Noël

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Noël

Nous sommes en 1943. Comme à chaque année, Claude et Pierre-Paul attendent fiévreusement les vacances de Noël. Ils sont heureux de quitter le pensionnat pour onze jours, ce Collège qu’ils n’aiment pas. L’annonce par leur père d’un arrêt au marché Atwater pour acheter leur « arbre de Noël » les plonge aussitôt dans l’ambiance des Fêtes. Ils choisissent un grand sapin, « bien fourni ». Arrivés à la maison de la rue Beatty, ils l’installent dans le portique pour le « faire dégeler et faire fondre la neige ». Antoinette les attendait. Elle embrasse ses garçons et les fait passer à la cuisine où la table est mise pour un bon souper familial. En apercevant le sapin, elle s’exclame : « Émile, il est bien trop gros ». Charles-Émile, Claude et Pierre-Paul prennent soudainement conscience de la dimension du sapin. Il leur semble deux fois plus gros qu’à l’achat. Et Antoinette d’ajouter : « C’est la même chose à chaque année !  On dirait Émile que tu fais exprès pour acheter le plus gros ! ».

Remplis de joie, ils partent à rire pour un oui ou pour un non. Pressés de « faire l’arbre de Noël », les garçons avalent leur souper en vitesse. Une fois dans le salon, on constate que le sapin fait au moins trois pieds de trop. Ses branches vont jusqu’à  envahir la fenêtre du salon. Qu’à cela ne tienne ! Charles-Émile, scie en main, coupe « le fouet » et les branches trop longues. Finalement calé sur sa base, droit et fier, le roi des forêts est vraiment magnifique. Il remplit le salon à lui seul. Antoinette a récupéré de la cave les boîtes de boules de Noël, les jeux de lumière et les guirlandes. Tous ensembles, ils décorent l’arbre et la maison. Deux heures plus tard, tout est fini. Voilà la maison prête pour le Père Noël. Claude et Pierre-Paul ont déjà oublié leur collège.

En se couchant ce soir-là, ils rêvent à la messe de minuit du lendemain. Ils vont d’abord entendre l’oncle Paul chanter le « Minuit Chrétien » dans sa paroisse; ils participeront ensuite au réveillon avec Mémère Lalonde et les familles de ses enfants. Paul a une belle voix et chante très bien. C’est un autodidacte qui a appris à chanter, en écoutant les records de grands chanteurs classiques. La famille rentre à la maison vers deux heures du matin. Tout comme leurs parents, Claude et Pierre-Paul sont morts de fatigue. Ils se couchent aussitôt. Ils savent qu’ils trouveront le lendemain matin leurs cadeaux de Noël au pied de l’arbre. Puis, départ pour Saint-Jérôme vers 10:00.

Comme à l’accoutumée, leurs parents les gâtent beaucoup. Parmi tous les cadeaux, quelques livres. Charles-Émile et Antoinette se réjouissent de pouvoir leur offrir ces plaisirs. Ils se rappellent leurs propres matins de Noël où, pour tout cadeau, ils ne recevaient qu’une  orange ou un autre fruit. Claude et Pierre-Paul sont ravis.

 C’est le moment de partir. On s’habille chaudement car le système de chauffage de l’auto n’est pas très efficace et, en ce matin ensoleillé, froid, sec et tout blanc, il faut être bien emmitouflé pour ce long voyage. Dès Chomedey, les enfants dorment. Ils ne se réveilleront qu’à l’entrée de Saint-Jérôme. Il est midi passé lorsqu’ils arrivent chez Mémère Dupras. Ils retrouvent la parenté, cousins et cousines et les soeurs de Charles-Émile. Comme d’habitude, la table est bien garnie. Dinde, tourtières, cretons, ragoût de patte et de boulettes, les miches du bon pain de l’oncle Henri et tous les plats traditionnels de Noël préparés par mémère Dupras. Encore cette année, Claude hérite du cou de la dinde et du cœur et Pierre-Paul d’une aile. Après le dîner, Charles-Émile, les cousins et les cousines font une longue promenade de digestion. Au retour à la maison, ils se trouvent un coin pour dormir en préparation de la grande fête traditionnelle du soir de Noël. D’habitude, celle-ci a lieu chez Mémère Dupras, mais cette année, par exception, elle a lieu chez sa sœur Rosa. 

 La maison de Rosa est située à côté de la Cathédrale sur la rue du Palais, à proximité de la rue commerciale, la rue Saint-Georges. La maison est grande. Tous les Dupras, les Labelle et les Carey y sont invités. Malgré tout, la maison déborde lorsque Charles-Émile y débarque avec femme et enfants. Dès qu’on les aperçoit, tout le monde se lève pour entourer Claude et Pierre-Paul et les applaudir à tout rompre. Les garçons sont stupéfaits. Claude se retourne vers son père pour lui demander ce qui se passe. Celui-ci explique que ces applaudissements leur sont destinés, à son frère et lui, pour marquer leur entrée au collège. C’est alors qu’il apprend qu’ils sont les premiers dans la lignée des Dupras et des autres, depuis l’ancêtre Jean-Robert, à se rendre jusqu’au collège.

 Claude est renversé. Il ignorait la chose. Il a même de la difficulté à y croire. On lui apprend aussi que plusieurs de ses ancêtres ne savaient ni lire, ni écrire et qu’il a beaucoup de chance de se retrouver dans un « grand » collège avec son frère. Ce qualificatif n’impressionne pas Claude qui connaît de mieux en mieux le Collège Notre-Dame. À ses yeux, cette institution n’est pas à la hauteur des perceptions de sa parenté. D’ailleurs, son idée est faite. Il devra changer de collège s’il veut se montrer digne des espoirs qu’on lui exprime par ces applaudissements. Il ne lui reste qu’à résoudre la question du « comment ».

 Après cette entrée aussi triomphale qu’inattendue, ils parviennent à retirer leurs couvre chaussures et les déposent le long du mur du vestibule où plus d’une soixantaine de paires sont déjà accumulées pêle-mêle. À la fin de la fête, ce ne sera qu’avec la plus grande difficulté qu’ils parviendront à les retrouver. Et, parmi les derniers à quitter, certains d’entre eux repartiront avec des couvre chaussures qui ne leur appartiennent pas. Gants, foulards, cache-nez, chapeaux ou tuques ont été enveloppés dans les manteaux tous empilés sur le lit des hôtes. C’est une vraie pyramide de laine.

La fête chez Rosa est mémorable comme toutes les fêtes de Noël. Après le souper, auquel toutes les familles ont contribué en apportant un plat particulier, la soirée démarre. Un premier rang regroupe les enfants, les filles et les femmes assis autour de la grande cuisine. Tous les autres s’installent derrière eux, debout, sur un ou deux rangs. Frédéric a invité un « violoneux ». Avec son bagage de « chansons à répondre » il fait chanter tout le monde. Il joue de son violon en « callant les sets (danses) carrés ». Il accompagne aussi les membres de la parenté qui participent au « tour des talents ». Le violoneux est soutenu par deux joueurs de cuillères qui frappent le dos de deux cuillères l’un contre l’autre sur leurs genoux et un joueur d’« os » qui fait claquer deux os (des cotes de bœuf de 1 pouce de largeur coupées à 8 pouces de longueur, bien nettoyés) dans sa main droite en les tenant entre ses doigts. En plus, ces accompagnateurs tapent des pieds et l’ensemble des bruits générés suit le rythme établi par le violoneux.

 Le fameux « tour » est mené de main de maître par Frédéric. Son rôle consiste à suggérer, à demander, quitte à insister au besoin pour que chaque invité vienne faire son petit « numéro de Noël ». Une bonne moitié de l’assistance joue le jeu de bon coeur. On aura droit ainsi à un compliment de Noël, une récitation, une histoire drôle, une gigue, une danse seule ou en couple, une pièce à l’harmonica, à la « bombarde », ou à tout autre instrument. Les enfants avaient ouvert le bal en récitant les compliments ou les poèmes qu’ils ont appris à l’école ou à la maison spécialement pour Noël et le Jour de l’An. Tous les participants sont applaudis chaleureusement.

 C’est une grande fête. Cette année encore, c’est Charles-Émile qui remporte la palme pour le meilleur show, avec ses saynètes sur « le renard et les poulets » et « le lutteur Robert». Il est bon conteur et sait mimer les personnages. On rit aux éclats de le voir marcher sur la pointe des pieds, la tête en arrière, les bras arqués, les mains branlantes et l’air narquois, en imitant le renard qui cherche à attirer les poulets, tout en déclamant dans un français châtié les mots censés être, à l’en croire, ceux d’une fable de La Fontaine. La cuisine est en délire. Et cela reprend de plus belle lorsqu’il enchaîne avec la description d’un match de lutte entre Yvon Robert, le grand lutteur Canadien français et Garibaldi. Il personnifie Garibaldi. On se tord de rire à l’entendre imiter l’accent italien et à le voir se tortiller et paraître souffrir comme s’il livrait un vrai combat ! Pierre-Paul retiendra l’histoire du renard et des poulets et l’utilisera sans vergogne lors des Noëls suivants. Quant à Claude, il prendra la succession de son père pour l’histoire du lutteur Robert.

 Tandis que chacun s’exécute, les hommes remplissent leur verre de St-Georges (vin rouge au goût douteux, très populaire à cette époque où les Canadiens français ne connaissaient pas le vin), de bière ou d’un petit blanc (alcool du genre gros gin) à une table installée près du lavabo. Le « tour » est quelque fois interrompu par un des buveurs qui entonne « prendre un petit coup c’est agréable, prendre un petit coup c’est doux… » sous le regard réprobateur de Mémère Dupras et de Rosa.  Il y a aussi des pauses pour les « danses carrées », les valses ou les polkas. Lorsque tout le monde est exténué ou en nage, on reprend le « tour ». La soirée est un flot ininterrompu de joies, de cris, de rires et d’applaudissements et se termine tard. Sur la fin, certains fêtards deviennent bruyants et même gênants. Charles-Émile est l’un de ceux qui les reconduisent, parfois vigoureusement, à l’extérieur pour qu’ils aillent s’y refroidir les ardeurs. 

Au retour chez Mémère Dupras, toute la famille est fatiguée, mais quand même ravie de la soirée chez Rosa. Le lendemain matin, au lever, ils retrouvent Mémère dans sa cuisine. La table est déjà mise. Elle est là, à leur offrir jambon, crêpes, sirop d’érable, œufs, « toasts », fèves au lard, pâtés, cretons… Un vrai régal, une fois de plus. Ils prennent plaisir à se remémorer les temps forts de la veille. Puis, ayant prévu une promenade en traîneau, Charles-Émile se rend à l’écurie atteler la jument à une carriole prêtée par son cousin Henri. Les cousins et les cousines, Claude, Pierre-Paul, Marie-Claire, Gisèle, Aline et Liliane, prennent place et s’assoient face à face sur les deux sièges. Charles-Émile et Antoinette occupent le banc du cocher. Les voilà partis pour une belle randonnée dans les rues de Saint-Jérôme. Et la fête continue…

Hélas, il faut rentrer à Montréal pour s’occuper des affaires. Dès le retour chez Mémère Dupras, Charles-Émile range dans le coffre de l’auto les bagages et les cadeaux. Viennent ensuite les tartes, les gâteaux et les tourtières que Mémère Dupras a cuisinés et qu’elle leur remet avec insistance. Et c’est le retour à Verdun. Claude est à la fois heureux et malheureux de rentrer à la maison. Il se réconforte à l’idée qu’ils reviendront dans quelques jours passer trois autres belles journées chez Mémère Dupras pour le Nouvel An alors que la fête reprendra.   

 

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