le 14 janvier 2003


Ce dialogue touche l’influence du pétrole dans le Moyen-Orient, le non respect des accords d’Évian, des possibilités de tourisme pour l’Algérie et de l’influence des soviets sur Boumediene.

Le 14 janvier 2003

Mansour: Si je me souviens bien du livre « 1984 » de George Orwell, que j’ai lu dans les annĂ©es ’60, il avait divisĂ© le monde en 4 grands blocs: les AmĂ©riques, l’Euro-Asie, l’OcĂ©anie et le reste du monde. Dans ce livre, deux grands ensembles s’alliaient toujours contre le troisième grand ensemble pour l’attaquer. Mais la confrontation ne se faisait jamais sur les territoires des 3 grandes puissances. Elle se rĂ©alisait sur le non-continent. A l’Ă©poque oĂą j’avais lu ce livre, je voyais ce non-continent comme Ă©tant le continent africain qui Ă©tait nettement en arrière technologiquement par rapport au reste du monde. Mais maintenant je me rends compte qu’il ne suffit pas d’ĂŞtre faible pour attirer les foudres des tout-puissants, il faut aussi possĂ©der quelque chose que les pays riches convoitent et qui ne peuvent avoir qu’en dominant ces rĂ©gions riches en matières premières et très pauvres en technologie et surtout en maturation en tant que nation.

Claude: Merci de me rappeler le livre de Orwell, que j’ai lu alors distraitement mais qui n’avait pas attiré mon attention plus que cela. Il y a beaucoup de vérité dans ton affirmation «qu’il ne suffit pas d’être faible …..».

Mansour: Il faut tout de mĂŞme reconnaĂ®tre aujourd’hui que mĂŞme IsraĂ«l n’aurait pas eu les appuis diplomatiques, Ă©conomiques et militaires dont il a bĂ©nĂ©ficiĂ© depuis sa crĂ©ation s’il n’y avait pas cette convoitise pĂ©trolière des USA en particulier, mais aussi de l’Angleterre et de la France. Est-ce que Bush senior se serait donnĂ© la peine de libĂ©rer le KoweĂŻt en 1991 si ce pays ne flottait pas sur une nappe de pĂ©trole ? Est-ce que mĂŞme depuis le temps de Roosevelt l’appui total apportĂ© Ă  la famille d’Ibn Saoud n’a rien Ă  voir avec les rĂ©serves pĂ©trolières de ce dĂ©sert de l’Arabie et les multinationales pĂ©trolières amĂ©ricaines qui ont commencĂ© Ă  montrer leurs muscles durant les annĂ©es 30.

Claude: Tu touches juste. Mais pourquoi les USA qui avaient besoin de pétrole n’aurait pas fait ce qu’ils on fait en faisant la cour à ces pays. Cela me semble normal. Mais il ne faut pas oublier la diaspora juive. Elle est grande, influente, riche. Elle a amené les pays où elle vit à supporter Israël. D’ailleurs en 1948. c’est elle qui dans la dernière nuit avant le vote aux Nations-Unies, celle des grands couteaux comme on la qualifie, a réussi à obtenir le vote en faveur de la création de l’état d’Israël. Ce fut un vote surprenant, historique, discutable, et qui a apporté au Proche-Orient tous les problèmes qu’il connaît aujourd’hui. Oui, le pétrole est l’attrait. Et tu as raison de dire que c’est à cause de cela que les USA bougent depuis longtemps. Mais il ne faut pas oublier le vote de 1948.

Mansour: Le monde arabe aujourd’hui rĂ©pond Ă  tous les critères pour devenir le non-continent de George Orwell. Il a quelque chose que le monde entier convoite et il n’a ni la technologie ni la notion nationaliste capables de se dĂ©fendre. La seule raison qui me pousse Ă  Ă©largir ce non-continent au reste du monde musulman c’est que l’islam en tant que religion continue Ă  ce jour Ă  avoir une très grande influence sur les musulmans, notamment très pauvres Ă  travers le monde entier. Le Pakistan, par exemple, n’a vraiment rien Ă  avoir avec la culture du Moyen-orient en dehors de l’Islam. Et pourtant, il plane toujours comme une donnĂ©e imprĂ©visible dans ce jeu de riches qui ne seront pas toujours chrĂ©tiens car un jour ou l’autre la Chine voudra aussi avoir un morceau de ce gâteau pĂ©trolier.

Claude: Le monde arabe a l’Islam. C’est une richesse unique pour lui, car elle est composĂ©e de foi, de ralliements, d’histoires et de traditions, de convictions, de sciences, et surtout est la religion d’un habitant sur cinq de la planète. Le monde arabe n’est pas arriĂ©rĂ© et penser Ă  le qualifier ainsi est une erreur grave. Par ailleurs, tout le monde veut une part du gâteau du pĂ©trole et c’est pourquoi, je crains que Chirac, Ă©ventuellement, supporte les USA en rapport avec l’Irak mĂŞme si le conseil de sĂ©curitĂ© de l’ONU ne s’entend pas sur le rapport des inspections en Irak et cela Ă  cause des pressions de TOTAL.

Mansour: Plus notre dialogue s’approfondit, plus je deviens convaincu que nous risquons une 3ième guerre mondiale, non pas nuclĂ©aire, non pas demain, mais une guerre qui se fera sur le dos du monde arabe en particulier et par ricochet sur le reste du monde musulman. Ce n’est pas uniquement la pauvretĂ©, le manque de libertĂ© individuelle dans les pays arabes et musulmans qui favorisent la montĂ©e d’un islamisme militant et combatif. C’est surtout le traitement des sociĂ©tĂ©s arabes et musulmanes Ă  travers le monde par le monde occidental dirigĂ© par les USA qui favorisent le recrutement Ă  tour de bras des nouveaux militants de la mort par les islamistes.

Claude: Je rejette cette accusation que tu lances aux Occidentaux. Le marasme actuel est à cause surtout de la démographie dans les pays musulmans qui est trop forte, des emplois qui sont trop rares, de la motivation qui n’existe pas, de l’incapacité des jeunes à faire valoir leurs talents, de la faiblesse des gouvernements, du «backchis», et… encore. Les jeunes que j’ai vus grandir sur les coins de rues à Alger et qui ont passé toute leur jeunesse à attendre un emploi, un jour meilleur, n’ont pas été placés là par les Occidentaux. Les dirigeants du monde arabe doivent accepter la grande part des responsabilités. Il y a à peine deux ans, avec l’affable Clinton, on n’entendait pas la clameur actuelle contre les Occidentaux. Ce président savait reconnaître les aspirations de tous et agissait de façon à ne pas les bousculer mais plutôt à les écouter, à leur donner un espoir et à agir en conséquence. Par ailleurs, ti-Bush est agressif, insensible, montre son manque d’envergure avec son attitude et ses mots. Il est en train de créer une nouvelle génération anti-Occident, qui est prête à se faire kamikaze afin que leur pays ait sa place au soleil.

Mansour: Le peuple algĂ©rien Ă©tait plus pauvre en 1962 qu’il ne l’est aujourd’hui. Et pourtant il n’Ă©tait pas rĂ©voltĂ© contre la culture occidentale telle qui est prĂ©sentĂ©e chaque jour par l’hĂ©gĂ©monie amĂ©ricaine d’une manière rĂ©pĂ©tĂ©e depuis 1962.

Claude: Mon Dieu que tu coupes court. Que fais-tu du FLN, du manque de liberté, des faillites politiques, du vide démocratique, etc…? En disant que le peuple algérien est plus révolté aujourd’hui qu’avant, tu confirmes tout haut ce que je te dis tout bas depuis longtemps. Il n’est pas révolté contre la culture occidentale. Au contraire, il l’envie, il veut la rejoindre, il veut en être partie, … en France, au Canada, aux USA. Son geste est une révolte contre le système actuel, l’oppression qu’il a vécue, les chances qu’il a manquées et manque encore.

Mansour: Et le peuple algĂ©rien ne pouvait que se rĂ©volter contre les USA qui avaient la possibilitĂ© d’apporter la justice Ă  travers le monde mais qui ont choisi de tuer les Lumumba, Che Guevara et Allende, pour ne citer que ces trois, d’un cĂ´tĂ© et supporter les rĂ©gimes tels que le royaume de Jordanie crĂ©Ă© de toutes pièces, les scheiks du dĂ©sert, le roi du Maroc et mĂŞme finalement notre propre prĂ©sident qui ne fait qu’encourager l’AlgĂ©rie Ă  devenir une rĂ©publique islamique ignorante (contrairement Ă  l’Islam de l’Iran qui est basĂ© sur la concertation, la dĂ©mocratie et qui est le seul pays musulman oĂą le reprĂ©sentant de l’opposition a Ă©tĂ© Ă©lu comme prĂ©sident du pays Ă  plus de 70% de voix.

Claude: J’attire ton attention sur ce que, comme toi, je me révolte contre la CIA, le bras vengeur et mafieux de l’état américain. Je n’aime pas les USA quand ils renversent des élus de peuples. Je ne vois pas comment, tout à coup, l’Algérie devient une république islamique ignorante à cause des USA. Il me semble qu’il manque beaucoup de mea-culpa dans tes affirmations.

Mansour: Dans un ordre autre d’idĂ©e, je voudrais te demander oĂą as-tu trouvĂ© que l’AlgĂ©rie avait Ă  un moment ou un autre trahi la lettre et l’esprit des accords d’Évian ?

Claude: Les accords d’Evian stipulaient que: «l’État Algérien fondera ses institutions sur les principes démocratiques et sur l’égalité des droits politiques entre tous les citoyens sans discrimination…», tu dois admettre que cela n’a pas été suivi et respecté. Les accords ajoutaient: «Aucun Algérien ne pourra être contraint de quitter le territoire algérien ni empêché d’en sortir», encore là, le contraire s’est concrétisé. De plus, on peut y lire: «Leurs droits de propriété (ceux des Français) seront respectés. Aucune mesure de dépossession ne sera prise à leur encontre sans l’octroi d’une indemnité équitable préalablement fixée», alors dis-moi qui a été payé? Les propriétaires de logements, les propriétaires-terriens, les chefs d’entreprises ? Personne.

Mansour: Ton argumentation concernant ce que l’AlgĂ©rie a fait ou pas fait me rappelle un peu les discussions qui sont en court concernant la crise avec le CorĂ©e du nord sur les ondes en AmĂ©rique. On ne se rappelle que de ce que « l’ennemi a fait aujourd’hui » sans se rappeler de ce que l’AmĂ©rique avait fait de ses engagements depuis 1994. En 1994, les USA s’Ă©taient engagĂ©s Ă  construire, avec l’aide du Japon et de la CorĂ©e du sud, une centrale nuclĂ©aire gĂ©nĂ©ratrice d’Ă©lectricitĂ© dans les deux annĂ©es Ă  venir. De plus, les mĂŞmes allies s’Ă©taient engages Ă  aider la CorĂ©e du nord Ă©conomiquement et humanitaire ment. Après plus de 8 ans, aucune aide Ă©conomique et encore moins du point de vue de l’approvisionnement en Ă©nergie du nord n’a vu le jour, d’une manière substantielle. Mieux encore, Bush n’a rien trouvĂ© de mieux que de dĂ©clarer la CorĂ©e du nord comme faisant partie de son empire imaginaire du mal. Et quand la CorĂ©e du nord, menace ouvertement par la plus grande puissance militaire du monde, rĂ©agit pour se prĂ©parer Ă  se dĂ©fendre, on l’accuse d’avoir dĂ©chirĂ© ses accords internationaux. Et l’AmĂ©rique qui n’a jamais tenu compte de ces accords ? Est-ce qu’elle n’est pas tenue d’honorer ses engagements internationaux ? Mais on revient toujours Ă  la fable de la Fontaine,  » le loup et l’agneau.

Claude: Oui, je crois que tu as raison. Titi ne respecte rien. Le système anti-missile, le contrat de libre-échange avec le Canada, les ententes avec la CE en rapport avec l’acier, l’accord de Kyoto, etc… rien ne compte que les USA. Et maintenant avec la Corée du Nord…Parole donnée devenant moins favorable aux USA, n’est pas parole donnée!

Mansour: L’AlgĂ©rie a vĂ©cu les mĂŞmes chantages durant toute la pĂ©riode des annĂ©es 60 et 70 de la part de la France de De Gaulle. Je ne prĂ©tends pas que le rĂ©gime de Ben Bella, en particulier, n’a pas fait de grosses erreurs. Mais pour ce qui concerne les accords d’Évian, Ben Bella, que je dĂ©teste, n’a jamais remis en cause une seule des clauses. Bien au contraire, c’est le gouvernement français qui a tout fait pour que ces accords ne soient pas appliquĂ©s. Je te signale en particulier la clause qui assurait la rĂ©insertion de tous les pied- noirs qui avaient quittĂ© l’AlgĂ©rie Ă  la fin de la guerre. Mais plutĂ´t que d’encourager les pieds-noirs Ă  retourner en AlgĂ©rie, rĂ©cupĂ©rer leurs propriĂ©tĂ©s, notamment agricoles, le gouvernement français n’a rien trouvĂ© de mieux que de les encourager Ă  ne pas retourner en leur offrant toutes sortes de compensations monĂ©taires pour toutes leurs pertes en AlgĂ©rie.

Claude: Es-tu complètement réaliste? Ne crois-tu pas qu’après une guerre meurtrière de 8 ans, les massacres de l’armée française, la haine qui s’était développée entre les deux races, …. il était difficile sinon impossible qu’un français moyen retrouve le courage de rentrer chez lui, en Algérie, où il avait sa maison, son entreprise, ses terres, ses amis, etc.. Non, il a choisi le chemin difficile de devenir un immigrant dans son pays, la France, ou d’aller dans un autre pays recommencer à nouveau. Ce ne fut pas facile pour les pieds-noirs, et accuser le gouvernement français de De Gaulle, d’avoir tout fait pour qu’ils ne rentrent pas en Algérie surtout avec l’immense problème que cela lui donnait, est une accusation qui n’est pas fondée sur la réalité, si j’en juge par les amis pieds-noirs que j’ai connus et qui m’ont donné leur version des choses.

Mansour: La France s’Ă©tait engagĂ©e Ă  continuer Ă  supporter le système Ă©ducatif en AlgĂ©rie. Mais en 1963, la France avait dĂ©jĂ  reniĂ© cet engagement en prĂ©tendant qu’il n’y avait pas assez de volontaires français pour l’AlgĂ©rie.

Claude: Il n’y avait plus de Français en Algérie. Seulement une poignée est restée. Le nouveau gouvernement algérien voulait-il réellement assurer une éducation française aux jeunes algériens ?

Mansour: Mais il y avait suffisamment de volontaires pour plus que doubler les effectifs enseignants au Maroc du roi et Ă  la Tunisie de Bourguiba alors que la France n’avait aucun accord bilatĂ©ral dans le passĂ©. Plus grave encore, l’AlgĂ©rie qui souffrait d’un taux de chĂ´mage effroyable Ă  cause de la pauvretĂ©, l’arrĂŞt des activitĂ©s Ă©conomiques dirigĂ©es par les pieds-noirs et des effets de la guerre de 7 ans, s’est trouvĂ©e du jour au lendemain, en 1967, confrontĂ©e Ă  des cotas d’immigration que la France avait imposĂ©s unilatĂ©ralement, et contrairement aux accords d’Evian. Mais l’agression la plus touchante de la part de la France a Ă©tĂ© le cota imposĂ© aux exportations de vin provenant de l’AlgĂ©rie. Plus d’un million de paysans ne vivaient que de cette production viticole. Du jour au lendemain, l’AlgĂ©rie Ă©tait obligĂ©e de trouver un marchĂ© pour plus de 10 millions d’hectolitres par an. VoilĂ  encore une abrogation d’une des clauses des accords d’Evian que la France s’est permise d’oublier sans que personne ne rĂ©agisse.

Claude: Il y a eu des torts des deux côtés. Chacun a subi les effets néfastes de cette dure guerre. Quelle est la clause des accords d’Evian qui obligeait la France à vendre ou ouvrir ses marchés aux produits algériens ? Voici, ci-après, le texte de l’accord d’Evian, touchant la coopération, dis-moi, où tu lis ce que tu affirmes plus haut:

De la coopĂ©ration entre la France et l’AlgĂ©rie

Les relations entre les deux pays seront fondĂ©es, dans le respect mutuel de leur indĂ©pendance, sur la rĂ©ciprocitĂ© des avantages et l’intĂ©rĂŞt des deux parties.

L’AlgĂ©rie garantit les intĂ©rĂŞts de la France et les droits acquis des personnes physiques et morales dans les conditions fixĂ©es par les prĂ©sentes dĂ©clarations. En contrepartie, la France accordera Ă  l’AlgĂ©rie son assistance technique et culturelle et apportera Ă  son dĂ©veloppement Ă©conomique et social une aide financière privilĂ©giĂ©e.

1) Pour une pĂ©riode de trois ans renouvelable, l’aide de la France sera fixĂ©e dans des conditions comparables et Ă  un niveau Ă©quivalent Ă  ceux des programmes en cours.

Dans le respect de l’indĂ©pendance commerciale et douanière de l’AlgĂ©rie, les deux pays dĂ©termineront les diffĂ©rents domaines oĂą les Ă©changes commerciaux bĂ©nĂ©ficieront d’un rĂ©gime prĂ©fĂ©rentiel.

L’AlgĂ©rie fera partie de la zone franc. Elle aura sa propre monnaie et ses propres avoirs en devises. Il y aura entre la France et l’AlgĂ©rie libertĂ© des transferts dans des conditions compatibles avec le dĂ©veloppement Ă©conomique et social de l’AlgĂ©rie.

Mansour: Durant cette pĂ©riode il n’y avait que l’Union soviĂ©tique qui Ă©tait prĂŞte Ă  nous dĂ©barrasser de ce vin et nous permettre de continuer Ă  employer plus d’un million de paysans. En fait, la source de la dĂ©sastreuse rĂ©volution agricole a Ă©tĂ© en fait cette crise du vin des annĂ©es 60 causĂ©e par la France qui continuait Ă  croire Ă  un empire africain qui devenait de plus en dangereux par le nationalisme algĂ©rien. Je te signale que malgrĂ© les dĂ©clarations politiques du FLN d’alors plus de 50% des investissements Ă©taient rĂ©alisĂ©s par et au profit du secteur privĂ©. Ce n’est que le jour ou Boumediene s’Ă©tait rendu compte qu’il ne pouvait plus compter ni sur la France et encore moins sur les USA qu’il a finalement tournĂ© casaque (tout comme Castro l’a fait Ă  Cuba, si tu te souviens) et s’est accrochĂ© fermement Ă  la branche du socialisme.

Claude: Ce fut une erreur grave, que Boumediene et Castro ont fait chacun de leur côté. La situation de ces pays, aujourd’hui, le démontre bien. On a enlevé toute initiative aux gens de ces pays et tout le pays en a souffert. L’ultra-socialisme est la pire des maladies politiques. J’aime beaucoup Fidel que je vois comme le seul grand et vrai révolutionnaire de ma génération. C’est pour moi l’exception à la règle, car normalement je n’appuie pas un tel leader qui n’a pas été élu démocratiquement. Mais Fidel est particulier. D’ailleurs, pour ton information, je vais faire le tour de Cuba en fin de mois, avec mon épouse pour constater l’état du pays après 40 ans d’un régime sans liberté réelle. Je crois savoir ce que je vais retrouver, mais j’ai hâte d’y être. Je te ferai rapport à mon retour avec photos à l’appui. Nous partons vers le 31 janvier.

Mansour: Je comprends très bien ton point de vue concernant la lutte acharnĂ©e des USA contre  » the evil empire ». Les USA ont certainement sacrifiĂ© Ă©normĂ©ment pour permettre aujourd’hui aux Canadiens, aux EuropĂ©ens en particulier et mĂŞme au reste du monde « blanc» la vie qu’ils ont. Mais s’il te plaĂ®t ne me dis pas que cette croisade pour la libertĂ© individuelle a apportĂ© quelque chose de positif aux pays pauvres comme l’AlgĂ©rie. Ils ont encore les cicatrices trop douloureuses imposĂ©es par cette croisade qui ne les concernait pas en rĂ©alitĂ©, pour la bonne raison qu’ils n’ont jamais connu ce que sont les droits de l’homme et du citoyen. Ils sont Ă  ce jour très loin d’en profiter de toutes les manières.

Claude: Si un jour, les pays arabes profitent comme nous de la liberté individuelle, ils sauront alors que le jour de l’implosion du régime des Soviets a été un très grand jour pour la planète. N’oublie pas que ceux qui profitent le plus de cet état de fait, ce sont les habitants des pays de l’Union soviétique et de ses ex-pays satellites qui ont retrouvé leur liberté, leur fierté. D’ailleurs, demande-leur aujourd’hui s’ils veulent revenir au régime passé. On parle de plus de 400 millions de personnes. Ce n’est pas une mince affaire. Et je ne peux croire, nonobstant les grandes différences dans le mode de vie, dans la religion, dans l’histoire que les musulmans ne chériraient pas une liberté individuelle totale, s’ils pouvaient en être gratifiés.

Mansour: Je suis un peu mĂ©chant avec toi, car je sais qu’au fond de toi-mĂŞme tu comprends que nous ne pouvons pas tirer les mĂŞmes leçons des 50 dernières annĂ©es des conflits internationaux pour la bonne raison que nous n’avons pas Ă©tĂ© exposĂ©s aux mĂŞmes effets de ces Ă©vĂ©nements. Tout ce que j’ai essayĂ© de faire c’est de rappeler qu’il y a toujours deux cĂ´tĂ©s Ă  chaque «piece de money». Tout dĂ©pend de la face que nous regardons, n’est ce pas ?

Claude: Ne t’inquiète pas je ne te crois pas méchant. Bien au contraire, je te vois très patient et généreux. Je sais qu’il y a toujours deux cotés à chaque médaille, mais il me semble que le mien est plus réfléchissant.

Mansour: Tu as affirmĂ© dans le dialogue prĂ©cĂ©dent que ce n’est pas la faute des USA si les pays arabes en particulier ont les rĂ©gimes qui les ont Ă©touffĂ©s depuis plus d’un demi siècle. Je ne peux pas ĂŞtre plus en dĂ©saccord avec toi. Tu rĂ©flĂ©chis Ă  ce sujet comme si toutes les sociĂ©tĂ©s arabes avaient un choix quelconque dans les dirigeants qu’ils ont soi-disant acceptĂ©s. « There is nothing farther from the truth » comme disent les anglo-saxons. MĂŞme aujourd’hui et mĂŞme plus que jamais, aucun rĂ©gime arabe ne peut survivre sans un patron puissant Ă©tranger, qu’il soit la France, l’Angleterre ou les USA.

Claude: Ce n’est pas possible que tu me dises cela. Je ne crois pas un instant à cette affirmation. L’Algérie avec sa démographie grossissante, sa jeunesse éduquée, brillante, ses richesses naturelles, sa situation géographique parfaite, pourrait devenir un grand pays, fort, riche, indépendant, et même un leader des pays du Maghreb.. Mais que fait-elle? Que font ses dirigeants depuis 40 ans? Un exemple, l’Algérie est un des pays les plus intéressants à visiter: sa beauté spectaculaire, la mer, ses plages, ses belles villes blanches, les montagnes Atlas, son architecture, ses villages, les palmeraies, le Sahara, le Hoggar, son climat, l’Islam et ses minarets, son passé français, son passé romain, ses hiéroglyphes des temps préhistoriques, etc… Elle a tout pour attirer annuellement des millions de visiteurs qui se traduisent par des devises, des emplois, des affaires. Alors que fait-elle depuis son indépendance ? Pourquoi les touristes l’évitent pour le Maroc, ou la Tunisie alors qu’elle a beaucoup, beaucoup, plus à offrir ? Non, je ne marche pas avec ton défaitisme négatif. L’Algérie est un des beaux pays de la planète et il me semble que vous faites tout pour que ce soit un secret bien gardé. Elle n’a besoin que d’elle-même pour sortir du marasme dans lequel elle s’est plongée. Un autre exemple, j’avais dit du temps que je travaillais avec Ecotec, qu’un jour, à ma retraite, j’achèterais une propriété en Algérie sur le littoral pour y passer mes dernières années. J’en rêvais. J’ai acheté cette maison, mais dans le sud de la France. C’est bien et j’aime, mais en Algérie cela aurait été beaucoup mieux et j’aimerais encore plus car ma vie serait plus captivante. Que j’aimerais être président de l’Algérie pour deux ans…

Mansour: Et ce n’est pas uniquement la situation des peuples arabes. Regardes ce qui se passe actuellement en CĂ´te d’Ivoire par exemple, ou en Afghanistan, ou mĂŞme en Bosnie-herzĂ©govine. Supposons pour un instant qu’un groupe de militaires, non attachĂ©s Ă  la France et ses intĂ©rĂŞts au Maroc, se dĂ©cident de se dĂ©barrasser du roi du Maroc, es- ce que tu penses que la France de Chirac hĂ©sitera une seconde pour intervenir et protĂ©ger la royautĂ© du Maroc ? Je vois dĂ©jĂ  tes mĂ©ninges fonctionner pour me rappeler le fait accompli de la rĂ©volution iranienne.

Claude: Voilà, et tu réponds toi-même à tes affirmations. L’indépendance ce n’est pas cela. La démocratie ce n’est pas cela. Tu me donnes l’impression que vous avez tous la psychose d’un peuple soumis. Il faut se débarrasser de ces fils d’araignée. Il faut ne compter sur personne que vous-mêmes. Au moins Khomeiny a réussi cela. Il s’est débarrassé du Chah soumis aux USA et à l’Occident et a donné à son pays l’indépendance politique et d’esprit. Il est vrai qu’il a été trop loin, mais maintenant que cet état d’âme existe et s’est ancré dans la tête des Iraniens, ceux-ci deviennent, petit à petit, plus sûrs d’eux et contestent les choses qu’ils qualifient de non démocratiques ou exagérées, comme, actuellement, en ce qui concerne la décision de peine capitale à ce professeur d’université de Téhéran qui s’est montré favorable au «protestantisme» de l’Islam. C’est leur Martin Luther.

Mansour: Mais je te rĂ©pondrais que les AmĂ©ricains justement ont rĂ©agi vigoureusement en poussant l’imbĂ©cile de Saddam Hussein Ă  attaquer l’Iran sans aucune provocation de la part de ce dernier. Et cela a permis Ă  l’AmĂ©rique de gagner plus de 10 ans de rĂ©pit en Iran. Ce n’est qu’aujourd’hui que l’Iran commence Ă  se poser les vrais problèmes de l’avenir de cette sociĂ©tĂ© et l’AmĂ©rique se concentre sur ce pays en le projetant dĂ©jĂ  comme l’ennemi de l’humanitĂ© après l’Irak. Il faut tout de mĂŞme ĂŞtre rĂ©aliste, ce n’est pas dans les intĂ©rĂŞts des USA, de la Grande Bretagne ou de la France d’avoir des pays arabes Ă©mancipĂ©s Ă  l’occidental.

Claude: Les pays musulmans ne peuvent et ne doivent pas devenir des pays à l’occidental. Ils ont suffisamment de qualités pour développer la civilisation islamique pour qu’elle redevienne concurrente avec l’Occident. Il faut éviter le piège des islamistes et élire des leaders capable de bien faire ce qu’il y a à faire pour que la société musulmane devienne moderne à sa façon, forte, brillante, développe les arts, les sciences et les lettres, tout en renforçant ses entreprises et assurer une qualité de vie à ses concitoyens. Faible, on s’offre aux loups; fort, on est le loup!

Mansour: Pour ce qui est de notre aventure de bibliographie, je comprends bien tes points de vue. Je suis d’accord que cet ouvrage ne devra pas ĂŞtre une juxtaposition de deux cultures qui sont amenĂ©es Ă  se confronter. Loin de la. Je crois que nous devons façonner cet ouvrage d’une telle manière pour donner une autre image des deux civilisations. Celle d’une osmose de deux cultures. Je crois que je suis le produit de cette osmose. Mon plus grand guide spirituel, en dehors de mon père a Ă©tĂ© un père blanc de Tizi Ouzou, qui m’a appris ce que c’Ă©tait la gĂ©nĂ©rositĂ© chrĂ©tienne. Et peut-ĂŞtre que toi aussi avec ton contact avec les AlgĂ©riens tu as aussi trouvĂ© des valeurs morales qui t’avaient Ă©chappĂ© auparavant. Je crois que si nous pouvons Ă©crire un livre sur la symbiose entre les deux cultures et surtout ce nous pouvons en tirer face Ă  cette folie religieuse qui nous pousse Ă  nous entretuer, alors je crois que nous aurons accompli notre devoir de citoyen de l’humanitĂ©.

A très bientôt.