Yves

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Yves

Manon est enceinte à nouveau et attend son bébé pour octobre. Ça ne va pas bien. Elle vomit, est fatiguée et manque de force. Claude constatant sa condition accepte la proposition de son copain Pierre de louer une maison sur le bord de la mer dans l’état du Maine. Il la trouve à Wells Beach et la réserve pour le mois de juillet 1958. Les femmes et leurs enfants passent toute la période à Wells. Claude et Pierre y sont pour leurs vacances, mais pour le reste du temps partent de Montréal le vendredi midi pour s’y rendre et reviennent pour leur travail le dimanche en fin de journée.

Le premier anniversaire d’André est dans deux jours. L’eau de la mer est très calme et ce jour-là, il est assis sur le sable mouillé et laisse les vaguelettes caresser ses petits pieds. Surveillé constamment par Manon et Claude, il se lève tout à coup et les deux bras en l’air pour maintenir son équilibre, fait ses premiers pas. Ils sont émerveillés comme le sont Pierre et Louise, témoins de cet exploit. La cohabitation des deux couples est difficile car ils logent dans une vielle maison de bois et André est quelque peu braillard, surtout la nuit lorsqu’il se réveille. Cela embête leurs amis qui ne sont pas très heureux de la situation surtout que leur enfant dort toujours d’un profond sommeil. C’est une bonne leçon pour Claude qui s’assurera dorénavant qu’une telle situation gênante ne se reproduise pas.

Le congrès provincial du Jeune Commerce se tient à Rouyn-Noranda durant le week-end du 5 au 7 septembre 1958. Cela embête Claude à cause de la condition de Manon. Il s’informe auprès du docteur pour lui demander conseil et celui-ci l’assure que tout va bien, que le bébé est en bonne condition et arrivera en octobre tel que prévu. Manon sait l’importance qu’a ce congrès pour Claude et accepte qu’il s’y rende. Le congrès est en effet important car la Jeune Chambre de Valleyfield veut proposer une augmentation de cotisation pour celle de Montréal puisqu’elle a beaucoup plus de membres que les autres. La résolution ne tient pas compte des dépenses qu’encoure la Jeune Chambre pour offrir les services à ses membres et que son budget est très serré. Les cotisations à la Fédération sont par catégorie et basées sur le membership. Les gars de Valleyfield veulent créer une nouvelle catégorie pour Montréal afin de la surtaxer, comme dit Claude. C’est une autre démonstration du sentiment de frustration qu’ont les gars des régions par rapport à Montréal. Ils agissent comme des minoritaires qui craignent le plus gros et s’en méfient. Ce sentiment est complètement injustifié et, malgré les efforts de Claude, il demeure indélébile car trop ancré dans le passé. De toute façon, la Jeune Chambre de Montréal n’a que quelques votes à l’assemblée générale de la Fédération et ne mène rien. Arrivé à Rouyn, le vendredi en fin d’après-midi, Claude passe tout le temps de ce premier jour à cabaler les présidents des Jeunes Chambres de la province afin qu’ils votent contre la résolution. Beaucoup trouvent logique la position de Claude mais n’ouvrent pas leur jeu. Claude est quand même confiant que le bon sens primera et veut prononcer à l’assemblée générale un appel à la reconnaissance des obligations de la Jeune Chambre de Montréal et de l’influence qu’elle joue au niveau national et international puisqu’elle est la plus importante. Il se couche tard ce vendredi soir.

Vers 06:00 le matin, le téléphone le réveille et l’interlocuteur se présente comme le docteur Dufresne et le félicite d’être le père d’un nouveau bébé. Claude ne la trouve pas drôle et, à moitié endormi, ferme l’appareil et se rendort. Une minute plus tard, le téléphone sonne à nouveau et c’est encore la même personne sauf que, cette fois, Claude reconnaît la voix de son beau-père qui lui annonce que c’est vrai, il est le père d’un petit bébé garçon. Claude est surpris car le gynécologue Corbeil lui a bien dit que l’enfant ne naîtrait qu’en octobre. Le docteur lui raconte que Manon était seule et que vers 01:00 elle a ressenti ses douleurs et a su qu’elle allait accoucher prématurément. Elle cherche à communiquer avec lui ou Gaby au Lac Guindon, mais ne peut les rejoindre. Elle se recouche, attend une heure et rappelle. Sans succès. Elle décide d’appeler à leur maison de ville et, à son grand bonheur, ils sont là. Revenus du nord parce que Gaby avait oublié de la viande congelée sur son lit et craignant des dégâts, ils avaient décidé de coucher à Outremont et d’aller au chalet le lendemain. Dès que Manon explique sa condition, le docteur saute dans son auto avec Gaby pour aller la cueillir et l’amener à l’Hôpital du Christ-Roi de Verdun. Gaby garde André à la maison. 

À l’hôpital, il y a un peu de confusion. Les infirmières pensent qu’Origène est le mari et ont de la difficulté à rejoindre le gynécologue. Manon souffre et est inquiète. Origène l’assure que si Corbeil n’est pas là, il l’accouchera. Finalement son médecin arrive et met au monde un bébé prématuré de 7,5 livres, tout beau et tout blond.

Claude dit au docteur qu’il fera tout pour rentrer à Montréal tout de suite. Il fait sa valise, laisse un message aux autres délégués de Montréal de ce qui arrive, trouve un taxi et se rend au petit aéroport de Rouyn-Noranda. Le premier vol disponible est vers 10:30. Il attend. Vers midi, il entre à l’hôpital du Christ-roi de Verdun et trouve Manon très fatiguée. Elle l’accueille en lui disant « maudite chambre de commerce ». Il vient de comprendre tout le fardeau que comportent pour Manon les activités de Claude dans cette  association qui lui enlèvent son mari presque tous les soirs de la semaine et le samedi. Il a beau la féliciter, l’embrasser, lui expliquer que le médecin lui avait dit qu’elle n’accoucherait qu’en octobre, rien n’y fait, elle est révoltée d’avoir été laissée seule dans cette circonstance et d’avoir eu peur de ne pouvoir rejoindre ses parents. Claude la comprend et est très malheureux. Entre-temps, le bébé est amené à la chambre et Manon oublie subitement ses malheurs. Claude voit son nouveau fils pour la première fois. Il est beau. Il est très beau. Il est parfait. Quelques jours plus tard, Manon et le bébé  rentrent à la maison, André réalise qu’il y a maintenant un autre bébé dans la maison et que toute l’attention ne sera plus tournée exclusivement vers lui.

Manon ne va pas bien. Le bébé non plus. Il boit peu, il vomit, il s’affaiblit. Le pédiatre Rémi Archambault vient le voir et découvre qu’il a une infection à la bouche et qu’il a sûrement été infecté à la pouponnière. Claude a instantanément un flashback : il revoit son petit frère Alain qui était aussi revenu de la pouponnière du même hôpital avec une infection et en est mort quelques jours plus tard. Claude ne peut croire que l’histoire se répètera. Il va voir le bébé étendu dans son lit, presque inerte, si petit et si frêle, pâle, les yeux fermés. Il a peur. Le docteur revient le soir même et dit croire que le bébé se défend mal de son infection avec le lait reconstitué qu’il boit. Il suggère de mettre de côté toutes les formules de lait, de prendre le lait frais dans le réfrigérateur et, après l’avoir réchauffé, de nourrir le bébé. Il passe une bonne partie de la nuit, assis au salon, le bébé dans ses bras à le nourrir goutte à goutte. Une journée plus tard, le petit homme est transformé. Son teint est meilleur, il bouge ses petites jambes, il est sauvé. Les parents sont heureux. Leur pédiatre est le meilleur. 

Le baptême est fixé au 21 septembre à l’église Notre-Dame-du-Sacré-Cœur de Ville Lasalle. Pour le nom du bébé, Manon veut Yves alors que Claude préfère Pierre, ils s’entendent sur Pierre-Yves. Le jour du baptême, le bébé est baptisé Pierre, Yves, Eugène et Joseph et son parrain et sa marraine sont Origène et Gaby. La réception est sur la rue Lacharité où un grand et magnifique gâteau attend les invités, dont Charles-Émile, Antoinette, Francine et mémère Lalonde. L’inscription sur le gâteau est « bienvenue Pierre-Yves ». Manon l’appelle toujours « mon petit Yves » et avec le temps c’est son nom. Encore une fois, la convalescence de Manon est longue et le travail de s’occuper de deux jeunes enfants à la maison dans un petit logement sans pouvoir les amener dans la cour (une condition du bail défend l’usage de la cour par le locataire) est un fardeau pour Manon.

Francine est devenue une belle grande fille de 12 ans. Elle est enjouée, a un superbe sourire et vient d’entrer au collège Marguerite-Bourgeois pour ses années d’élément et de syntaxe. Malheureusement, elle n’aime pas le latin et craint de ne pouvoir réussir son année. Sa vie au collège est plus difficile. Désappointée, elle change d’institution et devient étudiante externe à l’école normale Notre-Dame-des-Anges, près des rues Atwater et Sherbrooke, dirigée par les Sœurs de la Congrégation. Sa meilleure amie est Françoise Brunet. Elles aiment quand Antoinette organise des parties de cartes avec les voisines, les petites Côté, dont le père est le député libéral de Verdun à Ottawa. Mais sa vraie grande amie est Antoinette. Celle-ci s’occupe encore beaucoup d’elle. Elle est sa coiffeuse et pour la satisfaire, lui peigne ses cheveux blonds. Ils s’entendent à merveille et Antoinette est son modèle. Comme Antoinette n’est pas chicanière, Francine ne l’est pas et ne le sera jamais. Elle ne se chicane jamais avec ses frères. Ce sera toujours ainsi. Francine aime lorsqu’elles vont magasiner dans sa petite Morris anglaise ou roulent jusqu’au Parc Belmont pour y passer la journée ou encore vont assister à la messe à l’oratoire Saint Joseph…

Pour elle, ses parents sont riches. Elle le juge par leur grande maison du boulevard Lasalle, le chalet à la Baie, l’auto presque toujours neuve de son père et la Morris, le manteau de fourrure de sa mère, son frère Claude qui a été à l’université, son habillement de qualité. Antoinette lui explique qu’ils vivent bien mais qu’ils ne sont pas riches et lui explique qu’ils ont travaillé fort pour ce qu’ils ont. Elle lui raconte avoir tout perdu à un moment donné, tout, particulièrement sa belle maison de Crawford Park, qu’elle aimait tant. Elle avait vu des années de travail s’envoler en fumée. La douleur qu’elle avait alors ressentie lui avait fait très mal mais elle n’avait pas voulu la montrer. Et sans leur détermination farouche de refaire leur vie, ils n’auraient jamais pu réussir. Mais ils se sont retroussés les manches et grâce au sens d’affaires de son père, ils ont pu continuer à donner à leurs enfants ce qu’ils n’ont pas eu dans leur jeunesse. Ce ne fut pas facile. Plusieurs fois, ils peinaient à rencontrer les deux bouts. Elle raconte comment elle tricotait les chandails de chacun, faisait les manteaux des garçons dans les habits de leur père, préparait la nourriture avec les ingrédients les moins chers et cultivait un jardin pour ses légumes. Elle sortait peu. Et quand finalement tout alla mieux, ils économisèrent le plus possible. Elle veut lui faire comprendre que l’on peut avoir beaucoup si on travaille fort et si on économise.  

À Noël, Charles-Émile invite Claude à son bureau et lui demande pourquoi il n’achète pas une maison pour sa famille. Claude, étonné par l’intervention de son père, lui explique que c’est simple : il n’a pas l’argent comptant pour en acheter une. Et il est surpris d’entendre Charles-Émile lui offrir un prêt de cinq mille dollars sans intérêt, soit un montant suffisant avec une hypothèque pour faire l’achat d’une propriété. Claude accepte et promet à son père qu’il le remboursera le plus vite possible. Quelques mois plus tard, il trouve dans le quartier Riverside Park de Ville Lasalle, le 635 de la 35ième avenue. Ils y déménagent le 1er mai 1958 avec deux enfants pétants de santé.

Sa famille a maintenant un bon toit et espère une fille.

 

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