avec un mal de tête épouvantable. Il ne sait plus où il est et ce n’est qu’en regardant le plafond de sa chambre, toujours dans un état lamentable, qu’il réalise qu’il est à l’hôtel. Il ne se rappelle pas de la veille, sauf du début de la fête. Il ne sait comment il a pu se retrouver dans son lit. Il a honte et ne sait pas comment il va pouvoir affronter ses amis et surtout les frères Simard qui sûrement ont été mis au courant de sa frasque. Il se lève, prend un bain, descend prendre un café, retrouve ses sens. Le mal de tête s’atténue sans partir complètement et, comme tous les dimanches, il se rend à pied à la cathédrale pour assister à la grand’messe. Il a besoin d’air. La côte vers la cathédrale est difficile à monter. Il lui semble qu’elle est plus abrupte qu’à l’habitude. Il est en retard et entre dans le vestibule de l’église où il trouve Vincent qui assiste à la messe, debout. Celui-ci l’accueille avec un grand sourire. A la sortie de la messe, Claude s’excuse auprès de lui d’avoir perdu le contrôle et Vincent lui dit de ne pas s’en faire parce qu’en Abitibi c’est monnaie courante. « On est habitué, les gens par ici prennent un coup solide » lui dit-il. « Ne t’en fais pas, c’est la première fois que cela t’arrive » ajoute-t-il. Claude d’enchaîner « et c’est la dernière ». Cela ne lui arrivera plus jamais dans sa vie, sauf à une exception.

Les gars de son équipe commencent à trouver le temps long car le travail sur la Peter Brown n’est pas facile et ils ont hâte de retourner dans leur patelin et de reprendre leur vie d’étudiant. Ses deux chefs d’équipe l’approchent et lui demandent s’ils peuvent descendre à Montréal pour une fin de semaine et prendre le lundi pour revenir. Claude, comprenant la situation et dans l’intérêt de maintenir un bon travail d’équipe, accepte et leur demande par quel moyen de locomotion ils comptent s’y rendre. Ils veulent emprunter la fourgonnette du Service du drainage. Claude sursaute car il a reçu des ordres spécifiques sur ce sujet. La fourgonnette ne doit servir qu’au travail et pour des activités aux alentours d’Amos mais ne peut être utilisée à des fins personnelles. Claude leur explique la situation et se voit obligé de refuser. Les deux chefs d’équipe ne voient pas cela du même œil et le harcèlent pour obtenir le véhicule. Claude est dans une situation difficile. Il sait que si les gars n’ont pas ce qu’ils veulent, le travail d’arpentage en sera affecté. Par contre s’il accepte et si le Service du drainage l’apprend, il perdra la confiance de son employeur. Voulant à tout prix que le travail soit bien fait, il décide de prendre un risque et offre aux gars d’aller avec eux, de partir le vendredi en fin de journée et d’être de retour le lundi matin pour le travail. Les trois se relègueront pour la conduite de la fourgonnette pendant que les autres pourront s’assoupir. Les gars acceptent.

Claude a un « motton » dans la gorge lors du départ car il est très mal à l’aise. Ils se rendent à  Valdor, roulent jusqu’à la porte d’entrée du parc Lavérendrye à Louvicourt qui n’a qu’une dizaine d’habitations et sortent de l’Abitibi. Ils traversent le parc Lavérendrye sur une nouvelle route asphaltée, arrêtent au O’Connell lodge et continuent vers Mont-Laurier. Soudainement, la fourgonnette « tire à droite ». Ils font un arrêt d’urgence et constatent une crevaison. Claude sait qu’il n’y a pas de pneu de rechange dans la fourgonnette. Il est tôt le matin et il n’y a pas d’habitation dans les alentours. Il hèle une auto et prend un lift jusqu’à Mont-Laurier, une vingtaine de milles plus loin. Il est tôt le matin et ce n’est qu’à 06:00 que le garagiste se pointe. Celui-ci remorque l’auto et, constatant l’état des autres pneus, suggère à Claude d’acheter deux pneus neufs car il est possible qu’il ait d’autres problèmes pendant le reste du voyage. Le coût de deux pneus et le remorquage est de 40 $ et Claude a apporté avec lui 50 $. C’est cher à Mont-Laurier pour les touristes qui passent. Il hésite, finalement accepte et les deux pneus neufs sont posés à l’arrière du véhicule, celui restant est mis dans la fourgonnette. Il rentre à Montréal vers 10h00, fatigué. Il continue jusqu’à la baie Missisiquoi, après avoir laissé ses chefs d’équipe chez leurs parents et retrouve Charles-Émile et Antoinette. Ils sont surpris de le voir. Le dimanche, il va à St-François-de-Laval visiter sa blonde au chalet de ses parents. Et vers 18:00 il est sur le chemin du retour avec ses chefs d’équipe et rentre lundi matin à Amos à temps pour aller reconduire ses équipes à Landrienne.

Quelques jours plus tard, il reçoit un appel du divisionnaire du Service du drainage qui lui annonce qu’il a appris son excursion à Montréal. Quelqu’un l’a dénoncé. Le divisionnaire lui reproche son manque de responsabilité et lui dit qu’il avisera M. Baillargeon à Québec. Claude explique qu’il a agi dans l’intérêt du projet car les gars étaient fatigués, qu’il n’y a pas eu de journées de travail perdues mais cela ne mène à rien. Il n’a pas obéi aux consignes du Service, c’est tout ce qui compte. Il est très embarrassé. Il réalise qu’il a manqué à son devoir et il sait que c’est une tache sur son dossier qui lui nuira sûrement dans l’avenir. Il a manqué de jugement. En plus, il doit payer de sa poche le 40 $ de frais car il ne peut le réclamer au Service et ses chefs d’équipe refusent de payer leur part prétextant que c’est au Service à payer pour le remplacement des vieux pneus de leur fourgonnette. C’est une autre leçon de vie qu’il n’oubliera pas.

En fin d’été, le lieutenant-gouverneur du Québec, l’Honorable Gaspard Fauteux, est l’invité de la ville d’Amos. Il est le représentant de la reine Elizabeth II au Québec et a un rôle constitutionnel dans le gouvernement de la province. Le maire Fridolin Simard, qui fait toujours bien les choses, organise lui-même la tournée du lieutenant-gouverneur pour s’assurer que tout se passe sans anicroche et que son invité reparte heureux et impressionné par la ville d’Amos et ses habitants. Fauteux est dentiste de profession et est entré en politique en 1931 comme député libéral de Ste-Marie. En 1942, il se présente à l’élection fédérale et devient l’orateur de la Chambre des communes et, en octobre 1950, le premier ministre Saint-Laurent le choisit pour remplir le poste de Lieutenant-gouverneur du Québec.

M. Simard demande à Claude d’agir comme chauffeur de l’auto qui transportera l’important personnage. Et comme il arrivera par la route de Valdor, c’est à la limite territoriale de la ville d’Amos qu’il sera reçu par le maire et la délégation d’Amos. Le lieutenant-gouverneur changera d’auto à cet endroit pour celle que conduira Claude. A l’heure convenue, toute la délégation est à l’entrée d’Amos regardant vers l’horizon pour déceler un nuage de poussière qui annoncera l’arrivée de l’honorable Fauteux. L’auto que conduira Claude est en place, au milieu du chemin, sur la voie asphaltée de la ville et deux motocyclettes nickelées de la police sont à l’avant de l’auto. Monsieur le Maire explique clairement à Claude ce qu’il doit faire. C’est très simple. Dès l’arrêt de l’auto du lieutenant-gouverneur, Claude doit ouvrir sa porte pour qu’il en descende et M. Simard s’avancera pour lui donner la main et lui souhaiter la bienvenue à Amos. Puis, Claude fermera la porte, se dirigera vers son auto, ouvrira la porte arrière où l’Honorable Fauteux et monsieur le Maire prendront place, fermera la porte et ira prendre sa place de chauffeur. Puis, il devra suivre les officiers à motocyclettes. Rien de plus simple. 

L’auto du lieutenant-gouverneur vient de s’arrêter et Claude s’avance vers elle et remarque qu’il y a un personnage en avant du côté passager et un autre en arrière. Il est nerveux. Celui d’en avant est costumé d’un habit de militaire bleu marine, avec des épaulettes étincelantes et des boutons de bronze. L’autre est habillé en civil et est un petit homme. Claude ne sait plus qui est le lieutenant-gouverneur et se fiant aux apparences, se dirige vers celui en avant et lui ouvre la porte. Un homme grand et digne en sort.. C’est l’aide-de-camp du lieutenant-gouverneur. M. le Maire, embarrassé par ce qui se passe, se précipite vers la porte arrière et l’ouvre pour accueillir l’honorable Fauteux. La méprise de Claude est remarquée par plusieurs et il se sent angoissé. M. Simard, bon prince, ne lui en parlera jamais. Encore une fois, Claude a été trop impressionné par un personnage à l’air important. Le reste de la visite se déroule parfaitement et Claude remplit bien sa tâche de chauffeur du lieutenant-gouverneur.

L’été se termine et Claude quitte ses amis d’Amos avec regret. Il les invite à venir le voir à Montréal. Denise S. a passé un bel été et elle comprend que Claude n’est pas pour elle. Elle lui remet en souvenir un portefeuille sur lequel elle a repoussé le cuir et gravé sur la face l’emblème de Polytechnique et sur l’endos son nom dans un grand cercle et en dessous l’inscription Poly 51-55. Il le conservera toute sa vie pour se rappeler ces bons moments. Il part vers Macamic remettre tous ses documents au divisionnaire, les équipements d’arpentage et la fourgonnette et rentre à Montréal en train. Quel été !

 

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