au 4 février 2002


Ce dialogue porte sur la montée des communistes, l’Amérique latine, la défense des droits des femmes et l’autonomie de la Kabylie.

Le 4 février 2002

Mansour: Je n’ai toujours pas répondu à ton affirmation que les USA ont réussi à enraciner les principes de la démocratie, comme nous la percevons, et que le peuple d’Amérique latine doit une fière chandelle à ce peuple généreux des USA. Il ne fait pas de doute que la démocratie à l’occidental commence à prendre racine dans pratiquement tous les pays d’Amérique latine. Voilà un progrès certain.

Mais je voudrais te poser une question très simple, à laquelle je n’arrive pas à trouver de réponse à l’heure actuelle. Tout d’abord, à quel prix cette soit-disant démocratie a été instaurée dans ce sous continent ? Penses-tu réellement que c’était moralement justifié pour les Américains de renverser un régime démocratiquement installé au Chili (celui de Allende) par le sang et le massacre de milliers d’ouvriers et fermiers chiliens dans les années 70 ? Était-ce moralement justifié lorsque les USA ont armé et financé les «contras» contre le Nicaragua dans les années 80 ? Par ailleurs, était-il moralement juste de supporter les régimes militaires de la Corée du sud et de Formose dans les années 50 pour soit-disant protéger l’esprit démocratique de ces nations ? N’est-ce pas au nom de ce même principe que les Américains ont fait assassiner les Darg Hmmarshold et Lumumba pour installer Mobutu, création des services français belges et américains qui se présentait comme le défenseur de la démocratie en Afrique.

Claude: A mon point de vue, la réponse est claire. Les USA voulaient à tout prix arrêter la montée des communistes et des socialistes dans le monde. N’est-ce pas Kruschev qui a averti le monde que le parti communiste prendrait racine partout et qu’il était pour enterrer les Américains et les autres pays occidentaux, ou est-ce Staline, ou Lénine? Devant l’intrusion des communistes dans tous les pays, les USA les ont combattus partout où l’hydre communiste montrait la tête. Que ce soit en Asie, en Afrique, en Amérique centrale, en Amérique du Sud, dans les Caraïbes ou l’Europe, partout les USA étaient là pour arrêter les communistes dans leurs pas et faire cesser cette progression de la sympathie communiste qui devenait alarmante et dangereuse. Ainsi à Costa Rica, Salvador, Nicaragua, Chili, Cuba, Grenade, etc…, comme au Congo, en Corée, au Vietnam, et ailleurs… les régimes ont connu une riposte américaine directe ou indirecte qui avait pour but d’arrêter la menace de la théorie communiste. Je crois que nous devons les remercier de cette attitude et de ces actions qui ont résulté en une démission globale des régimes politiques socialistes et communistes des pays de l’Europe de l’Est, et tout particulièrement de l’URSS. Aujourd’hui, tous ces pays vivent dans une paix retrouvée et prennent espoir dans l’avenir. Cela ne me paraissait pas possible avant 1989, mais tout à coup le château de cartes de Lénine et cie s’est écroulé et tout est devenu réalité.

Certes comme toi, j’ai regretté l’attaque sur le palais présidentiel de Allende, qui m’était devenu très sympathique, et sa mort m’a peiné. Cela m’avait, sur le coup, choqué et révolté contre les Américains. Ce n’est que plus tard que j’ai compris le grand jeu qui se jouait dans le monde. J’ai appris alors que la politique n’est pas pour ceux qui ont des jambes molles ou un petit cœur saignant.

Mansour: Revenons maintenant à la situation en Amérique latine. Tu prétends que les latinos à travers ce sous-continent sont mieux aujourd’hui qu’ils ne l’étaient dans le passé. Cette affirmation dépend de ce que tu veux dire par là. La croissance macroéconomique des économies de ce sous-continent est certainement bonne ces derniers temps, notamment au Chili et au Brésil. Mais nous avons là, le problème de l’arbre qui cache la forêt. Il faut toujours se poser la question à qui profite la croissance

de la richesse d’un pays. De mon point de vue, je ne vois aucune différence jusqu’à présent, à l’exclusion du Chili que je classe à part dans ce sous-continent, entre les beaux jours de la colonisation espagnole de ce continent et aujourd’hui, en ce qui concerne la grande majorité des masses populaires qui l’occupent.

Claude: Je suis totalement en accord avec toi. Le Chili est particulier et n’a rien à faire avec tout ce qui se passe dans l’Amériques du sud. J’admire beaucoup les Chiliens que je trouve racés, intelligents, dynamiques, cultivés et entreprenants. C’est un beau peuple. Il a eu l’intelligence d’élire un Salvador Allende à un bon moment, un moment particulier, et je crois profondément que cet homme aurait aidé, non seulement son pays mais aussi tout son continent à retrouver son équilibre. Il aurait fait mieux que le colonel qui l’a suivi, même pour les entreprises tout en évitant les massacres et les enlèvements. Mais, que veux-tu, c’est la vie…

Mansour: Le pauvre, qu’il soit au Brésil, en Bolivie, au Mexique ou en Jamaïque est plus démuni que jamais. Mieux encore, même cette fameuse classe moyenne qui est supposée être la base de la démocratie à long terme est plus en danger aujourd’hui qu’elle ne l’était durant les années des régimes militaires de l’Amérique du sud. Qui paie aujourd’hui le coût de la restructuration économique, pour soit-disant entrer dans la globalisation de l’économie mondiale, si ce n’est le pauvre ouvrier des usines, l’instituteur ou le policier de ce sous-continent. Les riches ont déjà réglé leurs problèmes, grâce à l’ouverture mondiale en mettant toutes leurs épargnes a l’abri des dévaluations orchestrées pour les servir en premier lieu.

Claude: J’espère que tu vas admettre que la situation du Mexique s’améliore considérablement depuis la venue du libre échange et de la globalisation des marchés. Je crois aussi que le changement de gouvernement de l’an dernier lorsque le parti au pouvoir éternel a finalement été remplacé une première fois, apportera avec le nouveau président Fox une dynamique nouvelle à ce merveilleux et grand pays. Le Brésil se retrouve après les scandales de l’ancien président. Quant aux autres pays, je ne sais pas trop ce qui s’y passe mais je crois, globalement, que les efforts des USA pour éliminer la fabrication de drogues contribuent beaucoup à améliorer leur situation politique. Généralement, j’ai l’impression que tout s’améliore, enfin.

Mansour: Regarde ce qui se passe en Argentine, qui a été plus loin que n’importe quel pays du continent dans son programme d’ouverture vers l’extérieur jusqu’à même accepter la parité de sa monnaie avec le dollar américain. Nous avons une expression intéressante en Kabylie qui décrit grosso modo une maison fictive pour avertir les gens de ne jamais faire confiance à ce qu’ils voient «La maison est bien décorée de l’extérieur, mais elle continue à abriter des bêtes de somme à l’intérieur». Je ne suis pas comme tu pourrais le penser à travers mes remarques contre la démocratie, mais je suis contre le prix qu’on impose à la majorité des populations pour installer cette démocratie aussi bien politique qu’économique. Je peux facilement anticiper ta réponse à ce que je viens de dire à savoir: est ce que j’ai un autre schéma pour amener une société à accepter et profiter de la démocratie comme nous la percevons. Ma réponse est non. Si j’avais la réponse à cette question j’aurais le droit de revendiquer le titre de nouveau prophète des pays pauvres. Mais cela ne m’empêchera tout de même pas de me révolter contre toutes les interventions extérieures pour soit-disant jeter les racines de la démocratie dans un pays ou un autre.

Claude: Tu n’as pas de solutions alternatives et c’est peut être parce qu’elles n’existent pas. Il faut toujours en politique regarder le «big picture», sinon on ne fait rien. Les grands hommes du monde ont posé de grands gestes. Favoriser, populariser, forcer, imposer la démocratie dans tous ces pays a été de la grande politique. A la longue la population y trouvera son gain. Le droit au chapitre, la justice, l’égalité, la reconnaissance du talent, des efforts, de l’intelligence et tout autre avantage de la démocratie sont des garanties qu’à la longue tous et chacun des habitants de ces pays retrouveront leur dû. Finis les outrages, la pauvreté sans ressources, l’injustice sociale, l’injustice légale, le silence. Je crois que le prix qu’a payé ces populations n’est pas cher pour ce qu’ils récoltent. Les interventions extérieures sont venues parce qu’à l’interne c’était la continuation du rejet de ces êtres humains et pour eux toujours le néant.

Mansour: Cela me fait rire quand je vois Bush et ses acolytes justifier aujourd’hui, indirectement du moins, leurs actions en Afghanistan, en nous rappelant que c’est grâce à l’Amérique que nous avons enfin un régime afghan qui a le courage de choisir une femme comme membre du gouvernement. Mais si l’émancipation de la femme est réellement un sujet fondamental pour la politique extérieure de Bush, pourquoi ne l’applique-t-il pas au moins dans les pays qui lui sont soumis inconditionnellement comme l’Arabie saoudite et surtout le Koweït. Est-ce que la femme Saoudienne ou Koweitienne mérite moins que la femme Afghan ? Est-elle moins éduquée ? Loin de la. Mieux encore, pourquoi tout en insistant sur les droits des femmes en Afghanistan interdit-il à ses propres citoyens féminins servant dans les forces militaires américaines en Arabie saoudite de changer de comportement tout simplement pour satisfaire les exigences les plus rétrogrades vis-à-vis des femmes dans ce pays. Même après des protestations de certaines femmes américaines, le Defense department des USA n’a rien trouvé de mieux à dire que de conseiller aux femmes américaines servant dans ces services qu’elles avaient la liberté de s’habiller comme elles le voulaient mais qu’il ne fallait tout de même pas oublier qu’elles sont les invitées d’une autre nation, et donc éviter de créer des incidents diplomatiques avec l’Arabie saoudite. Ceci c’est passé la semaine dernière. Et cette semaine Bush a l’arrogance de se presser devant le peuple américain comme le défenseur des droits des femmes. Quel culot !

Claude: Oui, je suis en accord avec toi. Bush junior profite de l’ignorance «crasse» des américains sur la situation des femmes dans les autres pays arabes du monde. Peut être ne le sait-il pas lui-même? Toi, plus que d’autres, tu comprends cette situation car tu as vécu cette situation en Algérie où les femmes devaient se voiler. Pourquoi, toi et tes amis ne vous êtes vous pas révolté de cette situation pour chercher à la corriger? Il vrai qu’au début de mon travail en Algérie, cela me semblait moins répandu qu’actuellement ? Mais cela n’efface pas ma question. Pourquoi avez-vous toléré cela chez vous, et continué à imposer cela à vos femmes et vos filles ? (peut être pas toi, mais tes voisins).

Mansour: Je suis sûr que tu as suivi de prêt l’affaire d’Enron et de ses retombées politiques aux USA. Parles moi un peu de ce monde des affaires que tu connais très bien et dont je n’ai aucune idée pour le moment. Les démocrates pensent, à tort je crois, exploiter les relations étroites entre Bush/ Chaney et les empires pétroliers américains. Je suis persuadé qu’il y a toujours eu des relations entre les partis au pouvoir et le grand business américain, même du temps de Clinton. Le seul homme politique de stature nationale aux USA à dénoncer cette relation a été Eisenhower, quand il avait mis en garde le peuple américain contre le nouveau complexe militaro-industriel américain qui se dessinait à l’horizon publiquement.

Claude: Oui, Eisenhower a bien agi dans ce cas. Il était d’un courage unique. Les USA c’est de la «business». Il ne faut jamais oublier cela. C’est la raison principale de la force de ce pays et de sa primauté dans le monde. Malheureusement, il n’y a pas suffisamment de contrôle gouvernemental dans les activités des compagnies. De plus, la loi électorale favorise des contributions, exagérées et indécentes, des compagnies aux partis politiques et aux individus, candidats ou élus. Voilà la source du problème. Il n’y a pas d’indépendance entre les deux et celui qui paye, le plus fort, fait finalement ce qu’il veut. Il faudra que la loi américaine, régissant le financement des partis politiques et des campagnes électorales des individus, change du tout au tout et limite les contributions financières, à l’un ou à l’autre, à des montants insignifiants, comme disons $5,000, pour éliminer toute source d’influence de l’argent. Enron me semble un cas patent d’une compagnie dont les dirigeants ont gavé les hommes politiques et leurs partis et ont obtenu que ceux-ci acceptent leurs revendications et ferment les yeux sur leurs activités plus ou moins légales. C’est une maladie grave qui existe dans le «big business» américain et, malheureusement, ce n’est pas un président républicain qui pourra le guérir. Pendant ce temps c’est l’ouvrier qui souffre, et qui va souffrir encore davantage, car il voit ses économies, placées dans son fond de pension, s’évaporer. Comme tu vois, l’Amérique est loin d’être parfaite !

Mansour: Je suis enfin content de savoir que tu ne rejettes pas toutes formes de résistance violente pour libérer un peuple opprimé. Mais ta logique qui la rend ineffective parce que les moyens de destructions sont de plus en plus sophistiques et chers, donc inaccessibles aux combattants de la liberté, m’échappe entièrement. Depuis quand les peuples opprimés n’ont pas la chance de chasser leurs oppresseurs que s’ils ont accès à des moyens de lutte aussi importants que les oppresseurs. Est-ce que les Vietnamiens, les Algériens ou les Africains du Sud auraient dû attendre jusqu’à ce qu’ils aient des armes égales à celles entre les mains de leurs oppresseurs pour lancer leurs luttes de libération nationale ? Et que la diaspora Juive attendre jusqu’à ce qu’elle accumule autant d’armes que l’empire britannique pour lancer son mouvement de libération en Palestine ? Je te citerai aussi le cas de l’Irlande qui a arraché son indépendance à l’Angleterre alors qu’elle ne pouvait certainement pas se mesurer militairement à son occupant. Je peux même te citer la guerre d’indépendance des USA. Et ma liste reste infiniment courte comparée à tous les cas que nous pouvons retrouver dans l’histoire de l’humanité. Le succès ou l’échec de toute stratégie de libération dépend en fait des intentions profondes des populations opprimées et des circonstances dans lesquelles ces populations vivent. Pourquoi veux-tu qu’un peuple opprimé choisisse les affres de la résistance armée s’il pense que la voix de la non-violence est à sa disposition. Je te signale aussi que la grande majorité des guerres de libération ont été précédées de tentatives répétées de libération par voies pacifiques. Ainsi Ho Chi Min avait sillonné le monde entier pendant des décennies avant de se rendre compte que la seule voie de libération était la lutte armée contre le colonialisme français dans les années 50 et les USA durant les années 60 et 70. En Algérie, pendant plus de 40 ans les dirigeants nationalistes ont poursuivi la voie du dialogue et des urnes pour émanciper leur peuple. Mais à chaque tournant, ces dirigeants se sont retrouvés en prison et leurs mouvements mis hors la loi par les autorités françaises. Et ces dernières, tout comme celles des USA chez eux, présentaient à la population française les revendications des nationalistes algériens et vietnamiens comme une intervention extérieure telle le monstre du communisme international pour justifier leurs refus.

Claude: Rien ne prouve, pour tous les pays que tu mentionnes, qu’une contestation non-violente des injustices n’aurait pas atteint à la longue le même objectif que les guerres dévastatrices qu’ils ont connues et leur nombre incalculable de vies humaines épargnées. La non-violence est aussi une guerre, une guérilla, une contestation, une adversité très dure. Et, tout en étant différente de celles des armes, elle peut atteindre les mêmes buts. Elle n’est pas facile, elle est dangereuse, et ceux qui y contribuent savent qu’ils mettent tout en jeu. Est-ce que les chefs des révoltes, que tu cites, y ont pensé, et avaient-ils la force de caractère pour la diriger et la vision de ses possibilités ?

Mansour: Le cas des Palestiniens aujourd’hui, me parait très similaire à la situation des Algériens durant la colonisation française. Tout comme pour le cas de l’Algérie où la présence française avait atteint un niveau que la démographie même du pays commençait à changer au détriment des populations autochtones. Figures-toi qu’en 1956, il y avait déjà plus d’un million d’européens citoyens français résidant d’une manière permanente en Algérie, alors qu’il y avait moins de 9 millions d’indigènes algériens. Tous les leviers de l’économie du pays étaient entre les mains des pieds-noirs, alors que les Algériens étaient relégués à une situation pire que celle des noirs américains de la même période. En 1954, le taux de scolarisation en Algérie pour les Algériens était inférieur à celui des noirs du Congo belge. La guerre de libération en Algérie avait commencé avec moins de 300 fusils de chasse et quelques vieux fusils allemands de la première guerre mondiale. Alors que la France était un membre principal de l’OTAN de l’époque. De 1954 à 1956 les forces armées françaises étaient passées de 100,000 à plus de 600,000 soldats, renforcées par les gardes territoriales (milices pieds-noirs) et les Harkis. Contrairement au VietNam qui a gagné la guerre aussi bien contre la France que les Usa, l’Algérie a perdu la guerre, mais elle a réussi a faire comprendre à la France qu’elle ne pourra jamais se débarrasser du soulèvement populaire en Algérie tant qu’il y aurait un seul Algérien encore vivant.

Par ailleurs, tout comme le peuple algérien qui a abandonné tout espoir de voir une assistance importante de la part de ses « frères arabes » avant même le déclenchement de sa guerre de libération, le peuple palestinien a finalement compris qu’il ne pourra compter que sur ses propres sacrifices pour se libérer. Il va souffrir le martyr durant sa lutte contre I’occupation israélienne, mais il finira par forcer les autorités israéliennes à les libérer car le prix de leur occupation deviendra de plus en plus insupportable. Quelques soient les forces israéliennes et américaines, le peuple palestinien finira par sortir vainqueur de ce conflit. Il n’y a pas une force au monde capable de garder un peuple, aussi faible soit il, indéfiniment.

Claude: Je crois que tu as raison et que les Palestiniens sortiront vainqueurs de la situation dans laquelle ils se trouvent. Et je veux ajouter que je considère que l’Intifada est une contestation non-violente qui a été menée par les Palestiniens. Ce n’est que la riposte de l’armée israélienne qui en a fait une bataille violente. Avec des roches qui ne pouvaient blesser personne, les jeunes palestiniens ont fait valoir au monde la justesse des revendications de leur peuple. Malheureusement tout a généré dans un interminable bain de violence, des deux côtés, qui continue…. Je ne vois pas comment une solution peut être trouvée dans les circonstances. Mais elle viendra.

Mansour: Le cas de la Kabylie est un peu plus compliqué pour moi en tous les cas. Tu sais que je continuerai à refuser toute idée de partition d’une nation que j’ai aidé a créer de toute pièce. Mais je sais aussi que le problème identitaire des Kabyles est aussi important que les revendications des Palestiniens. Ils ne pourront plus accepter une situation de citoyen secondaire dans une nation pour laquelle leurs pères et mères ont tout sacrifié pour son établissement. Pendant des décennies j’ai fermement cru qu’une solution pacifique et bénéfique à long terme pour toute la nation algérienne était possible et nécessaire.

Je te ferai une confidence que seuls les amis algériens les plus intimes connaissent. En Juin 1962, alors que le Gouvernement Provisoire de la révolution algérienne était déjà disloqué, j’ai eu l’occasion de discuter de l’avenir de l’Algérie avec Ait Ahmed (un des Historiques de la révolution) dans un café à Tizi-Ouzou. Je savais que ce leader nationaliste était venu à Tizi pour mobiliser les militants de l’intérieur contre le coup d’état que Ben Bella avec l’appui de Boumediene avait fait à la réunion de Tripoli. En principe, j’étais d’accord avec ses intentions de faire barrage à ce coup d’état militaire, même s’il avait été réalisé en dehors du territoire algérien. Mais connaissant les antécédents de Ait Ahmed durant particulièrement le conflit entre les berbères et les arabisants, au sein du mouvement nationaliste MTLD/PPA, dans les années 47-49 et sa trahison des revendications Kabyles, je lui avais demandé d’une part de ne pas prendre la tête de cette fronde contre Ben Bella et surtout de ne pas annoncer la création de cette fronde en Kabylie. Comme il savait que j’étais le frère de Said Oubouzar qui connaissait tous les détails de cette trahison des Kabyles, il m’avait répondu froidement qu’il n’était pas un politicien idiot et qu’il savait que toute initiative lancée à partir de la Kabylie était vouée à l’échec, car elle allait galvaniser toutes les autres populations arabes contre ce mouvement. Quelques mois plus tard, j’étais en Amérique pour reprendre mes études. Je ne comprenais pas grand chose aux informations télévisées en Anglais quand soudainement j’ai aperçu l’image d’Ait Ahmed surgir sur l’écran de la télévision. Je savais qu’un malheur était tombé une fois de plus sur l’Algérie. Je me suis empressé de chercher le Washington Post et j’ai appris que le Colonel de la Willaya Kabyle en compagnie d’Ait Ahmed s’était retranché sur les hauteurs du Djurdjura (en Kabylie) pour mener une lutte contre la dictature de Ben Bella. La presse internationale et notamment française faisait déjà d’Ait Ahmed le héros, comparé à Che Guevara. Il était présent partout avec le fusil qui lui a été soit-disant offert par Fidel Castro, et il répétait qu’il n’allait jamais permettre aux autorités militaires algériennes de le capturer vivant. Heureusement, le Maroc, pensant que la nation algérienne était en voie de disparition, avait choisi ce moment pour attaquer l’Algérie et revendiquer une grande partie de l’ouest algérien y compris la ville minière de Tindouf. Le jour même où les troupes marocaines ontfoulé le sol algérien, le colonel de la willaya Kabyle s’était immédiatement dissocié des manoeuvres d’Ait Ahmed et avait donné l’ordre à toutes ses troupes de se diriger immédiatement vers la frontière algéro-marocaine pour défendre l’intégrité nationale du pays. Ayant perdu l’appui des forces militaires de la Wilaya Kabyle, Ait Ahmed n’avait plus de troupes pour mener sa vendetta contre ben Bella. «To make the story short» comme on dit en Anglais cette tragique aventure a coûté plus de 2000 disparus en Kabylie seulement. Par contre Ait Ahmed continue à vivre paisiblement en Suisse tout en continuant à semer la merde en Kabylie avec son parti le FFS.

La création du RCD , un autre parti politique créé en Kabylie, pour initialement relancer les revendications culturelles Kabyles, était en grande partie une réaction à toutes les trahisons passées d’Ait Ahmed. Le ras-le-bol des populations Kabyles est arrivé à un point d’ébullition en mai de l’année dernière avec l’assassinat d’un jeune lycéen en Kabylie par la gendarmerie. Le nouveau mouvement de révolte Kabyle avait dès le départ déclaré qu’il n’avait aucune intention de recourir a la violence. Il a organisé des dizaines de marches à travers la Kabylie et même à Alger pour forcer le régime a se pencher sur les revendications des Kabyles sans en aucun moment brandir le spectre de partition du pays et encore moins d’un recours à la violence pour faire admettre les revendications des Kabyles. Mais tout comme l’administration coloniale française avait traité les revendications des nationalistes algériens dans les années 30-50, le régime algérien d’aujourd’hui n’a rien trouvé de mieux qu’ignorer toutes les manifestations en Kabylie mais réagir violemment contre les manifestants à chaque fois qu’ils organisaient une marche paisible sur Alger pour tout simplement remettre leurs revendications au chef de l’état.

La répression de l’intifadah en Palestine par les forces israéliennes n’est pas plus inhumaine que les méthodes utilisées par le ministre de l’intérieur algérien pour étouffer toute manifestation populaire en faveur des Kabyles à Alger. Je continue à espérer une solution pacifique du problème de l’identité Kabyle tout en préservant l’intégrité de l’Algérie. Mais j’ai l’impression que les Kabyles sont vraiment au bout du rouleau. Ils ne peuvent plus vivre dans un état d’otage d’une majorité algérienne arabophone du moins culturellement. Voilà plus d’un an que le mouvement des «aarchs» Kabyles refuse à s’organiser en tant que mouvement politique pour éviter justement de se trouver forcé a recourir à la violence pour défendre les revendications des Kabyles. Mais ce mouvement sera obligé dans les 6 mois à changer son fusil d’épaule, s’il veut garder l’appui des populations qu’il veut représenter. Le gouvernement algérien a déjà décidé d’organiser des élections législatives nationales pour le mois de juin prochain, et les «aarchs» ont déjà averti le gouvernement algérien qu’il n’y aura pas d’élection en Kabylie. Sans un changement radical de la part du régime actuel nous allons tout droit vers un autre niveau de conflit entre les Kabyles et le régime. Sans l’accord des «aarchs» il n’y aura pas de représentants légitimes des populations Kabyles à la nouvelle assemblée nationale des députés à Alger. Le régime ne pourra pas accepter une situation sans représentation quelconque de cette région. Il sera obligé de présenter des candidats fantoches et les faire élire comme par le passé en bourrant les urnes électorales. Je t’avoue que je donne ma langue au chat, comme on dit, quand je pense à la crise actuelle en Algérie. Elle peut déboucher sur n’importe quoi.

Claude: Je te remercie de ce récit fort intéressant et tout particulièrement de celui de ta rencontre avec Ait Ahmed.

À la prochaine.