Mario Podesta


Mario Podesta

«Savoie, vous avez des problèmes vocaux! »

Nous sommes Ă  l’OpĂ©ra-Comique de Paris, en 1972. L’homme qui me parle s’est tout bonnement prĂ©sentĂ© Ă  ma loge après une reprĂ©sentation de La Bohème. Il me paraĂ®t avoir au moins 80 ans. Et sa voix parlĂ©e est tellement cassĂ©e qu’il faut prĂŞter l’oreille pour comprendre ce qu’il dit.

«Il me semble, Monsieur, que c’est plutĂ´t vous qui avez des problèmes …

– Venez me voir chez moi demain matin Ă  10 heures. Je vous attendrai.»

Mais d’oĂą sort-il, celui-lĂ ? Et pour qui se prend-il encore? Dix heures ouais, c’est tĂ´t pour un lendemain de spectacle. Mmmm… Et puis après tout, j’y vais, on ne sait jamais.

Le lendemain je me pointe Ă  l’adresse que le vieux monsieur m’a indiquĂ©e près de Pigalle. Mon hĂ´te se prĂ©sente: Mario Podesta, ancien tĂ©nor. Bon. Après les salutations d’usage, je me dis qu’il va m’Ă©clairer sur le but de ma visite. Eh non, pas tout de suite, il faut d’abord lui payer dix leçons Ă  l’avance. Pas fou le bonhomme! C’est peut-ĂŞtre moi qui me fais royalement avoir, mais enfin!

Podesta s’assoit au piano et me fait chanter une phrase du premier acte de Rigoletto: «Ma in altr’uomo qui mi cangio » … La phrase est difficile mĂŞme quand on est en voix et bien rĂ©chauffĂ©, imaginez Ă  10 heures du matin et Ă  froid! Je me redis: il n’est pas fou le bonhomme, s’il voulait me prendre en dĂ©faut, il a rĂ©ussi!

Je chante la phrase. Le rĂ©sultat est très mauvais. Je recommence … Encore très mauvais.

« Vous voyez bien que vous avez des problèmes!

– Lesquels?

– Ces notes-lĂ  ne sont pas aiguĂ«s, ce ne sont que des mi bĂ©mol. Ça prouve que vous avez des problèmes.

– Lesquels?

– Vous ne savez pas synchroniser l’appui et la projection.»

Je chantais professionnellement depuis dix-sept ans! Je savais depuis longtemps ce qu’Ă©taient l’appui et la projection, mais la synchronisation entre les deux … C’Ă©tait ça, le problème?

« Vous devriez ĂŞtre capable de chanter cette phrase-lĂ  Ă  n’importe quelle heure du jour et dans n’importe quel Ă©tat. Ce n’est pas le cas. »

J’Ă©coute de mes deux oreilles maintenant.

«Pour l’instant c’est votre force physique qui vous tire d’embarras. Ça ne durera pas toujours. Vous vous fatiguez le larynx parce que vous ne savez pas ce que vous faites. Vous changez de registre Ă  chaque note, vous poussez vers le haut quand la phrase monte, vous laissez tomber quand elle descend. »

J’Ă©coute toujours. Je suis un peu perplexe, mais j’Ă©coute. Fin de la première leçon.

Je rentre Ă  l’hĂ´tel, je rĂ©flĂ©chis, je me mets aux exercices que Podesta m’a proposĂ©s. Et je retourne chez lui. Il continue de m’expliquer. D’une leçon Ă  l’autre. Je commence Ă  comprendre, Ă  identifier des sensations nouvelles, Ă  travailler moins fort des cordes vocales et plus fort dans la ceinture abdominale. Au bout de sept ou huit leçons, ça y est.

Merci, Mario Podesta! J’ai compris une fois pour toutes. Enfin, plus besoin de vocaliser Ă  n’en plus finir avant les reprĂ©sentations. Finis les chats dans la gorge- Je chante et c’est facile, un vrai jeu d’enfant, du sport, quoi!

Ce que j’ai appris de Podesta, je l’enseigne aujourd’hui.