le 27 juillet 2002


Ce dialogue traite de la social-dĂ©mocratie en Angleterre et en Allemagne, du parti dĂ©mocrate amĂ©ricain, de la dĂ©pendance du Canada sur les USA, de l’indĂ©pendance de l’Inde et de la famille de Mansour qui a participĂ© Ă  la libĂ©ration de l’AlgĂ©rie.

Le 27 juillet 2002

Mansour: Pour ce qui concerne Blair, je ne peux pas encore porter un jugement dĂ©finitif Ă  son sujet. Il continue Ă  ce jour Ă  pratiquer la fameuse formule de triangulation qui avait servi Clinton mais qui avait aussi ruinĂ© le parti qui l’avait portĂ© au pouvoir au dĂ©part.

Claude: Je te suggĂšre de bien examiner le bilan de Blair Ă  ce jour et la troisiĂšme voie qu’il offre Ă  la social-dĂ©mocratie. Blair a, au moins, une politique nouvelle qui s’adapte Ă  la politique actuelle de la globalisation, etc
. C’est de la social-dĂ©mocratie Ă  la sauce de la realpolitik. Aucun autre parti social-dĂ©mocrate n’a fait ce qu’il a fait Ă  ce jour. Relis bien ce que j’ai Ă©crit sur ce que Blair a fait Ă  ce jour et tu verras qu’il y a fait beaucoup plus que d’ĂȘtre Ă©lu par la machine Ă©lectorale de Clinton. Rendons Ă  CĂ©sar ce qui appartient Ă  CĂ©sar.

Mansour: Avant Clinton, il y avait vraiment une diffĂ©rence idĂ©ologique entre le parti rĂ©publicain et le parti dĂ©mocrate amĂ©ricains. AprĂšs Clinton, le parti dĂ©mocrate n’est plus qu’un parti nĂ©o-rĂ©publicain, aussi bien dans les domaines internes qu’externes. Il ne faut pas oublier que durant toutes les huit annĂ©esde pouvoir de Clinton le parti dĂ©mocrate n’avait pas gagnĂ© une seule Ă©lection, locale ou nationale. C’est durant la prĂ©sidence de Clinton que les dĂ©mocrates ont perdu aussi bien le sĂ©nat que le congrĂšs. La seule chose qui a permis aux dĂ©mocrates de reprendre le leadership du sĂ©nat a Ă©tĂ© la dĂ©cision d’un sĂ©nateur indĂ©pendant qui avait toujours votĂ©, dans le passĂ©, avec les rĂ©publicains et qui a subitement changĂ© son allĂ©geance aprĂšs toutes les difficultĂ©s qu’il a eues avec le ti-Bush. Quand bien mĂȘme le parti dĂ©mocrate rĂ©ussirait par miracle Ă  gagner les Ă©lections lĂ©gislatives de novembre prochain, cette victoire ne pourra ĂȘtre qu’Ă©phĂ©mĂšre, car elle ne sera pas le rĂ©sultat d’un nouveau rassemblement des bases traditionnelles du parti. Il fut un temps oĂč les reprĂ©sentants du parti dĂ©mocrate amĂ©ricain Ă©taient en grande partie recrutĂ©s parmi les enseignants et les syndicalistes amĂ©ricains; aujourd’hui leurs Ă©lus reprĂ©sentent les Ă©lites capitalistes du pays. Le premier critĂšre de recrutement de candidats dĂ©mocrates aujourd’hui est le compte en banque de l’individu, quelque soit sa positions politique. On fait la chasse aux CEOs des grandes corporations amĂ©ricaines ou aux gens qui peuvent pratiquement financer leurs propres campagnes Ă©lectorales avec leurs propres comptes privĂ©s.

Claude: Il y a beaucoup de vrai dans ce que tu viens de dire, mais je crois qu’il y a quand mĂȘme une trĂšs grande diffĂ©rence entre les deux partis. Le parti dĂ©mocrate, que j’appuie, est centre-gauche et le parti rĂ©publicain Ă  droite-extrĂȘme-droite. On parle d’assurance-maladie chez les dĂ©mocrates mais pas chez les rĂ©publicains, on parle de nouvelles lois sociales pour aider davantage ceux qui en ont besoin mais pas chez les rĂ©publicains, on veut investir plus d’argent dans ces programmes mais pas chez les rĂ©publicains, on parle de protĂ©ger l’assurance sociale mais pas chez les rĂ©publicains, etc
. OĂč tu as raison c’est chez le choix des candidats aux Ă©lections ! Je trouve triste ce qui arrive. Car, mĂȘme s’il est possible qu’un homme riche puisse avoir une certaine sensibilitĂ© des besoins des plus pauvres et comme les Kennedy rĂ©pondre aux besoins de ouvriers et des mal nantis, je crois qu’il est sĂ»rement plus sĂ»r qu’un homme venant des milieux pauvres soit mieux placĂ© et plus motivĂ© d’aider les siens. Cela reflĂšte le problĂšme des Ă©lections amĂ©ricaines qui coĂ»tent trĂšs cher au candidat qui veut ĂȘtre Ă©lu. Mais cela ne change pas la donne quant au positionnement du parti dĂ©mocrate sur l’échiquier politique amĂ©ricain.

Mansour: Avec le temps, Clinton aura totalement changĂ© l’esprit mĂȘme de son parti. Qu’est donc devenu le grand parti de Roosevelt et de Kennedy ? Pour revenir Ă  notre ami Blair, je pense sincĂšrement qu’il causera les mĂȘmes faux pas Ă  son parti que ceux que Clinton a causĂ©s au sien. Je crois possible que Blair puisse se faire rĂ©Ă©lire.

Claude: Je ne partage absolument pas ton opinion sur Clinton. Avec lui tout a marchĂ©. Avec Bush rien ne marche. On peut dire que la conjoncture a changĂ©, que le 11/9 a tout changĂ©, que Clinton a eu de la chance d’ĂȘtre prĂ©sident durant un boom Ă©conomique, etc
 je te dirai qu’il n’a pas fait d’erreur et a su maintenir le cap de son pays sur la paix, la bonne relation avec les autres pays de la planĂšte et une Ă©conomie croissante. Je ne crois pas que tes commentaires soient fondĂ©s sur des choses rĂ©alistes.

Mansour: Pour ce qui est du chancelier de la rĂ©publique allemande, il ne fait pas de doute aujourd’hui qu’il compte dĂ©jĂ  ses jours au pouvoir. Depuis dĂ©jĂ  plus de 2 ans, son parti a essuyĂ© un revers aprĂšs un autre dans toutes les Ă©lections locales Ă  ce jour. Le chĂŽmage, notamment dans l’ex-Allemagne de l’est, est plus que jamais l’angoisse d’un nombre de plus en plus important de la population allemande. Schröder a trĂšs mal gĂ©rĂ© l’Ă©conomie allemande depuis qu’il a Ă©tĂ© Ă©lu comme chancelier. Et il payera le prix, tout comme Jospin en France.

Claude: Tout indique comme tu dis que les jours du chancelier allemand sont comptĂ©s. Et cela confirme ce que je pense, Ă  l’effet que la social-dĂ©mocratie europĂ©enne, n’ayant pu se renouveler, subit les consĂ©quences du manque de renouvellement de son programme politique. MalgrĂ© ce que je viens de dire, je me rappelle la derniĂšre campagne Ă©lectorale de Schröder durant laquelle il a dĂ©montrĂ© qu’il Ă©tait un bon «campaigner». Nonobstant les prĂ©visions, je ne suis pas prĂȘt Ă  prĂ©dire sa dĂ©faite.

Mansour: Il y a un sujet sur lequel toi et moi sommes constamment en collision, c’est le choix entre la violence et la non-violence pour lutter contre l’oppression. Tu me rappelles toujours le cas de Gandhi et de ce qu’il a fait pour l’Inde pour me convaincre que la lutte non-violente est toujours la meilleure stratĂ©gie Ă  adopter quelques soient les conditions d’oppression. Avant de discuter les conditions particuliĂšres dans lesquelles Gandhi a Ă©voluĂ©es, je voudrais tout de mĂȘme te dire que personnellement je crois aux leçons de l’histoire de l’humanitĂ©. En dehors de l’Inde, aucun pays, dans toute l’histoire de l’humanitĂ©, n’a rĂ©ussi Ă  recouvrer sa dignitĂ© d’une maniĂšre non-violente. Cites-moi un seul pays qui a gagnĂ© son indĂ©pendance grĂące Ă  un mouvement non-violent.

Claude: Pourquoi pas l’Afrique du Sud avec Mgr Tutu. Je crois que comme dernier leader de cette rĂ©volution sud-africaine il a demandĂ© et obtenu le respect d’une stratĂ©gie de non-violence. Finalement, la pression mondiale aidant, et devant l’irrĂ©alisme de l’apartheid, le gouvernement du pays a cĂ©dĂ©, a rendu les armes et s’est auto Ă©liminĂ©. Je crois qu’aujourd’hui plus que jamais, et la Palestine demeure un bel exemple, que la non-violence est la seule solution rĂ©aliste pour atteindre un objectif juste.

Mansour: Ne me parles pas des colonies françaises en Afrique, qui ont obtenu une soit-disante indĂ©pendance en 1960, grĂące Ă  De Gaulle qui voulait se concentrer sur la guerre de libĂ©ration en AlgĂ©rie. Aucun mouvement non-violence n’existait dans ces colonies françaises Ă  l’Ă©poque.

Claude: Je ne crois pas que tu as raison de minimiser l’apport de De Gaulle Ă  l’autodĂ©termination des colonies françaises en Afrique. Que le cas de l’AlgĂ©rie lui ait dĂ©montrĂ© la pertinence de libĂ©rer ses pays africains est pour moi une raison plus valable que celle que tu invoques, Ă  l’effet que c’est pour avoir les mains libres afin de pouvoir s’occuper mieux de l’AlgĂ©rie, qu’il a posĂ© le trĂšs grand geste de l’autodĂ©termination des peuples africains sous le contrĂŽle des français. C’est faire une grande injustice au mĂ©rite d’un grand homme.

Mansour: L’’inde n’a pas Ă©tĂ© rĂ©ellement libĂ©rĂ©e par Gandhi. Tout ce que Gandhi a fait c’est de faciliter cet Ă©vĂ©nement. AprĂšs tout, ce n’est pas Gandhi qui avait formĂ©  » the Congress party of India ». Les Nehru et DjihĂąd Ă©taient plus importants politiquement que Gandhi mĂȘme quand il se pressentait comme le leader du mouvement indĂ©pendantiste de l’Inde. Il ne faut pas oublier aussi que Gandhi avait Ă  faire face Ă  une Grande Bretagne meurtrie par la 2IÈME guerre mondiale qui n’Ă©tait pas en mesure de faire face Ă  aucune rĂ©sistance, qu’elle soit violente ou non violente. Et si le mouvement non-violent indien Ă©tait rĂ©ellement puissant, pourquoi le symbole mĂȘme de ce mouvement a-t-il Ă©tĂ© Ă©liminĂ© physiquement par des hindous ? Sinon pour permettre aux forces politiques naturelles et Ă©ternelles de reprendre leur place dans la vie quotidienne. Des milliers sinon des centaines de milliers d’innocents ont Ă©tĂ© massacrĂ©s dans leurs propres maisons. Des millions d’autres ont Ă©tĂ© forcĂ©s Ă  l’exode pour sĂ©parer les hindous des musulmans. Gandhi a certainement facilitĂ© l’accĂšs de l’Inde Ă  l’indĂ©pendance politique, mais il n’a certainement pas changĂ© sa sociĂ©tĂ©, comme l’histoire en tĂ©moigne.

Claude: Je ne crois pas que tu connaisses ou voies l’histoire de l’Inde indĂ©pendante comme elle est. Certes l’Angleterre Ă©tait affaiblie, certes les Nehru et Jinnah Ă©taient de grands hommes politiques et forts dans leurs milieux respectifs, mais le leader incontestĂ© de tous les Indiens, incluant les chefs de partis et les musulmans, Ă©tait Gandhi. Et il a gagnĂ©. Quant Ă  la crĂ©ation du Pakistan, tu te rappelleras sans doute le long jeĂ»ne de Gandhi avant l’indĂ©pendance pour obtenir l’accord total des musulmans sur la cesse de leurs altercations violentes avec l’armĂ©e anglaise. Ce n’est qu’aprĂšs que Jinnah ait confirmĂ© Ă  Gandhi mourant que la violence avait arrĂȘtĂ© que celui-ci a acceptĂ© de mettre fin Ă  son jeĂ»ne et de retourner nĂ©gocier l’indĂ©pendance de toute l’Inde. AprĂšs l’indĂ©pendance, les musulmans et Jinnah sont revenus sur leurs positions et c’est Ă  la grande peine et au dĂ©sespoir de Gandhi qu’il a vu les migrations importantes entre l’Inde et le territoire du Pakistan et finalement la crĂ©ation du nouveau pays du Pakistan. Il ne pouvait alors rien faire contre ce mouvement.

Mansour: Je m’excuse mais je continuerai Ă  croire jusqu’au dernier moment de ma vie, que la dignitĂ© n’est jamais offerte, mais elle esttoujours arrachĂ©e, par force et violence malheureusement. C’est le prix pour notre appartenance a l’humanitĂ©. Je ne me rĂ©jouis pas de ce constat, mais je suis suffisamment conscient pour accepter cette rĂ©alitĂ©.

Claude: La dignitĂ© est offerte aux hommes et peuples dignes. VoilĂ  ce que reflĂšte l’histoire. Les pays sans dignitĂ© sont toujours en mutation et ce n’est que seulement le jour oĂč enfin la dignitĂ© est obtenue que le pays connaĂźt enfin son indĂ©pendance rĂ©elle, N’est-ce pas le cas de l’AlgĂ©rie qui est toujours Ă  la recherche de sa vraie dignitĂ© ?

Mansour: Je suis entiĂšrement d’accord avec toi quand tu dis que l’enjeu politique mondial aujourd’hui n’est pas entre le marxisme lĂ©ninisme et la dĂ©mocratie en gĂ©nĂ©ral, ce n’est mĂȘme plus le dĂ©bat entre la gauche socialisante et la droite traditionnelle, mais plutĂŽt entre le centre gauche et le centre droit de toutes les dĂ©mocraties du monde. Malheureusement pour l’humanitĂ© le centre droit l’emporte, au nom justement de la soit-disante mondialisation de l’Ă©conomie. Jamais les ouvriers amĂ©ricains, depuis du moins les annĂ©es 20, ne se sont retrouvĂ©s Ă  la merci du patronat amĂ©ricain comme aujourd’hui. MĂȘme du temps de Reagan, les syndicats ouvriers amĂ©ricains avaient encore des moyens de se dĂ©fendre contre le Reaganisme des annĂ©es 80. Mais aujourd’hui, l’ouvrier amĂ©ricain est mĂȘme abandonnĂ© par le parti dĂ©mocrate, qui pourtant a Ă©tĂ© le dĂ©fenseur des droits des ouvriers pendant plus de 70 ans.

Claude: Il y a un dĂ©bat aujourd’hui (le 26 juillet 2002) au congrĂšs amĂ©ricain, en rapport avec le nouveau dĂ©partement sur la sĂ©curitĂ© qui englobera tout ce qui existait et sur la dĂ©fense des droits des travailleurs de ce nouveau dĂ©partement. Les rĂ©publicains et ti-Bush sont accusĂ©s de «union-busting» par les dĂ©mocrates. Je vois lĂ  une rĂ©ponse Ă  ton affirmation.

Mansour: Dans un de tes derniers messages tu insinuais que le parti au pouvoir au Canada Ă©tait totalement diffĂ©rent du rĂ©gime rĂ©publicain aux USA. En es-tu vraiment sĂ»r ? Est-ce que la politique Ă©conomique canadienne peut ĂȘtre diffĂ©rente de celle des USA ?. Il est vrai que le Canada a toujours tout de mĂȘme un «safety net» social qui n’a rien Ă  voir avec celui des USA. Mais est-ce que ce «safety net» est Ă  l’abri des pressions amĂ©ricaines. J’en doute. Je te garantis que mĂȘme la couverture de santĂ© que vous avez risque d’ĂȘtre remise en question un jour ou l’autre Ă  cause du vieillissement de la population canadienne et des pressions budgĂ©taires que ce programme exercera sur les pouvoirs publics canadiens dans les annĂ©es Ă  venir. Et si le Canada veut continuer Ă  ĂȘtre un partenaire compĂ©titif avec les USA, il sera obligĂ© de revoir un jour ou l’autre les avantages sociaux qu’il a donnĂ©s dans le passĂ© Ă  ses citoyens. Cette situation me rappelle un fameux poĂšme d’Alfred de Vigny,  » la mort du loup » et qui disait :  » c’est une dure loi mais une loi suprĂȘme….fait Ă©nergiquement ta longue et lourde tĂąche, dans la voie oĂč le sort a voulu t’appeler, puis comme moi, souffre et meurs sans parler » Il fut un temps ou on pouvait parler d’indĂ©pendance nationale, mais aujourd’hui on ne parle que d’interdĂ©pendance dans le meilleur cas possible. Et le Canada sera obligĂ© de s’adapter Ă  son gĂ©ant du sud, qu’il le veuille ou non. Il n’a pas d’autre choix.

Claude: Beaucoup de vrai dans cela, mais Ă  ce jour nous avons pu maintenir nos objectifs, notre façon de voir et notre mode de vie. Je crois que nous pourrons continuer car nous combattons pour ce faire. Les Canadiens ne veulent pas devenir amĂ©ricains. Nous maintiendrons notre «safety net» et je prĂ©vois plutĂŽt que ce sont les AmĂ©ricains qui finalement s’approcheront de nous. Nous sommes compĂ©titifs et cela dĂ©pend de raisons Ă©conomiques. Par exemple, aujourd’hui c’est la valeur de notre dollar par rapport Ă  celui des AmĂ©ricains qui nous aident. De plus l’acte du libre Ă©change nous protĂšge contre le protectionnisme amĂ©ricain, et mĂȘme lorsque celui-ci montre son nez, comme dans le cas du bois d’Ɠuvre, nous le contestons en cour et nous avons vu aujourd’hui une cour europĂ©enne donner raison au Canada dans cette dispute du bois d’oeuvre. Donc, si nos positions sont bonnes, on peut se maintenir. Ce n’est pas facile mais c’est possible et ici au Canada on veut que cela soit possible.

Mansour: Par ailleurs, je commence Ă  croire que le peuple algĂ©rien est particulier. Quand je vois les succĂšs de la fille de mon ami Ă  Washington, aussi bien que ceux de son fils Ă  MontrĂ©al, je crois que notre jeunesse est unique. En plus je viens d’apprendre que ma petite niĂšce vient d’avoir le baccalaurĂ©at français avec la mention trĂšs bien Ă  Paris. Et elle n’a que 17 ans Ă  peine. Mais ce qui plus extraordinaire avec elle, c’est qu’elle est trĂšs ambitieuse politiquement. Elle veut ĂȘtre le premier ministre des affaires Ă©trangĂšres de la France qui soit d’origine algĂ©rienne. Tu ne peux pas dire que les Kabyles ne sont ambitieux aprĂšs cela. Imagines-toi qu’elle a eu certainement la plus forte note au bac, dans son «major». Elle a eu 19.5/20 en Ă©conomie, et comme je suis Ă©conomiste moi mĂȘme je n’arrive pas Ă  comprendre cette note. Mais c’est une vĂ©ritable gĂ©nie Oubouzar du moins.

Claude: Je suis trĂšs heureux pour toi et je fĂ©licite ta famille. Ma conclusion face Ă  cela est que, dans le fond, toutes les races sont Ă©gales et qu’avec une opportunitĂ© normale dans la vie, chacun, qui qu’il soit, peut atteindre la meilleure Ă©ducation et les plus hauts sommets. Blanc, noir, jaune, quelque soit la race, l’origine, la religion, nous sommes Ă©gaux. Égaux devant Dieu et les hommes! N’est-ce pas ce que l’on nous a appris, et n’est-ce pas notre constatation personnelle de la rĂ©alitĂ© ?
Mansour: Mais le cas le plus tragique est celui de mon frĂšre Ali, qui a Ă©tĂ© aux premiĂšres loges de la guerre de libĂ©ration et qui refuse toujours d’Ă©crire ses mĂ©moires. Il a Ă©tĂ© tout d’abord un des premiers organisateurs de la jeunesse estudiantine du FLN entre 1954 et 1956. Ensuite, il a pris avec lui au maquis un bon nombre d’Ă©tudiants algĂ©riens qui n’ont jamais vu l’indĂ©pendance de l’AlgĂ©rie. Plus grave encore, ces camarades qu’il avait convaincus de prendre le maquis avec lui sont morts non pas des mains de l’armĂ©e de la France mais des mains de l’ALN qu’ils avaient rejoint pour renforcer son encadrement (rĂ©sultat de la fameuse bleuitĂ©-opĂ©ration des services de renseignements français pour saper le moral de l’ALN en accusant tous les cadres de l’ALN Ă©duquĂ©s d’ĂȘtre au service de la France. Plus de 2000 cadres intellectuels algĂ©riens ont Ă©tĂ© non seulement exĂ©cutĂ©s, mais torturĂ©s d’une maniĂšre inhumaine avant de les achever. La seule chose qui a sauvĂ© la vie Ă  mon frĂšre c’estqu’Ă  l’apogĂ©e de cette chasse aux intellectuels du maquis il Ă©tait par chance au Caire. Et mĂȘme au Caire, le colonel Amirouche de la willaya 3 avait envoyĂ© un message Ă  la direction algĂ©rienne au Caire pour lui demander l’exĂ©cution d’Ali sans jugement car il avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© jugĂ© et trouvĂ© coupable de collaboration avec l’ennemi. Heureusement pour lui que le responsable du FLN au Caire Ă©tait tout d’abord trĂšs puissant, car il Ă©tait le ministre de la guerre, et il le connaissait trĂšs bien tant au maquis qu’au Caire. Pour lui sauver la vie, il lui a demandĂ© de dĂ©missionner de l’ ALN et de prendre un bourse d’Ă©tude Ă  l’Ă©tranger. C’est comme cela qu’il s’est retrouvĂ© Ă  Berlin est, alors qu’il a toujours Ă©tĂ© viscĂ©ralement anti-communiste toute sa vie. De plus Ali a vĂ©cu pratiquement tous les plus grands Ă©vĂ©nements de la guerre de libĂ©ration. Il a participĂ© au ralliement de Ferhat Abbas qui plus tard est devenu le prĂ©sident du gouvernement provisoire de l’AlgĂ©rie installĂ© Ă  Tunis, au FLN. Il a vĂ©cu les consĂ©quences dĂ©sastreuses de la grĂšve gĂ©nĂ©rale de 8 jours dĂ©crĂ©tĂ©e par le FLN en 1956. Il a accompagnĂ© tout l’État major du FLN, qui initialement Ă©tait installĂ© Ă  Alger, pour rejoindre le maquis en Kabylie. Toujours en 1956 il a non seulement participĂ© Ă  la prĂ©paration du 1er congrĂšs du FLN, dans la vallĂ©e de la soumman en petite Kabylie, mais il a assistĂ© Ă  tous les dĂ©bats de ce congrĂšs qui a enfin de compte dĂ©fini le futur de l’Ă©tat algĂ©rien. Et mĂȘme aprĂšs l’indĂ©pendance il a jouĂ© un trĂšs grand rĂŽle dans l’Ă©dification d’un nouvel Ă©tat. Il a notamment crĂ©Ă© la direction de la statistique et des Ă©tudes dĂ©mographiques du pays. Il a formĂ© des centaines de statisticiens et d’Ă©conomistes qui ont Ă©tĂ© la base d’une administration de la statistique en AlgĂ©rie qui Ă©tait l’envie de tous les pays sous-dĂ©veloppĂ©s. Et en tant que ministre de la planification pendant plus de 8 ans il a Ă©tĂ© le tĂ©moin de toute la pĂ©riode de Chadli. MalgrĂ© tout cela, Ă  ce jour, il refusĂ© catĂ©goriquement de laisser une trace de son expĂ©rience. Et cela me dĂ©sole Ă©normĂ©ment car il a vraiment un message historique unique Ă  laisser derriĂšre lui pour les gĂ©nĂ©rations futures de l’AlgĂ©rie. Mais je continuerai Ă  le harceler jusqu’au jour oĂč il finira par accepter de nous donner ses derniĂšres mĂ©moires de sa vie.

Claude: Tu as raison et continue, car il faudra bien un jour que la vraie histoire de l’AlgĂ©rie indĂ©pendante soit Ă©crite. Ce sont des hommes comme lui, forts, intelligents, honnĂȘtes et bien motivĂ©s qui peuvent rĂ©vĂ©ler les tractations qui ont eu lieu et qui ont affectĂ© l’évolution de la formation du pays nouveau. J’aimerais bien en octobre, si je vais en AlgĂ©rie tel que prĂ©vu, avoir l’opportunitĂ© de le rencontrer Ă  nouveau et de pouvoir Ă  mon tour lui souligner l’importance pour tous qu’il Ă©crive ses mĂ©moires pour les AlgĂ©riens et pour les autres personnes de la planĂšte, comme moi, afin que nous ayons tous la connaissance rĂ©elle et la comprĂ©hension de la naissance de ce grand pays qu’est l’AlgĂ©rie.

À la prochaine