au 19 janvier 2003


Le dialogue couvre le comportement des arabes depuis 1967, les possibilitĂ©s des dĂ©mocrates de gagner l’élection prĂ©sidentielle amĂ©ricaine, la situation en Irak aprĂšs la guerre si elle a lieu, la venue de Nasser en Égypte et son basculement dans le camp soviĂ©tique.

Au 19 janvier 2003

Mansour: Je ne peux pas m’empĂȘcher de penser que dĂšs qu’il s’agit d’un problĂšme arabo-israĂ©lo-americain les tĂȘtes pensantes occidentales, d’oĂč qu’elles viennent, se prĂ©cipitent immĂ©diatement pour dĂ©montrer logiquement que si la paix au Moyen-orient n’existe pas c’est toujours la faute aux arabes.

Claude: Je ne crois pas que le monde pense cela. Le jeu d’IsraĂ«l et des USA n’impressionne que ceux qui veulent ĂȘtre impressionnĂ©s. Les Palestiniens ont la sympathie de la majoritĂ© des gens. Tu joues le jeu de Sharon en affirmant des conneries semblables. C’est dĂ©sappointant de voir qu’il a pu rejoindre un gars comme toi.

Mansour: Oui, j’admets que de temps en temps ils reconnaissent tout de mĂȘme que le monde occidental et notamment IsraĂ«l et les USA ne sont pas rĂ©ellement favorables Ă  une paix des braves, comme le disait Charles de Gaule. Apparemment aucune autoritĂ© morale ou autre internationale n’a le droit d’accuser IsraĂ«l des gĂ©nocides qu’il perpĂštre tous les jours dans les zones palestiniennes occupĂ©es par IsraĂ«l ou de la politique agressive amĂ©ricaine vis-Ă -vis du monde musulman (Irak, Iran, Pakistan, et mĂȘme l’Arabie saoudite aujourd’hui).

Claude: Tout le monde a peur de se faire taxer d’antisĂ©mite. C’est une belle invention verbale des sionistes qui empĂȘche un grand nombre de personnes responsables de dire ce qu’elles pensent. Un jour, lors d’un dĂ©jeuner, alors que j’étais le prĂ©sident du parti progressiste-conservateur du QuĂ©bec, un ami juif qui voulait ĂȘtre candidat du parti Ă  nouveau, dans le comtĂ© de St Denis, me rencontra pour me demander de l’appuyer. Je lui dis que je ne pouvais pas. Il avait Ă©tĂ© dĂ©jĂ  candidat deux fois et je l’avais appuyĂ© chaque fois mais il n’avait pu gagner les Ă©lections. Il s’était avĂ©rĂ© un piĂštre candidat. Nonobstant notre amitiĂ© de plusieurs annĂ©es, il me lança l’accusation que je ne l’appuyais pas parce que j’étais antisĂ©mite. Il savait mieux que quiconque que cela Ă©tait totalement faux. Je me levai, je pris le verre d’eau plein jusqu’au bord et je lui lançai en pleine figure, en ajoutant «go to hell». Je partis en laissant toute la nourriture dans mon assiette et sans payer l’addition. Je ne l’ai jamais revu. C’était un faible qui n’avait pas d’argument autre que le mot antisĂ©mite. C’est la seule fois dans ma vie oĂč j’ai posĂ© un geste si peu respectueux envers un autre ĂȘtre humain.

Mansour: J’aimerais te donner mon analyse du comportement du monde arabe en gĂ©nĂ©ral, depuis 1967. Avant mĂȘme le cessez-le-feu qui avait mis fin Ă  la guerre d’octobre 1967, je me souviens d’avoir participĂ© Ă  un dĂ©bat organisĂ© par l’universitĂ© du Kansas, oĂč il y avait des reprĂ©sentants Ă©tudiants amĂ©ricains, israĂ©liens et arabes. Durant ce dĂ©bat, j’avais dĂ©jĂ  choquĂ© la communautĂ© arabe estudiantine du Kansas en dĂ©clarant que les Palestiniens devaient cesser de croire que le monde arabe allait un jour les dĂ©livrer du sionisme international. Ils devaient se prĂ©parer tout comme le peuple algĂ©rien l’avait fait dans le passĂ© immĂ©diat Ă  ne compter que sur eux-mĂȘmes pour retrouver leur indĂ©pendance politique. Durant ce mĂȘme dĂ©bat, j’avais dĂ©jĂ  averti les Ă©tudiants arabes qu’IsraĂ«l en tant qu’État Ă©tait lĂ  Ă  jamais et que le monde arabe devait s’y adapter. Malheureusement pour le peuple palestinien ses dirigeants n’arrivent toujours pas Ă  faire ce que l’AlgĂ©rie avait fait avant de lancer leur guerre de libĂ©ration, Ă  savoir avoir une stratĂ©gie Ă  long terme et une organisation politique unifiĂ©e et acceptĂ©e par tous les Palestiniens.

Claude: Bravo. Tu as vu juste et ce qui se déroule montre bien que ton jugement politique est réaliste et solide.

Mansour: Mon problĂšme avec les Palestiniens n’est pas tellement l’utilisation de la violence (ou le terrorisme si tu veux reprendre les accusations occidentales), mais plutĂŽt le manque de cohĂ©rence dans leur stratĂ©gie Ă  long terme pour enfin rejoindre le rang des nations. Si la voie de la nĂ©gociation apparaĂźt aux Palestiniens comme une voie sans issue, notamment aprĂšs toute l’expĂ©rience qu’ils ont eue avec les accord d’Oslo, alors ils devraient se dĂ©clarer franchement contre cette voie et chercher une autre voie, peut ĂȘtre plus violente, mais qui au moins garantit le support indĂ©fectible du peuple palestinien. Mais je ne vois que des signes contradictoires provenant de l’OLP en particulier et de son chef Yasser Arafat. Il avait plus de crĂ©dibilitĂ© au sein de son peuple quand il arraisonnait des avions dans les annĂ©es ‘70 qu’aujourd’hui, il ne peut pas arrĂȘter les actes terroristes des Palestiniens (qui sont prĂȘts Ă  sacrifier plus que leur chef spirituel et politique) et il continue Ă  faire le courtisan dans les chambres du pouvoir de Washington, comme si quelqu’un Ă©tait intĂ©ressĂ© Ă  ses vrais problĂšmes. Et dans toute cette affaire la seule victime ne peut ĂȘtre que le peuple palestinien pris entre le marteau et l’enclume, comme on dit. Une fois de plus, vive la morale universelle qui se soucie du sort des TchĂ©tchĂšnes qui ont subi l’agression de la Russie depuis de 10 ans, mais qui se moque Ă©perdument du peuple palestinien qui a souffert le martyr depuis la crĂ©ation de l’Ă©tat d’IsraĂ«l en 1948.

Claude: Vrai. Et c’est lĂ  le vrai drame. On ne doit compter que sur soi et Ă©tablir une stratĂ©gie en consĂ©quence. Je partage toute ton analyse.

Mansour: Je t’avoue, cher ami, que je ne crois plus Ă  aucune morale, tout comme je ne crois plus Ă  la religion musulmane depuis des dĂ©cennies. Je crois finalement que c’est la force qui dĂ©finit le droit. Une nation qui n’est pas capable de se dĂ©fendre est inexorablement condamnĂ©e Ă  disparaĂźtre un jour ou l’autre.

Claude: Faux. L’Inde a dĂ©montrĂ© le contraire. Aujourd’hui c’est de moins en moins vrai, car mĂȘme les plus petites ethnies veulent leur place au soleil et l’obtiennent, de plus en plus. Les pays deviendront davantage des fĂ©dĂ©rations dĂ©centralisĂ©es que des pays centralisateurs.

Mansour: Et malheureusement c’est le cas des nations soit disantes arabes, qui depuis la pĂ©riode de la reconquĂȘte d’Elisabeth d’Espagne ont totalement perdu le sens de la nation arabe. Et tant que cet Ă©tat d’esprit persiste dans les pays arabes, ils continueront Ă  subir les affronts du monde riche, qui pour le moment est reprĂ©sentĂ© par le monde occidental.

Claude: Donc, tu es de la doctrine des islamistes, qui veulent renverser les gouvernements arabes oĂč ils vivent, se rĂ©unir, se regrouper et qui comprennent que l’union fait la force, Une fois qu’ils auront atteint cette Ă©tape, ils veulent reproduire le califat des ottomans pour redonner Ă  l’Islam ses forces militaires et intellectuelles passĂ©es. Je ne partage pas cette vision. Je crois que chaque pays peut se raviver si la dĂ©mocratie y est rĂ©elle.

Mansour: Je fais une parenthĂšse pour te dire que j’ai rĂ©flĂ©chi Ă  l’idĂ©e d’écrire notre biographie conjointe. Je n’arrive pas Ă  sĂ©parer ma vie en pĂ©riodes d’une maniĂšre aussi nette comme tu fais. Il est vrai que l’Ă©cole d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale dĂ©finit assez bien certaines parties de ma vie mais mĂȘme durant ces pĂ©riodes, il y avait d’autre Ă©lĂ©ments fondamentaux qui m’ont influencĂ© peut-ĂȘtre mĂȘme beaucoup plus que ma vie en tant qu’Ă©lĂšve ou Ă©tudiant. Tu es nĂ© et tu as Ă©tĂ© Ă©levĂ© dans une culture que tu continues Ă  ce jour Ă  embrasser de toutes tes forces. Ce n’est pas mon cas. J’ai Ă©tĂ© toujours dĂ©chirĂ© entre au moins deux cultures et Ă  ce jour je n’arrive pas Ă  trouver mon Ă©quilibre culturel. Tu ne peux pas t’imaginer combien j’envie les gens comme toi, qui sont le plus souvent absolument certains de leur point de vue, qu’il soit politique ou mĂȘme social- culturel. Personnellement j’ai depuis trĂšs longtemps perdu ces valeurs absolues.

Pour revenir Ă  l’AmĂ©rique, je trouve que d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale elle est tellement enivrĂ©e par sa puissance qu’elle se moque royalement de l’opinion mondiale de plus en plus ces derniers temps. De plus, Bush sait trĂšs bien que sa rĂ©Ă©lection ne dĂ©pend pas de ce qu’il fait en Irak, mais de ce qu’il fait pour l’Ă©tat de santĂ© de l’Ă©conomie amĂ©ricaine dans les 2 annĂ©es Ă  venir. Il essayera de divertir l’opinion publique amĂ©ricaine avec sa fameuse croisade contre le terrorisme et l’Irak, mais son avenir dĂ©pendra de toute façon de la performance de l’Ă©conomie amĂ©ricaine et aussi du candidat dĂ©mocrate qu’il devra confronter en 2004.

Claude: Oui c’est mon opinion. La valeur du candidat dĂ©mocrate comptera pour beaucoup car je crois sincĂšrement dans l’importance des images et des illusions en politique et surtout en pĂ©riode Ă©lectorale. C’est la force de ti-Bush et son opposant devra lui ĂȘtre le plus Ă©gal possible et mĂȘme le dĂ©passer si possible.

Mansour: A l’allure oĂč va le processus du choix du candidat dĂ©mocrate Ă  la prĂ©sidentielle, je me doute que Bush puisse avoir des cauchemars de sitĂŽt. C’est la plus grande confusion dans le parti dĂ©mocrate Ă  l’heure actuelle. Ce parti a pour le moment le choix entre un juif orthodoxe et trĂšs conservateur qui fera fuir tout l’Ă©lectorat historiquement dĂ©mocrate, Ă  savoir les noirs en particulier, les latinos et les musulmans qui ont tout de mĂȘme droit au vote dans ce pays. Comme alternative, ils ont un farfelu reprĂ©sentant des noirs, Alain Sharpton qui ne peut mĂȘme pas s’assurer de la majoritĂ© des votes noirs.

Claude: Sois patient, tout changera et le parti trouvera un candidat valable. Assez fort pour battre ti-Bush ? J’en doute, mais capable d’y faire une belle bataille, et qui sait
 en pĂ©riode Ă©lectorale tout peut arriver.

Mansour: Mais pour revenir Ă  la possible deuxiĂšme guerre amĂ©ricaine au Moyen-orient, je rĂ©pĂšte que l’AmĂ©rique la fera quelques soient les consĂ©quences futures de cette aventure. Contrairement Ă  la premiĂšre guerre du golf oĂč les AmĂ©ricains avaient tout de mĂȘme une justification morale en prĂ©tendant que leur objectif fondamental Ă©tait de libĂ©rer un pays arabe envahi par l’Irak, aujourd’hui l’AmĂ©rique ne se donne mĂȘme plus cette pudeur vis-Ă -vis du monde arabe en particulier et du monde musulman en gĂ©nĂ©ral. Les intentions rĂ©elles et les voies pour les accomplir sont trĂšs claires cette fois ci. Ce n’est pas un hasard si d’une part la presse amĂ©ricaine s’est donnĂ©e Ă  coeur joie dedĂ©nigrer tous les rĂ©gimes arabes oĂč qu’ils soient d’une part et montrer trĂšs clairement que cette fois-ci l’aventure amĂ©ricaine allait se faire en Ă©troite collaboration avec IsraĂ«l et la Turquie en particulier.

Claude: La Turquie, non je ne crois pas. Les USA n’ont aucune justification morale, et c’est cela qui finalement les convaincra de ne pas faire cette guerre. Les chefs d’état du monde ne sont pas confortables avec une telle dĂ©cision. Les masses se mobilisent partout pour faire des manifestations. Et cela augmentera. Non, j’ai la conviction que ti-Bush n’ira pas en guerre. Il me semble cependant ĂȘtre un grand joueur de «bluff».

Mansour: Il y a moins d’un mois, l’AmĂ©rique a dirigĂ© un exercice des flottes israĂ©liennes, amĂ©ricaines et turques en MĂ©diterranĂ©e pour coordonner leurs mĂ©thodes d’action et de communication. La semaine derniĂšre, IsraĂ«l a Ă©tĂ© l’hĂŽte d’un soit-disant forum sur la lutte contre le terrorisme international avec comme participants l’AmĂ©rique bien entendu. Pas un seul pays arabe n’avait Ă©tĂ© invitĂ© Ă  cette nouvelle Ă©tape de prĂ©paration d’une attaque frontale contre le monde arabe. Il ne fait pas de doute que les AmĂ©ricains ne feront qu’une bouchĂ©e de pain de la rĂ©sistance militaire Irakienne au dĂ©but de cette guerre. Mais ce que l’AmĂ©rique et les IsraĂ©liens semblent oublier, c’est que mĂȘme si le peuple souffre des atrocitĂ©s de Saddam, il n’en demeure pas moins qu’il hait les nations amĂ©ricaine et israĂ©lienne encore davantage.

Claude: VoilĂ  le danger de cette guerre, si elle a lieu.

Mansour: J’aimerais bien voir les soldats amĂ©ricains, anglais ou mĂȘme israĂ©liens patrouiller les rues de Bagdad ou n’importe quelle ville de ce vieux pays. Saddam Hussein disparaĂźtra trĂšs certainement et trĂšs rapidement mais la subjugation du peuple irakien ne sera pas aussi facile Ă  avoir. Le peuple palestinien, dĂ©muni en armes et ressources, reste toujours dĂ©bout malgrĂ© des dĂ©cennies de persĂ©cutions d’IsraĂ«l qui n’a jamais eu Ă  se prĂ©occuper des moyens qu’il utilise pour terroriser les Palestiniens. L’Irak sera occupĂ© militairement par l’axe amĂ©ricano-britannique mais il crĂ©era des organisations comme le Hamas ou le Djihad, qui auront peut ĂȘtre mĂȘme plus de moyens matĂ©riels que les Palestiniens d’aujourd’hui qui luttent avec les lance-pierres la plupart du temps. Jusqu’Ă  quand l’AmĂ©rique va tenir le coup dans ce marĂ©cage qu’elle va crĂ©er d’elle mĂȘme. Je ne sais pas. Mais il faudra qu’un jour ou l’autre l’AmĂ©rique reconnaisse qu’elle ne peut pas dĂ©truire un peuple et son histoire.

Claude: Vrai, Vrai. Le bon sens primera finalement. L’AmĂ©rique est forte et respectable. C’est son prĂ©sident qui ne l’est pas. J’ai de la difficultĂ© Ă  comprendre qu’il va entraĂźner son grand pays dans ce marĂ©cage, comme tu dis. Parce que ce sera un marĂ©cage qui se transformera en guerre civile puisque les factions de la population, Kurdes, Sunnites et Chiites, sont trop clairement Ă©tablies. Les Sunnites de Saddam qui reprĂ©sentent 20% de la population irakienne se retrouveront probablement en minoritĂ© aprĂšs la guerre d’Irak. Ils ne sont pas habituĂ©s Ă  ce statut car ils ont, depuis toujours, dirigĂ© le pays. Les Chiites malgrĂ© leur grande majoritĂ© de 60% ne sont pas habituĂ©s Ă  gouverner mais ils le voudront. Le pourront-ils? En sont-ils capables ? Quant aux Kurdes, ne voudront-ils pas s’assurer qu’ils ne souffriront plus jamais les sĂ©vices que leur a infligĂ©s Saddam et ses prĂ©dĂ©cesseurs ? Et il y a le pĂ©trole. Qui le contrĂŽlera car il n’est pas partout ? Comment se fera le partage des revenus en dĂ©coulant ? Quel sera la pression des AmĂ©ricains pour obtenir les droits sur le pĂ©trole irakien ? Quelle sorte de gouvernement prendra la relĂšve ? Tu sembles dire que les AmĂ©ricains choisiront un gouvernement Ă  leur goĂ»t. Je pense que s’ils font cela, ils ne voient pas Ă  long terme car les Irakiens auront vite fait de corriger une telle aberration dĂ©mocratique. Il y a tellement de questions, tellement de doutes sur l’avenir que je crois que finalement ti-Bush fera comme son pĂšre et n’ira pas Ă  Bagdad.

Mansour: Je me souviens d’un discours que le gĂ©nĂ©ral Giap avait fait Ă  Alger durant les derniĂšres annĂ©es de la guerre du Vietnam. Dans ce discours, il disait que les colonialistes Ă©taient toujours de mauvais Ă©lĂšves et qu’il fallait toujours leur donner une nouvelle leçon pour qu’ils finissent par l’apprendre. Apparemment l’AmĂ©rique reste toujours un trĂšs mauvais Ă©lĂšve, car malgrĂ© les guerres de CorĂ©e et du Vietnam, elle se lance une fois de plus dans une autre aventure militaire oĂč les rĂ©sultats ne pourraient qu’ĂȘtre nĂ©gatifs Ă  long terme. Son problĂšme principal c’est qu’elle n’a pas de mĂ©moire. Giap a eu raison et aurait encore raison s’il commentait la situation actuelle de la mĂȘme façon.

Laisses-moi, une fois de plus, te rĂ©sumer un peu mes points de vue concernant la situation du monde arabe d’aujourd’hui. Tout d’abord, en aucun moment, ai-je prĂ©tendu que les peuples arabes n’avaient pas une large responsabilitĂ© de la situation dans laquelle ils ont pataugĂ© depuis des siĂšcles dĂ©jĂ . Je crois dur comme fer que les peuples n’ont que les gouvernements qu’ils mĂ©ritent et l’avenir qu’ils mĂ©ritent enconsĂ©quence. Tout ce que je te demande, c’est de reconnaĂźtre que les forces extĂ©rieures ont toujours jouĂ© un rĂŽle fondamental sur l’avenir des peuples les plus faibles, depuis que le monde est monde. A chaque fois qu’un pays arabe essayait par une rĂ©volte quelconque de sortir de son Ă©tat tribal pour rejoindre la civilisation moderne du temps, il se trouve que les forces occidentales, que ça soit la France en Afrique du nord ou l’Angleterre et les USA au Moyen-orient, se sont portĂ©es au secours des rĂ©gimes rĂ©trogrades et mĂ©diĂ©vaux contre lesquels ils se rĂ©voltaient.

Claude: Il y a du vrai dans ce que tu dis. Mais tu ne peux pas gĂ©nĂ©raliser. Est-ce possible que les reprĂ©sentants en place des arabes dans ces situations aient trompĂ© leurs populations ? Le bakchich 
 ce n’est pas d’hier. Les mouvements qui voulaient remplacer les gouvernements en place pour placer leur pays et ses citoyens en position de prendre charge de leurs affaires Ă©taient boycottĂ©s par leurs semblables qui Ă©taient au gouvernement ou dans les officines gouvernementales. Tu peux toujours blĂąmer les AmĂ©ricains, les Français, les Anglais, les colonisateurs mais pourquoi ne pas blĂąmer les infĂąmes collaborateurs indigĂšnes qui profitaient de la situation et ne voulaient pas qu’elle change. Parmi eux, il y avait de simples soldats jusqu’au plus haut gĂ©nĂ©ral, de simples fonctionnaires jusqu’au plus haut politicien. Ces collaborateurs ont maintenu leurs concitoyens dans la dĂšche longtemps et sont aussi Ă  blĂąmer, sinon plus, que les forces colonisatrices.

Mansour: Commençons par la rĂ©volution Ă©gyptienne de Nasser. DĂšs que Nasser a rĂ©ussi Ă  dĂ©barrasser l’Égypte du rĂ©gime corrompu du roi Farouk asservi aux intĂ©rĂȘts anglais, il Ă©tait devenu du jour au lendemain l’ennemi public numĂ©ro un pour l’Occident. Tout d’abord, la banque mondiale qui initialement avait acceptĂ© de financer le fameux du barrage d’Assouan, sous la pression de la Grande Bretagne et des USA, refusait dorĂ©navant de le financer. Nasser avait alors le choix d’abandonner ce projet qui allait libĂ©rer l’Égypte de la contrainte Ă©nergĂ©tique qui Ă©touffait tout effort de dĂ©veloppement Ă©conomique pour justement rĂ©pondre Ă  la pression dĂ©mographique, ou trouver un autre moyen de rĂ©aliser ce projet gigantesque. Je te signale qu’à l’Ă©poque, l’Égypte ne produisait pas un seul baril de pĂ©trole. Elle avait choisi de relever le dĂ©fi et de chercher un moyen de rĂ©aliser son projet de barrage, son projet de rĂȘve. Je te signale entre parenthĂšses, qu’au dĂ©but de la crise du barrage d’Assouan, la dĂ©fense Ă©gyptienne Ă©tait entiĂšrement Ă©quipĂ©e par la Grande Bretagne en particulier, les USA et la France. Tout le corps d’officiers Égyptiens avait Ă©tĂ© formĂ© en Grande Bretagne. Toute l’Ă©conomie Égyptienne Ă©tait plus privatisĂ©e que les Ă©conomies de l’Europe occidentale de l’Ă©poque, mĂȘme le systĂšme bancaire Ă©tait dominĂ© par le secteur privĂ©. Et sur le plan politique, je te rappelle que durant cette mĂȘme pĂ©riode, tous les dirigeants communistes aussi bien que les FrĂšres musulmans Ă©taient en train de croupir dans les geĂŽles Ă©gyptiennes dans des conditions effroyables. La vision Ă  long terme de Nasser pour son peuple n’Ă©tait pas diffĂ©rente de celle d’Atta turk. MalgrĂ© cela il a Ă©tĂ© mis a l’index par les puissances occidentales au moment ou l’Égypte Ă©tait prĂȘte Ă  faire sa vĂ©ritable rĂ©volution culturelle pour sortir ce pays de l’ignorance et du sous-dĂ©veloppement Ă©conomique et social. Malheureusement le seul pays qui Ă  l’Ă©poque avait le courage de confronter les intentions gĂ©opolitiques des anglo-saxons Ă©tait l’URSS. Et c’est Ă  partir de ce moment lĂ  que le rĂ©gime de Nasser avait commencĂ© Ă  basculer vers une idĂ©ologie socialo-populiste.

Claude: Peut-ĂȘtre que Nasser a flirtĂ© avec les Soviets avant son arrivĂ©e au pouvoir et que les AmĂ©ricains, les Anglais et les Français le voyaient venir. Je t’ai expliquĂ© prĂ©cĂ©demment que la partie de domino Ă©tait terminĂ©e et qu’il fallait Ă  tout prix arrĂȘter tout ce qui favorisait les Soviets. Je demeure d’accord avec cette politique des AmĂ©ricains et de l’Occident. De la façon que tu expliques cela, le mauvais gamin est toujours un joueur de l’Occident et le pauvre arabe est harcelĂ© par ce gamin sans raison autre qu’il veut ses billes. Tu ne sembles pas penser que l’Occident peut avoir de bonnes intentions et qu’il a voulu aider l’Égypte Ă  se relever. Quant au barrage Assouan, la position de l’Occident Ă©tait probablement une forme de pression pour amener Nasser Ă  comprendre qu’il ne devait pas faire basculer son pays dans le camp des Soviets. Mais Nasser l’avait choisi avant de prendre le pouvoir et les pays de l’Occident le savaient. Je trouve que tu blĂąmes facilement les AmĂ©ricains et leurs amis et que pour toi ils semblent n’avoir que de mauvaises intentions.

Mansour: Je crois que les anglo-saxons ont voulu tout simplement Ă©touffer ce mouvement moderniste qui soufflait Ă  travers le monde arabe de cette pĂ©riode pour en rĂ©alitĂ© protĂ©ger les rĂ©gimes anarchiques et fĂ©odaux du la pĂ©ninsule arabique qui Ă©tait dĂ©jĂ  une source importante d’Ă©nergie et de profits monĂ©taires pour les multinationales anglo-saxonnes.

Claude: Je comprends ce que tu dis, mais tu ne sembles pas vouloir considérer un point de vue différent. . .

Mansour: Je pourrais aussi te parler de la guerre civile au YĂ©men durant les annĂ©es 60 et mĂȘme dĂ©but 70, mais cela n’ajoutera pas grand chose Ă  ce que je viens de te raconter concernant l’histoire rĂ©cente de l’Égypte. Comme tu es un ingĂ©nieur de formation, tu sais qu’il y a toujours action et rĂ©action dans les phĂ©nomĂšnes physiques.

Claude: C’est naturel et le comportement humain suit ce principe.

Mansour: Tout ce que je te demande aujourd’hui c’est d’oublier ta hantise de la guerre froide et de voir le comportement de l’Occident en gĂ©nĂ©ral et du monde anglo-saxon en particulier dans le monde arabe. Est-ce que tu penses que le projet du barrage d’Assouan Ă©tait Ă©conomiquement non viable Ă  l’Ă©poque oĂč il avait Ă©tĂ© proposĂ© par les Égyptiens Ă  la banque mondiale. Est-ce que tu penses sincĂšrement que la rĂ©action des Anglais et AmĂ©ricains Ă  ce projet avait Ă©tĂ© uniquement dictĂ©e par les facteurs Ă©conomiques. Et finalement est-ce que tu ne dois pas te poser la question de savoir Ă  qui ce refus occidental devait finalement servir dans le monde arabe en particulier ?

Claude: Je pense que le barrage Ă©tait Ă©conomiquement rentable. Je pense aussi que de toute façon Nasser voulait rejoindre le camp des soviets. Je t’ai expliquĂ© la stratĂ©gie de l’Occident en rapport avec le financement du barrage. Je ne le ferai pas Ă  nouveau. C’est le jeu de la gĂ©opolitique et dans ce cas l’Égypte a perdu. Car son chef s’est alignĂ© sur l’Est. Certes, il a obtenu son barrage mais le pays n’a pas avancĂ© car Nasser voulait le transformer en État socialiste Ă  la soviet. Ce qui Ă©tait contre la nature mĂȘme de l’Égypte qui Ă©tait Ă  ce moment-lĂ  une sociĂ©tĂ© de libre entreprise. Je crois que globalement Nasser a nui Ă  l’Égypte surtout quand on connaĂźt la suite de ses actions.

Mansour: Une fois de plus, je serai le premier Ă  dĂ©noncer le comportement des peuples arabes vis-Ă -vis de leurs dirigeants. J’ai passĂ© ma vie Ă  me rĂ©volter contre mes dirigeants en AlgĂ©rie. Mais il faut tout de mĂȘme reconnaĂźtre que les USA et l’Angleterre en particulier ont beaucoup de choses Ă  se reprocher aujourd’hui dans cette rĂ©gion du monde. Ils ont en fait crĂ©Ă© toutes les conditions pour que cette rĂ©gion ne soit jamais stable politiquement ni capable de s’attaquer aux vrais problĂšmes des populations de cette rĂ©gion.

Claude: Tu as peut-ĂȘtre raison mais je n’en suis pas sĂ»r. Cependant, j’affirme, qu’à ce moment-lĂ , les actions des USA, des British et des Français projetaient une politique plus grande que l’intĂ©rĂȘt des arabes Ă  court terme. Elles visaient Ă  l’anĂ©antissement des Soviets et de leur thĂ©orie ultra socialiste qu’ils cherchaient Ă  implanter partout sur la planĂšte. Sur ce point, j’étais d’accord avec les forces de l’Occident, nonobstant que temporairement, et cela n’est pas certain, que leurs actions n’aidaient pas les Égyptiens autant que ceux-ci le mĂ©ritaient. Il fallait abattre l’ogre soviĂ©tique et l’attaquer sur tous les fronts oĂč il montrait sa tĂȘte. Depuis, on peut dire que l’Occident a eu raison et a obtenu les rĂ©sultats qu’il recherchait.

À la prochaine.