le 15 mars 2002


Ce dialogue porte sur la situation des peuples et des chefs arabes et musulmans dans leurs pays, le manque de solution pour la Palestine et de l’aide apportée aux compagnies américaines dans le monde par Bush junior.

Le 15 mars 2002

Mansour: Je constate que mon analyse de la situation au Moyen-orient, du moins en ce qui concerne le problème des Palestiniens est plus ou moins partagĂ©e avec ta propre analyse. Sharon, le bourreau du sud Liban ne peut pas changer de nature, mĂŞme avec la pression amĂ©ricaine si elle se manifeste. Je pense comme toi que rien de bon ne sortira de ce gouvernement israĂ©lien actuel. Il appartiendra en fin de compte aux citoyens IsraĂ©liens de dĂ©cider s’ils veulent enfin vivre en paix au Moyen-orient ou continuer Ă  vivre assiĂ©gĂ©s par la haine des Palestiniens et du reste des arabes du monde.

Claude: Oui, tu as raison et je comprends bien les Arabes. Malheureusement, il ne faut pas se fier complètement aux images car je sais que le peuple américain n’est pas anti-arabe ni pro-Israël. Le malheur est que les petits politiciens jouent leurs jeux et essaient de nous faire croire ce qu’ils pensent. La vérité est toute différente. Le peuple d’Israël s’élève tous les jours de plus en plus contre Sharon, et je crois que la même chose arrivera bientôt, jour après jour, à Bush junior. Un jour prochain, Sharon sera remplacé et une homme nouveau du même parti prendra la suite du pouvoir et ce ne sera pas Netanayu. Je vois Arafat se faire aussi remplacer, ce qui permettra le début de négociations sérieuses pour trouver une solution. Malheureusement, il n’y aura pas de résultat concret, car les juifs n’accepteront jamais de reculer totalement des territoires occupés, ne quitteront pas le Golan, ne permettront jamais aux réfugiés palestiniens de revenir en Israël et finalement n’accepteront jamais de démolir tous leurs bâtiments et de rapatrier toutes les familles juives qui se sont installées dans les territoires occupés. Si les Palestiniens ne cèdent pas sur leurs revendications qui sont justifiées et totalement défendables, je ne vois pas comment ce conflit se règlera. Je ne crois pas qu’ils cèderont et je les comprendrai car leur position est légitime. Je regrette de dire que je ne vois pas de solution dans l’avenir immédiat.

Mansour: Pour te dire la vĂ©ritĂ©, je pense qu’Ă  toute chose malheur est bon, comme on dit. Cette lutte fĂ©roce de libĂ©ration du peuple palestinien vis-Ă -vis d’IsraĂ«l favorisera Ă  faire Ă©merger les vrais dirigeants de ce peuple pour l’avenir de leur nouvelle nation. Les dirigeants actuels des palestiniens ne sont guère meilleurs que leurs homologues arabes dans les pays du Moyen-orient et mĂŞme de l’Afrique du nord. Ils sont tous pourris jusqu’Ă  la moelle Ă©pinière et ne pensent qu’Ă  leurs propres intĂ©rĂŞts et aux avantages qu’ils peuvent tirer de leurs positions en tant que leaders d’un peuple meurtri depuis plus d’un demi-siècle.

Claude: Oui, je souhaite que de nouveaux chefs émergent. Mais avec la culture politique qui existe dans tous ces pays arabes, je ne crois pas que l’on verra du changement du côté de l’honnêteté. Mais qu’importe à ce moment-ci ! Ce qui compte, c’est qu’un chef se pointe et qu’il soit suffisamment fort pour faire valoir clairement et positivement le point de vue des Palestiniens tout en essayant de rallier, à sa cause, l’opinion mondiale. Après on verra….

Mansour: J’ai toujours Ă©tĂ© persuadĂ© que la politique amĂ©ricaine au Moyen- orient en particulier, depuis ThĂ©odore Roosevelt, Ă©tait basĂ©e sur le pĂ©trole et rien d’autre, tout comme la politique amĂ©ricaine en AmĂ©rique latine et les CaraĂŻbes Ă©tait pendant longtemps dictĂ©e par la multinationale United Fruit Co. Le choix d’un reprĂ©sentant nigĂ©rien pour apporter son appui Ă  la politique de Bush contre le terrorisme international est vraiment une insulte, mĂŞme Ă  l’intelligence des citoyens amĂ©ricains. Tout le monde sait que le rĂ©gime nigĂ©rien est bâti sur la rĂ©pression supportĂ©e par des services de sĂ©curitĂ© qui ont dĂ©jĂ  dĂ©montrĂ© leur apprĂ©ciation vis-Ă -vis des droits de l’homme et du citoyen. Le problème au Nigeria, c’est que le pĂ©trole se trouve dans les rĂ©gions du sud du pays oĂą les populations sont en grande majoritĂ© chrĂ©tiennes ou mĂŞme animistes, alors que la majoritĂ© des populations sont au nord du pays et se trouvent Ă  99% musulmane. Plus grave encore, ces populations musulmanes sont en grande partie extrĂŞmement extrĂ©mistes et favorables Ă  la propagande des partis ou organisations islamistes qui sont de mĂŞme nature comparables Ă  ceux en AlgĂ©rie ou ailleurs dans le monde musulman.

Claude: Je comprends bien tes explications et j’en avais un peu le sentiment. Tous les grands principes d’efficacitĂ©, de compĂ©titivitĂ©, de rendement, de dĂ©mocratie que l’on entend de la bouche des politiciens amĂ©ricains s’évaporent vite quand leurs intĂ©rĂŞts sont en jeu. Ils ont voulu, depuis longtemps, le libre-Ă©change avec le Canada et maintenant qu’ils l’ont, ils imposent Ă  la première occasion des tarifs sur les importations car leurs entreprises ne peuvent fabriquer au mĂŞme prix que nos producteurs. On a pu constater leur manque de compĂ©tence dans le bois d’œuvre et l’acier. Qu’importe si leurs entreprises comme celles des producteurs d’acier n’ont pas Ă©tĂ© rĂ©organisĂ©es et intĂ©grĂ©es pour rendre leurs produits compĂ©titifs afin de faire face aux changements qu’exigeaient le marchĂ©, comme l’ont Ă©tĂ© les aciĂ©ries d’Europe, ! Plusieurs de leurs grandes entreprises ne sont plus compĂ©titives parce que arriĂ©rĂ©es du point de vue organisationnel. Le gouvernement des USA utilise alors sa puissance pour les aider et agit injustement vis-Ă -vis les entreprises Ă©trangères. C’est rĂ©voltant! En somme les amĂ©ricains veulent le libre Ă©change pour les autres et le protectionnisme pour eux nonobstant les ententes qu’ils ont signĂ©es avec les autres.

Mansour: Mais personnellement ce n’est pas le discours du nigĂ©rien qui m’avait enragĂ© mais plutĂ´t celui de l’ambassadeur de la Turquie qui a voulu faire croire Ă  l’opinion publique amĂ©ricaine que la Turquie, tout en Ă©tant de religion musulmane, Ă©tait le pays le plus tolĂ©rant du monde et le plus pacifique. J’aimerais bien savoir ce que les AmĂ©ricains pensent rĂ©ellement de la rĂ©pression turque des populations Kurdes en Turquie mĂŞme. VoilĂ  une soit-disante rĂ©publique, qui sous le parapluie amĂ©ricain s’arroge le droit de poursuivre les Kurdes mĂŞme en dehors du territoire Turque, Ă  savoir l’Irak. A plusieurs reprises la Turquie a envoyĂ© des milliers de troupes de rĂ©pression en Irak pour pourchasser les pauvres Kurdes qui ne demandent que le droit d’ĂŞtre reconnus comme un peuple qui a sa propre langue et sa civilisation. Je comprends maintenant pourquoi l’Europe a toujours refusĂ© d’accepter la candidature de la Turquie Ă  la CEE. Tout comme en Égypte, en Tunisie et en AlgĂ©rie, la Turquie n’a encore qu’un verni de dĂ©mocratie. Mais tous les rĂ©gimes de ces pays ne sont basĂ©s que sur la rĂ©pression des populations qu’ils sont supposĂ©s servir. Il y a vraiment un grand problème culturel dans tous les pays musulmans oĂą qu’ils se trouvent. La vĂ©ritable rĂ©volution reste Ă  faire dans tous les pays arabes et musulmans pour enfin donner la parole aux citoyens de ces nations. Malheureusement je doute que cela se fera durant mon temps. La dĂ©mocratie rĂ©elle est la chose la plus difficile, enfin de compte, Ă  rĂ©aliser dans toute sociĂ©tĂ© humaine.

Claude: Je vois que tu me rejoins finalement dans mon argumentation. J’ai affirmé clairement, il y a déjà plusieurs messages de cela, que les pays arabes étaient dirigés par des gouvernements fantoches et que la vraie révolution est celle qui transformerait ces pays en vraies démocraties. J’espère que tous les évènements récents, qui sont uniques dans les annales politiques contemporaines, ouvriront les yeux à une majorité des peuples arabes et musulmans et que cela contribuera à la révolte de ces peuples contre leurs dirigeants véreux et pourris. La seule solution dans laquelle j’ai confiance est celle d’une démocratie totale, ouverte et transparente.

Mansour: Pour ce qui concerne les derniers Ă©vĂ©nements en AlgĂ©rie, je suis d’accord avec toi que le dernier geste de Bouteflika a Ă©tĂ© un grand pas dans la voie d’une rĂ©conciliation nationale en AlgĂ©rie. Mais je continue Ă  croire que ce geste reste très suspect aussi bien pour moi que pour la majoritĂ© du peuple algĂ©rien. S’il voulait vraiment aborder ce sujet sincèrement il y avait un article de la constitution qui lui aurait permis de rester dans la lĂ©galitĂ© constitutionnelle tout en se libĂ©rant des contraintes constitutionnelles. De Gaulle avait le mĂŞme type de problèmes avec la constitution pour gĂ©rer la guerre d’AlgĂ©rie. Pour ce libĂ©rer des mĂ©andres politiques français il avait Ă©voquĂ© le fameux article 16 de la constitution pour pratiquement geler la constitution et se donner tous les moyens pour se libĂ©rer de la question algĂ©rienne. Bouteflika a le mĂŞme article dans la constitution qu’il est supposĂ© dĂ©fendre. Ce qui est dramatique c’est qu’en fait l’AlgĂ©rie est toujours sous le rĂ©gime de l’Ă©tat d’urgence, proclamĂ© depuis pratiquement le coup d’Ă©tat qui avait empĂŞchĂ© le FIS a prendre le pouvoir en 1991. Mais plutĂ´t que de rappeler les conditions constitutionnelles dans lesquelles il avait pris cette dĂ©cision historique il s’Ă©tait limitĂ© Ă  dire qu’il avait choisi cette voie parce que le referendum risquait d’Ă©chouer. Je ne demande qu’Ă  lui donner le bĂ©nĂ©fice du doute, mais son passĂ© me pousse Ă  croire qu’il n’essaie qu’Ă  gagner du temps, et qu’il n’a aucune intention de mettre en pratique la dĂ©cision qu’il avait dĂ©jĂ  annoncĂ©e. Il ne faut pas oublier que sa base politique est très conservatrice et islamisante. La prochaine assemblĂ©e nationale qui sera Ă©lue sans aucune participation de la Kabylie, sera encore plus islamique que celle qui existe aujourd’hui. En fait d’après moi, la seule intention de Bouteflika c’est de rĂ©tablir le rĂ©gime FLN de Boumediene. Il ne faut pas oublier qu’il a Ă©tĂ©, depuis le dĂ©but du rĂ©gime de Boumediene, l’homme politique le plus ardent partisan du rĂ©gime. La seule Ă©pitaphe qu’il voudrait avoir sur son tombeau est qu’il a rĂ©habilitĂ© le rĂ©gime de Boumediene. Il n’a absolument rien de dĂ©mocratique dans sa personnalitĂ©. J’espère que l’histoire me contredira, mais j’en doute, car je connais assez bien l’âme politique de notre pays et de cet homme.

Claude: Je crois que tu fabules et que tu vois Bouteflika avec un oeil trop critique. Il a fait un effort réel. Les Kabyles ont gagné et leur contestation a porté fruit. Au lieu d’imaginer toutes sortes de scénarios qui ne mènent à rien, je crois que tu devrais te satisfaire de ce qui arrive et travailler, avec d’autres, à faire ratifier cette importante question de la langue berbère langue nationale. C’est mieux que la guerre civile que tu appréhendais et que probablement Bouteflika appréhendait aussi. C’est peut être la cause de sa proposition. Alors il vaut mieux en profiter et s’assurer que tout deviendra loi le plus vite possible. Après vous pourrez bâtir sur cette étape très importante.

VoilĂ  je crois que j’ai assez bavardĂ© pour aujourd’hui. A très bientĂ´t.