André Turp


André Turp

Durant les années soixante et soixante-dix, André Turp était reconnu en France comme le meilleur Werther de tout l’Hexagone. Dans ce rôle qu’il a chanté près de cinq cents fois, mon grand copain ténor était extraordinairement touchant, vibrant. Dans sa bouche, chaque mot prenait une extraordinaire intensité dramatique. Personne ne restait insensible à ses interprétations. J’ai souvent chanté à ses côtés dans la distribution de Werther et, chaque fois, je me laissais prendre à son jeu et à sa voix. Peu d’artistes m’ont fait venir, comme lui, les larmes aux yeux en plein spectacle.


La Bohème

André Turp était aussi sujet que moi au fou rire sur scène. Je me souviens entre autres d’une Bohème mémorable à Covent Garden.

Au quatrième acte, les quatre compères bohèmes (dont je suis) s’amusent comme des fous dans leur mansarde de Paris. Pendant nos cabrioles, Colline (Joseph Rouleau) me lance un coussin par la tête. Ma perruque rousse, mouillée de transpiration, fait un quart de tour sur ma tête sans que je m’en aperçoive.

Soudain, un gros accord à l’orchestre interrompt la sarabande. C’est Mimi, le grand amour de Rodolfo (André) qui arrive après des mois d’absence. Atteinte de phtisie, la jeune fille tient à peine debout sur ses jambes. Péniblement, elle s’étend sur un canapé. Atterré, désespéré, Rodolfo vient s’asseoir à son chevet.

Dans la fosse, les cordes jouent une mélodie aux accents déchirants: l’Adieu au manteau Pour une raison que je ne comprends pas, Joseph semble avoir du mal à la chanter. En fait, il a été pris de fou rire en me voyant la tignasse rouge complètement de travers.

Entre-temps je rejoins Rodolfo-André au chevet de Mimi. Désireux de soutenir mon ami dans son épreuve, je mets la main sur son épaule. Lui se retourne vers moi, prêt à se faire consoler, puis tourne brusquement le dos à l’auditoire. Mort de rire, il me glisse tout bas: «Crisse le camp, Savoie!» Tout en essayant de reprendre son sérieux, il m’accompagne vers la coulisse, de l’autre côté de la scène, en tâchant de masquer ma sortie. Il faut faire vite, la musique, elle, n’arrête pas. Puis, la tête appuyée sur le décor, André continue de se tordre, le corps secoué de gros sanglots.

Mimi, pendant ce temps, est en train de tomber en bas du lit! Les yeux fermés, elle croit Rodolfo à ses côtés, comme l’indique la mise en scène. À la dernière seconde, André retraverse la scène en se précipitant vers la mourante, se ressaisit et continue à chanter. De mon côté, je cours à ma loge et j’aperçois ma drôle de tête dans le miroir. Je replace ma perruque, m’éponge le visage et je rentre sur scène pour les dernières minutes du spectacle. Enfin, le rideau tombe sur notre fou rire.

A la sortie des artistes, nos fans nous attendaient. Ils nous avaient trouvés extraordinaires. Jamais ils n’avaient vu le quatrième acte joué avec tant d’émotion. Nos cris de déchirement et nos larmes étaient les plus convaincants qu’ils aient jamais entendus. Nous n’avons pas eu le cœur de leur expliquer que nous pleurions de rire …


André possédait par ailleurs un répertoire important: Puccini, Verdi, Gounod, Massenet, œuvres contemporaines. À tous ses rôles il apportait le même soin. Le meilleur souvenir artistique qu’il me reste de lui est gravé sur disque. C’est le Don Carlos de Verdi que nous avons chanté en français avec deux autres compatriotes, Edith Tremblay et Joseph Rouleau.

Au Canada, hors scène, tout se passait bien entre nous deux. Je n’avais pas de problèmes avec André ni lui avec moi. Ailleurs, particulièrement en France, il en allait parfois autrement.


Taxi ou métro?

Gabriel Couret, le directeur de l’Opéra-Comique de Paris, nous invite, André Turp et moi, à dîner chez lui un soir. Il pleut des cordes. André, qui ne dépensait jamais un sou de trop, m’annonce:

«On prend le métro.

– T’es fou ou quoi? Y mouille à siau ! On prend un taxi et on partage les frais.

– Non, non, on prend l’métro!

– Très bien, lui dis-je, mais c’est toi qui payes.

– Bon, d’accord.»

Nous montons en voiture. À la troisième station, une préposée entre pour vérifier nos titres de transport: «Les tickets! les tickets! » André est assis près de la fenêtre. Quand la dame en uniforme arrive à ma hauteur, je sors mon accent le plus lourdement québécois pour lui parler. Cela mettait Turp hors de lui. Il avait terriblement honte de moi quand je me mettais à parler joual.

«Vos tickets, Messieurs!

-André, sors donc les tickettes, a veut tchèquer. »

André tend les billets sans dire un mot.

«Mais ces messieurs voyagent en forfaitaire! ! !

– Non, non, Madame, nous aut’ on voyage en métro!

– Mais ces tickets sont des tickets de deuxième classe, Messieurs.

– Pis?

-Mais vous êtes en première, ici!

– Comment ça, en première? Che nous, c’est toute pareil, y a pas d’clâsses.»

André a le nez collé à la vitre, il ne me connaît pas. Impitoyable, je l’interpelle: «Maudit cheap, t’as payé des billets de deuxième pis tu voyages en première, ça para ben!»­

Sur quoi la ticketeuse veut nous faire payer l’amende.

«Aye, André, a vend des pinottes, en veux-tu?»

À la prochaine station, André se lève brusquement, prend les billets des mains de la préposée et sort sur le quai. Je le suis. Nous montons dans un wagon de deuxième: un wagon vert, pas rouge, avec des sièges plus durs.

Aussitôt assis, il me sert une salade: «Maudit habitant, t’aras pas pu farmer ta yeule, non?»


Carmen à Rouen

Au troisième acte, le torero Escamillo (moi) rend visite à Carmen dans la montagne, où se cachent les contrebandiers. Il est reçu par un Don José furieux (André) qui veut l’’abattre. Au moment où j’arrive sur les lieux, Macaëla chante:­ «Il ajuste, il fait feu.» Or, à la générale, le fusil d’André ne part pas. Mon copain se plaint au machiniste responsable des accessoires. Celui-ci voudrait-il s’organiser, s’il vous plaît, pour que le fusil fonctionne à la première.

Le lendemain, André vise et bang! le coup de feu part. De la fumée, en voulez-vous, en voilà. Il y en a même tellement que je perds André complètement de vue. Il ne me trouve plus lui non plus, aucun des deux ne voit plus le chef pour chanter notre duo, la fumée se répand dans la salle, les gens se mettent à tousser.

Il a fallu quatre ou cinq minutes avant de voir clair et de se libérer les poumons … Le machiniste était mort de rire. «ça va comme ça? » demande-t-il à André.


Mon copain André Turp est mort le 5 février 1991.

Salut, vieux frère. On s’en contera d’autres un jour!