au 9 mai 2002


 

Ce dialogue touche les effets des politiques de la gauche en France, la liberté des individus, l’influence communiste sur l’Algérie et la démocratie dans les pays occidentaux.

Au 9 mai 2002

Mansour: Je suis rĂ©ellement un peu déçu de ta rĂ©action Ă©pidermique Ă  mon dernier message, alors que tout ce que j’avais fait dans ce message c’est de remettre les horloges Ă  l’heure, comme on dit.

Claude: Je crois que tu as fait plus que remettre les horloges Ă  l’heure. D’abord, je n’ai jamais accusĂ© qui que ce soit d’aveuglement. J’ai Ă©mis un commentaire sur Sartre que tu n’as pas apprĂ©ciĂ© pour des raisons qui te sont propres et que je respecte. Le fait que j’ai Ă©mis mon opinion ne constitue pas un manque de respect Ă  ton endroit. Je te connais bien et je sais que tu es un homme attentif, dĂ©licat, sensible et qui veut faire toujours la part des choses. De toute façon cet incident est maintenant clos et j’espère que continuant nos conversations nous saurons toujours maintenir nos rĂ©actions Ă  un haut niveau.

Mansour: Mais apparemment nous ne voyons pas la contribution de l’Ă©lite intellectuelle française du mĂŞme angle. Je n’ai jamais pensĂ© que Jean Paul Sartre Ă©tait le maestro de l’intelligentsia marxiste mondiale des annĂ©es de la guerre froide. Mais apparemment pour une raison ou une autre toi tu sembles penser cela. Je ne t’en veux pas du tout. Chacun a le droit d’interprĂ©ter les oeuvres littĂ©raires comme il les aperçoit.

Claude: Je n’y suis pour rien si Sartre est identifiĂ© Ă  la gauche. Je veux bien accepter qu’il jouisse d’un crĂ©dit favorable en AlgĂ©rie pour ses prises de position en faveur de l’indĂ©pendance, mais ce second fait ne change en rien le premier. On peut très bien admirer Sartre pour le second et le critiquer pour le premier. Il s’agit plus que d’une Ĺ“uvre littĂ©raire car Sartre Ă©tait un homme actif, prĂ©sent, qui aimait Ă©mettre son opinion. Le prestige qu’il avait acquis l’enivrait, le motivait Ă  parler et Ă©crire davantage sur ce qu’il voyait comme des vĂ©ritĂ©s. Sartre gĂ©nĂ©rait beaucoup de haine dans les milieux culturels et politiques de la France. Jusqu’à un certain point, il Ă©tait devenu un homme politique, mĂŞme s’il n’a jamais briguĂ© les suffrages. Il cherchait Ă  influencer les voteurs au moment des Ă©lections. C’est donc normal que cette participation Ă  la vie politique, sociale et culturelle des Français soit analysĂ©e et interprĂ©tĂ©e de diffĂ©rences façons. Nous qui venons de l’AmĂ©rique et qui sommes peut ĂŞtre plus pragmatiques jugeons la France entachĂ©e d’influence gauchiste radicalisant qui Ă  la longue a minĂ© la vie des Français. Ses adversaires français qui se retrouvaient dans tous les cercles de l’opinion lui vouaient une haine non pas politique ordinaire, non pas de tendance, mais une haine totale et on l’a accusĂ© de salir la France et la jeunesse. Cela n’a rien enlevĂ© au prestige de cet ĂŞtre Ă©trange et phĂ©nomĂ©nal mais indique bien qu’il fut discutĂ© et qu’il l’est encore aujourd’hui.

Mansour: Depuis les annĂ©es 70 Ă  ce jour, tu sais très bien que toi et moi savons que nous n’appartenons pas aux mĂŞmes mouvances politiques. Tu n’as jamais cachĂ© ton appartenance au mouvement conservateur d’une manière gĂ©nĂ©rale, et j’espère que je ne t’ai jamais cachĂ© mon penchant pour les valeurs socialistes. En tous les cas, de mon cĂ´tĂ©, je n’ai jamais eu de problèmes Ă  discuter aussi sincèrement que possible de tous les problèmes que nous avons soulevĂ©s depuis des dĂ©cennies. Nous n’arrivons pas Ă  nous entendre trop souvent, mais j’ai toujours apprĂ©ciĂ© et je continue Ă  apprĂ©cier ton ouverture d’esprit et ton franc parler. A aucun moment je n’ai voulu crĂ©er un dĂ©bat conflictuel, mais il faut que tu admettes que je n’ai pas Ă©tĂ© le premier Ă  jeter la pierre.

Claude: Je n’ai pas vu cela et honnĂŞtement je ne vois pas oĂą une première pierre fut jetĂ©e. Chez nous, la critique fait partie du processus. Dans d’autres pays, on l’Ă©touffe, on la rĂ©prime et on la nie. Je respecte beaucoup tes opinions. Je suis globalement du centre, pas conservateur (cela n’était qu’une partie du nom ridicule de mon parti politique: le parti progressiste-conservateur) et j’ai toujours Ă©pousĂ© les politiques sociales nĂ©cessaires pour assurer Ă  chaque Canadien une Ă©galitĂ© de chances dans la vie. Je me suis toujours senti identifiĂ© au groupe non-officiel des «Red Tory» qui Ă©tait l’aile de mon parti appuyant des politiques sociales similaires Ă  celles de la social-dĂ©mocratie qui naissaient dans le monde. Je crois dans la libertĂ© totale des individus, dans la libre entreprise, dans la non-ingĂ©rence des gouvernements dans nos vies et au besoin de son action pour assurer la protection et la qualitĂ© de vie des citoyens. Je n’aime pas les systèmes totalitaires ou fascistes. Je crois en la dĂ©mocratie mais je n’apprĂ©cie pas les gouvernements socialistes et de gauche qui en dĂ©coulent quelquefois car il me semble que cela sonne faux et empĂŞtre l’organisation des gouvernements.

Mansour: Quand on m’accuse personnellement d’avoir Ă©tĂ© aveuglĂ© par les positions de Sartre, par ses positions vis-Ă -vis de la guerre d’AlgĂ©rie, je ne peux que rĂ©agir violemment, car je sais que tout en apprĂ©ciant la contribution de la gauche intellectuelle françaises des annĂ©es 50, je n’ai jamais cessĂ© d’admirer les contributions des Camus, des Mauriac etc.

Claude: Je ne sais qui t’a accusé. C’est moi qui ai souligné, dans un message à tes amis qui partagent tes pensées que j’étais convaincu que votre opinion n’était pas marquée, ni influencée par l’affection que vous aviez pour Sartre suite à ses prises de positions favorables vis-à-vis la révolution algérienne.

Mansour: Ce qui est encore plus Ă©trange dans cette fausse perception de ma position, c’est que s’il y a eu une sociĂ©tĂ© qui avait des griefs vis-Ă -vis de la gauche française, c’est bien la sociĂ©tĂ© algĂ©rienne. Nous n’avons jamais oubliĂ© le rĂ´le des socialistes et mĂŞme des communistes dans la mise en oeuvre de la dĂ©fense du colonialisme français en France. Ce sont les socialistes et les communistes qui ont pour la première fois crĂ©Ă© un conflit entre les juifs de Constantine et les arabes de l’AlgĂ©rie en 1936, durant la pĂ©riode du front populaire en France. C’est le parti communiste français qui avait ordonnĂ© les massacres du 8 mai 1945 en AlgĂ©rie, ou plus de 20,000 AlgĂ©riens ont Ă©tĂ© massacrĂ©s et enterrĂ©s dans les stades de Philippeville et de SĂ©tif, sans parler des massacres dans tout le constantinois. C’est le parti socialiste français qui avait dĂ©clarĂ© la guerre au peuple AlgĂ©rien en 1956, quand il avait dĂ©cidĂ© d’envoyer plus de 500,000 soldats français pour protĂ©ger les colons français et pĂ©renniser le statut coloniale de l’AlgĂ©rie. Et pendant toute cette pĂ©riode, mĂŞme le parti communiste français de Thorez refusait de prendre position. Le parti communiste algĂ©rien, crĂ©Ă© et financĂ© par le parti français, a Ă©tĂ© enfin obligĂ© de se sĂ©parer du parti communiste français et rejoindre le FLN sans condition en 1956.

Claude: J’espère que ce n’est pas à cause de cela que le FLN, imprégné des nouveaux membres issus du parti communiste algérien, a été influencé en 1962 à opter pour le côté des soviets et imposer un socialisme totalitaire en Algérie.

Mansour: En tant que prĂ©sident de l’association des Ă©tudiants algĂ©riens du FLN, j’ai menĂ© moi mĂŞme une enquĂŞte en 1961 en RĂ©publique DĂ©mocratique Allemande, pour dĂ©terminer si le parti communiste allemand manipulait nos Ă©tudiants Ă  Berlin, en particulier. Après mon enquĂŞte, le gouvernement provisoire de l’AlgĂ©rie avait rappelĂ© plusieurs Ă©tudiants algĂ©riens en Allemagne pour qu’ils s’expliquent devant un jury rĂ©volutionnaire Ă  Tunis. Évidemment, les gens inculpĂ©s ne se sont jamais prĂ©sentĂ©s devant ce jury. Mais je te raconte tout cela pour dĂ©gonfler un peu cette idĂ©e que la rĂ©sistance algĂ©rienne Ă©tait pro-communiste. Loin de lĂ . Il est vrai que nous avons profitĂ© de toute l’aide que le bloc soviĂ©tique pouvait nous donner, mais nous n’avons jamais Ă©tĂ© un mouvement communiste, pendant ou après la guerre de libĂ©ration. Il est difficile de croire ce que je viens de te dire, mais c’est vraiment la vĂ©ritĂ© absolue du mouvement de libĂ©ration algĂ©rien. Il avait plus Ă  craindre de l’influence communiste internationale que du colonialisme français. VoilĂ  une histoire qui reste encore Ă  Ă©crire.

Claude: Je suis très surpris de cette affirmation. De mes souvenirs en Algérie à la fin des années 70, je vois une République Populaire et Démocratique, du même nom que les partis derrière le rideau de fer, un parti unique, aucune libre entreprise, aucune liberté, des magasins aux tablettes vides, un peuple qui va en s’appauvrissant, des gens dénudés d’espoir, un peuple ayant perdu toute motivation, prisonnier de ses frontières, etc…. Non, si le mouvement de la libération, le FLN, n’était pas communiste, il était quoi alors ? Pourquoi, après la prise du pouvoir, a-t-il imposé ce système à son peuple? Si ce n’est pas vrai, pourquoi cette histoire n’a-t-elle pas encore été écrite après 40 ans d’indépendance? Il est vrai, cependant, que je n’ai pas trouvé chez les Algériens que j’ai connus une motivation à défendre le communisme et la nature du gouvernement algérien. Tu étais un des rares à défendre âprement le socialisme et à pouvoir le comparer intelligemment avec le système capitaliste. Je ne me rappelle pas de t’avoir entendu défendre le communisme.

Mansour: Après l’histoire contemporaine que j’ai personnellement vĂ©cue, on m’accuse aujourd’hui d’ĂŞtre «brain washed» par la propagande communiste française. Je t’avoue que je vois rouge. Je n’ai jamais Ă©tĂ© de près ou de loin communiste, mais j’ai toujours Ă©tĂ© culturellement un social dĂ©mocrate, au sens noble du terme. Durant toute ma carrière au gouvernement algĂ©rien, j’ai Ă©tĂ© toujours pour la vĂ©ritĂ© des prix, contre toutes sortes de subventions, j’ai aussi Ă©tĂ© le premier Ă  avoir introduit le principe de la rentabilitĂ© Ă©conomique de tous nos investissements publics durant les annĂ©es 70. J’insistais pour l’introduction de critères d’investissements privĂ©s dans le secteur public. Je reconnais que j’ai lamentablement Ă©chouĂ© dans mes efforts. Mais ce n’est pas Ă  cause du ministère de la planification du temps. Pendant 8 ans, je me suis bagarrĂ© avec les forteresses du rĂ©gime de l’Ă©poque, comme le ministère de l’industrie et de l’Ă©nergie, mais les sirènes des pĂ©trodollars Ă©taient Insurmontables. Le fait mĂŞme que tu ais eu la chance de venir dans notre pays est dĂ» principalement aux visions de notre ami et de moi-mĂŞme, qui voulions introduire un peu plus de rationalitĂ© dans la prĂ©paration et le choix de nos investissements publiques et sortir une bonne fois pour toute des dĂ©cisions purement politiques dans le domaine du dĂ©veloppement. Tu connais le sort de cette tentative de rationalisation. Les cadres algĂ©riens de mon âge, durant la pĂ©riode des annĂ©es 70, Ă©taient tous formĂ©s dans les Ă©coles libĂ©rales du monde occidental. Malheureusement la vision de cette catĂ©gorie de serviteurs de l’État n’Ă©tait pas Ă©coutĂ©e par les dĂ©cideurs politiques de la pĂ©riode. «Well I had to get this off my chest first ».

Claude: Oui, je suis heureux que toi et ton ami aient pu inviter des gens comme moi à participer au développement de l’Algérie. Cela a changé ma vie et je vous en serai toujours reconnaissant. Et il est clair que vous étiez prisonniers des «forteresses du régime de l’époque». Tout cela est beaucoup plus précis, pour moi, maintenant. Je me rappelle d’avoir été surpris du grand nombre d’Algériens qui ont été, en même temps que toi, éduqués dans les écoles du monde occidental. Ce fut probablement avant le régime ou au début? J’aimerais bien que tu me précises tout cela.

Mansour: Je ne comprends pas pourquoi tu concentres uniquement sur les Ă©checs de la France sans jamais reconnaĂ®tre les rĂ©alisations de cette nation depuis pratiquement le dĂ©but de la 5ième rĂ©publique. Je me souviens des dĂ©bats concernant la crĂ©ation de la CommunautĂ© EuropĂ©enne durant les annĂ©es 60 ou on disait que l’ouverture de l’industrie française Ă  la compĂ©tition allemande, en particulier, allait dĂ©truire le tissu industriel français. De Gaulle avait refusĂ© de croire que la France ne pouvait pas ĂŞtre confrontĂ©e Ă  la compĂ©tition allemande. Et De Gaulle a eu en fin de compte raison. Depuis la crĂ©ation de la CEE, la France, malgrĂ© les soit-disantes barrières Ă©rigĂ©es par la gauche française, a non seulement relevĂ© le dĂ©fi mais a en fin de compte obtenu des rĂ©sultats que mĂŞme l’Allemagne ne pouvait dĂ©passer. On avait prĂ©dit la fin de l’industrie automobile française, mais la France a rĂ©ussi Ă  avoir une balance commerciale positive vis-Ă -vis de l’Allemagne. On a souvent parlĂ© du miracle japonais dans les annĂ©es 70-80, et mĂŞme de l’Ă©mergence d’un nouveau gĂ©ant Ă©conomique, la Chine. Il est vrai que le Japon a dominĂ© le marchĂ© international durant plus de 15 ans et que la Chine aujourd’hui devient le gĂ©ant exportateur de l’Asie, mais ce que nous oublions dans ces statistiques c’est que la France reste le premier exportateur du monde par tĂŞte d’habitant. Et si le commerce extĂ©rieur est le seul baromètre de la compĂ©titivitĂ© d’une nation, on ne peut que reconnaĂ®tre que la France ne peut pas se plaindre pour le moment car elle est toujours le leader du monde dans le domaine de l’exportation par tĂŞte d’habitant. Et ce qui est encore plus extraordinaire, c’est que la France a rĂ©ussi Ă  se hisser Ă  la tĂŞte de la compĂ©tition internationale tout en se forgeant un système de dĂ©fense nationale indĂ©pendant du parapluie amĂ©ricain, qui lui a certainement coĂ»tĂ© les yeux de la tĂŞte.

Claude: Je ne crois pas avoir parlé contre cette France-là. Au contraire, ton argumentation fait partie de mes conversations avec mes amis français d’ici qui voient avec un œil défaitiste leur pays. Oui, la France est un leader d’exportation dans le monde mais ce n’est pas cela que je dispute. Je te l’ai dit dans d’autres messages et au risque de me répéter je veux simplement dire, qu’à mon humble avis le système français ne marche simplement pas et que les Français se retrouvent, dans leur vie quotidienne, à danser le cha-cha, un pas en avant et deux en arrière.

Mansour: Ceci Ă©tant dit je suis d’accord avec toi que la sociĂ©tĂ© française a beaucoup de problèmes structurels qu’elle doit rĂ©gler avant d’ouvrir de nouveaux horizons aux gĂ©nĂ©rations futures de cette nation. Tu n’hĂ©sites pas Ă  parler de la dĂ©cadence des valeurs morales de la France et de l’Ă©tat d’insĂ©curitĂ© insupportable crĂ©es, apparemment, par la gauche politique française depuis un demi-siècle au moins.

Claude: Je ne peux rien ajouter à mon dernier message où je t’ai exprimé que je vois le problème conjoncturel des français comme découlant de la politique de gauche qu’ils ont subie. Si tu examines les statistiques de France par rapport aux autres pays de l’Europe tu verras qu’elle occupe dans plusieurs champs-clefs une position de fin de peloton. Il me semble que cela indique nettement et clairement que la France est mal gouvernée. Je suis heureux de constater la tournure des évènements et la venue d’un gouvernement de mission qui veut établir dans le prochain mois les priorités du prochain gouvernement. J’espère fortement qu’il sera de la droite et qu’il pourra avec le président, durant les cinq prochaines années, redresser la situation. Le problème principal, vois-tu, c’est que les gens de la gauche sont incapables de reconnaître leur tort ou de modifier leurs positions. Encore, aujourd’hui, ils attaquent la droite, et blâment tout le monde pour leur défaite. Martine Aubry, la femme des 35 heures qui a été néfaste pour Jospin au premier tour de l’élection, devient la porte-parole du PS et jure, après avoir dit aux français qu’ils ont été compris, de fixer la gauche à gauche (la bonne je suppose) comme solution électorale aux problèmes de son parti. Il me semble que DSK et Fabius se dirigent vers la porte. Elle est carrément agressive, insultante pour le président, et ne peut comprendre qu’elle a une grande partie de la responsabilité de la défaite de Jospin sur le dos (il n’a obtenu que 17% des suffrages pour les socialistes qui étaient pourtant le gouvernement sortant). Jospin a suivi le plan de campagne de son «atelier», dont elle était une des principales participantes et a admis durant la campagne qu’il n’était pas à l’aise avec sa campagne. Est-il le seul responsable de cette défaite?

Mansour: Mais honnĂŞtement est-ce que tu penses que le canadien de MontrĂ©al ou de Vancouver, ou l’AmĂ©ricain de Washington DC, de New York, de Chicago ou mĂŞme de Kansas City, se sent plus en sĂ©curitĂ© que le Français de Paris, de Lyon ou de mĂŞme de Marseille ?

Claude: Oui, à Montréal on est beaucoup plus en sécurité qu’en France. Je ne sais pas pour Washington, mais le Canada au point de vue sécurité personnelle pour ses citoyens est de beaucoup supérieur à la France. Chez moi, à la campagne, isolé de mes voisins, je n’ai pas de clôture autour de mon terrain, pas de portail qui doit être toujours fermé comme ici en Provence. La police est une police qui fait ce qui doit être fait, les juges aussi. J’attire aussi ton attention sur les routes de France qui sont devenues un danger public. On ne voit jamais de polices routières, les limites de vitesse sont toujours largement dépassées, etc… C’est ici que l’on constate le record des accidents mortels de l’Europe et on ne fait rien car les policiers disent qu’ils ont les mains attachées par les lois et la magistrature. C’est une situation incompréhensible, à moins qu’elle s’explique par le principe, cher à la gauche, «il est interdit d’interdire».

Mansour: Tu me parlais de l’indulgence du système judiciaire français qui favorisait la violence et le manque de respect de la loi Ă  cause de l’influence de la gauche française et des Ă©vĂ©nements de 1968. Est-ce que tu penses rĂ©ellement que le système juridique français actuel est plus souple vis-Ă -vis des soi-disant inculpĂ©s et plus indulgent que les systèmes juridiques canadiens ou des USA. Plus de 2 millions d’amĂ©ricains sont aujourd’hui sous les barreaux. Penses-tu vraiment que la violence en France est plus importante qu’aux USA ?

Claude: Non, mais elle est quand même importante. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas reconnaître que ce qui se passe ici n’a pas de bon sens. Le système judiciaire français est inacceptable et ce n’est pas moi qui te le dis, mais mon voisin qui est chef de Police dans une grande ville de France. Il m’affirme qu’ils ont les mains liées par les lois qui ont été modifiées par la gauche. C’est un problème majeur et une des raisons principales de la montée de Le Pen.

Mansour: Et pourtant on ne peut pas dire que la philosophie socialo-communiste avait une influence quelconque sur le système juridique du Canada ou des USA. Le problème de la violence de la jeunesse n’a rien Ă  voir avec les socialistes ou les rĂ©publicains amĂ©ricains du sud. Le grand problème, Ă  mon avis c’est que nous avons aujourd’hui le problème de la dĂ©connection universelle entre les pouvoirs politiques et le public.

Claude: Je ne crois pas cela et je prends comme exemple le Canada qui ne connaît pas un éclatement de violence de la jeunesse comme ici. Je ne crois pas que les républicains américains sont responsables de la violence. Au contraire, peu de personnes sont plus sévères qu’eux. Ce n’est pas un problème de déconnection avec le pouvoir, mais le résultat d’un laisser-faire inacceptable dans une société qui dit vouloir protéger et respecter ses citoyens. Je sais qu’il y a d’autres sources à ces problèmes, comme l’éducation familiale, etc… mais il ne faut pas faire comme la gauche qui dit, et répète sans cesse comme si c’était une excuse, vouloir s’en prendre à la cause et néglige les résultats actuels. Je crois que tout va de pair, mais de bonnes lois bien appliquées peuvent faire beaucoup pour atténuer appréciablement le problème.

Mansour: Il n’y a pas que le parti communiste chinois qui est dĂ©connectĂ© des aspirations des populations qu’il est supposĂ© reprĂ©senter. Toutes les dĂ©mocraties institutionnelles du monde se retrouvent, d’une manière ou d’une autre, dans la mĂŞme situation. Il est vrai que les citoyens des dĂ©mocraties occidentales sont libres de voter comme ils veulent. Mais qu’est-ce qu’on leur donne comme choix ? MĂŞme les Ă©lections prĂ©sidentielles amĂ©ricaines de 2000 ont rĂ©alisĂ© un taux d’abstention de près de 50%. Quel type de dĂ©mocratie devons-nous accepter quand un prĂ©sident est Ă©lu a 50% de 50% des citoyens de la nation la plus dĂ©mocrate du monde ?

Claude: Même si le pourcentage de votants aux USA est bas, cela ne veut pas dire que le système démocratique n’est pas le meilleur. Les USA sont une terre d’espoir, de liberté, de progrès, où les citoyens ont toutes les opportunités et la chance de se faire valoir et vivre heureux avec leurs familles. Et si on a ti-Bush comme président, il devient clair que le système fonctionne quand même. En France l’abstention au premier tour a été de 28% et de 20% au deuxième tour. Cela aussi mérite d’être amélioré. Nonobstant cela, je crois que la liberté exige que le vote ne soit pas obligatoire comme en Belgique.

Mansour: De plus en plus, je crois que la dĂ©mocratie d’aujourd’hui ressemble drĂ´lement Ă  la fameuse exclamation de Marie Antoinette concernant la rĂ©volte du peuple parisien contre un rĂ©gime totalement sĂ©parĂ© du peuple qu’il Ă©tait supposĂ© gĂ©rer. Elle avait demandĂ©: «pourquoi le peuple parisien se rĂ©voltait? » et on lui avait rĂ©pondu que ce peuple n’avait pas de pain Ă  manger. Sa rĂ©ponse Ă©tait, «mais pourquoi ne mangent-ils pas des brioches ?». Voila l’Ă©tat dans lequel tous les partis politiques dĂ©mocratiques se trouvent aujourd’hui, qu’ils soient en France, le reste de l’Europe, au Canada ou aux USA. Et ne parlons pas du reste du monde.

Claude: Je ne vois pas la situation des partis aussi noire que cela. Au Canada nous avons le système britannique, aux USA le système américain et en France le système de la 5ième république. Trois systèmes très différents mais dont le dénominateur commun est le vote individuel. Chaque système peut être amélioré. Mais dans le fond ce n’est pas le système qui compte mais le fait que les citoyens choisissent leurs dirigeants et leurs politiques et qu’ils peuvent les remplacer à un moment donné. Ces systèmes sont généralement stables et donnent une capacité de développement dont le pays a besoin. C’est ensuite aux élus d’agir.

Pour clore notre dialogue d’aujourd’hui, voici un commentaire que j’ai reçu d’un autre ami en rapport avec son opinion sur la situation de la France:

«Oui, la France a des rĂ©alisations remarquables Ă  son actif, dans tous les domaines. Oui, la France exporte sa production et son savoir-faire. Mais il est Ă©galement vrai que la France peine dans certains domaines, ce qui n’est pas tant un signe de sa propre faiblesse que de la montĂ©e en puissance des autres pays, et plus particulièrement des États-Unis. Je ne crois pas que ce soit faire injure Ă  la France de constater que le gĂ©nie français s’est imposĂ© beaucoup plus par sa crĂ©ativitĂ© que par ses succès commerciaux. Des exemples? Prenons le cas de la tĂ©lĂ© couleur. Le procĂ©dĂ© français, le SECAM, Ă©tais supĂ©rieur Ă  tous Ă©gards au NTSC amĂ©ricain ou au PAL allemand. Pourtant, il ne s’est pas imposĂ©, ce qui n’est pas grave en soi. Sony a bien dĂ» renoncer au BETA, techniquement supĂ©rieur, devant les succès commerciaux du VHS. Mais, SONY est une entreprise, pas un pays.

Qu’une entreprise fasse fausse route et connaisse un Ă©chec commercial, c’est une chose. Qu’en revanche un pays investisse les ressources de toute la collectivitĂ© dans une technologie qui fait fiasco, ça devient un drame national. Malheureusement pour la France, l’État a fait de mauvais choix stratĂ©giques dans le domaine de l’informatique et des tĂ©lĂ©communications avec Bull et le minitel, pour ne citer que ces deux exemples. Que la France ait mis par la suite les bouchĂ©e doubles et soit en train de se rattraper ne change rien au rĂ©sultat. La France suit le progrès, elle ne le dĂ©finit pas. Comme, par surcroĂ®t, elle doit composer avec des rigiditĂ©s structurelles dont ses concurrents ont su s’affranchir, elle avance Ă  un rythme plus lent et le fossĂ© se creuse. Je m’en tiens Ă  ces quelques exemples pour illustrer la dynamique qui est Ă  l’oeuvre. Il y a des centaines d’exemples qui pourraient ĂŞtre encore plus pertinents. Ce qui ne veut pas dire que la France n’occupe jamais le premier rang dans quoi que ce soit. Cela arrive encore, et je suis le premier Ă  me rĂ©jouir. Mais, dans l’ensemble, la France n’occupe plus autant les premières places qu’il y a trente ans, et c’est ce que je dĂ©plore.

Ma critique n’est pas une condamnation, c’est un appel au sursaut.»