au 19 mai 2002


Ce dialogue Ă©labore longuement sur l’organisation de l’AlgĂ©rie avant et après la libĂ©ration de 1962, la gauche et la droite, les suites de la deuxième guerre mondiale en Europe.

19 mai 2002

Mansour: C’est toujours avec un grand plaisir que je lis tes messages que je trouve toujours très enrichissants. J’espère sincèrement que nous continuerons a dialoguer comme par le passĂ© car j’apprends toujours davantage sur cette culture anglo-saxonne qui m’a toujours fascinĂ© mais qui me reste toujours mystĂ©rieuse pour des raisons que je n’arrive pas Ă  identifier clairement. Et pourtant j’ai dĂ©jĂ  vĂ©cu plus de la moitie de ma vie aux USA.

Claude: Merci. J’aime m’instruire de ta vie qui est si diffĂ©rente de la mienne. Et malgrĂ© le fait que tu es nĂ©, a grandi et vĂ©cu en AlgĂ©rie, et que tu es aux USA depuis si longtemps, je constate qu’il t’est quasi-impossible de te sĂ©parer de ta culture française qui t’imprègne totalement. Je suis surpris de tes profonds sentiments pour la France compte tenu de la grande Ă©preuve que fut la rĂ©volution algĂ©rienne. «Ces sentiments sont (probablement) Ă  mettre au crĂ©dit de l’Ă©ducation française. Ă€ force d’ĂŞtre obligĂ© d’apprendre par coeur  » Nos ancĂŞtres les Gaulois… « , on finit par le croire. Et Ă  en ĂŞtre… Le rapprochement que l’on peut faire avec l’affranchissement familial est assez frappant. Ă€ 20 ans, c’est tout juste si l’on est prĂŞt Ă  reconnaĂ®tre que l’on a des parents. Plus tard dans la vie, on recherche ses racines.» m’écrivait rĂ©cemment un ami français, pour m’expliquer ton attachement.

Mansour: Pour revenir aux choses sĂ©rieuses, je voudrais tout d’abord te dire que l’Ă©tiquette politique, conservateur, que je t’avais collĂ© dans mon dernier message n’Ă©tait certainement pas pensĂ©e au sens pĂ©joratif du terme. Loin de lĂ . Les deux plus grands hommes politiques du 20ième siècle sont Ă  mon avis De Gaulle et Churchill. Et tous les deux Ă©taient non seulement conservateurs au sens noble du terme mais penchaient sĂ©rieusement vers le royalisme. Pour eux le parlementarisme, comme forme d’organisation politique de leurs pays, n’étaient qu’une nuisance Ă  supporter car leurs peuples l’exigeaient. Concernant la justice sociale par exemple, de Gaulle a fait en quelques annĂ©es, seulement, plus que tous les socialistes de la 3ième et 4ième me rĂ©publiques française rĂ©unis. C’est lui qui a obligĂ© le patronat français, dans les annĂ©es 60, Ă  nĂ©gocier avec les syndicats des ouvriers des conventions collectives pour enfin arrĂŞter la sĂ©rie continue de grèves qui paralysaient son pays et qui nuisaient autant au patronat qu’aux ouvriers. C’est De Gaulle qui avait lancĂ© un programme gigantesque de construction pour enfin donner Ă  chaque ouvrier français le droit d’avoir un logement dĂ©cent. Je crois que j’ai suffisamment vĂ©cu maintenant pour reconnaĂ®tre qu’il n’y a jamais que du mauvais ou du bien dans tout mouvement politique de droite ou de gauche dans un système rĂ©ellement dĂ©mocratique.

Claude: Je suis d’accord avec tes constatations que les gens du centre et de droite apportent une grande justice sociale lorsque aux affaires du gouvernement. Au Canada, nous n’avons rien à envier aux autres pays en rapport avec nos lois sociales et la protection de nos citoyens. Pourtant nous n’avons jamais eu de gouvernement de la gauche ou même une opposition de la gauche. Certes, il y a eu dans l’ouest du pays, en Saskatchewan, un premier gouvernement néo-démocrate que l’on peut qualifier de gauche et qui prônait des mesures sociales avant-gardistes. Le Premier ministre de cette province, T.C. Douglass, a siégé longtemps au parlement du Canada comme chef du parti socialiste du Canada, le NDP. Il a été un de nos plus puissants orateurs pour faire valoir les arguments favorables à l’adoption de telles lois. Mais ce sont, tour à tour, les gouvernements libéral et conservateur qui ont fait voter ces lois au parlement. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de bien dans les programmes politiques des partis de gauche, mais leurs venues au pouvoir empêtrent l’organisation d’un pays, augmentent inutilement la fonction publique et embêtent les entreprises qui ont besoin d’un espace favorable et viable pour assurer leur développement et leur rentabilité. Il serait préférable pour la France, à mon point de vue, que le pouvoir se débatte entre des partis ayant une approche pragmatique et des programmes qui correspondent aux besoins de tous leurs citoyens et de leurs entreprises. Pas de droite ou gauche, mais des partis qui offrent une équipe différente et compétente et des programmes réalistes. Les extrêmes seraient toujours là, mais on ne doit pas leur donner une importance en députés que le vote ne représente pas. S’ils veulent des députés qu’ils les fassent élire. Cela représentera leur poids réel dans la balance politique du pays.

Mansour: A mon humble avis le dĂ©bat politique dans le monde dĂ©mocratique, en gĂ©nĂ©ral, a dĂ©jĂ  dĂ©passĂ© le stade des slogans pour se concentrer sur la recherche de solutions rĂ©elles aux problèmes rĂ©els que les sociĂ©tĂ©s dĂ©mocratiques confrontent aujourd’hui mĂŞme. MĂŞme le gouvernement de Bush junior, qui pourtant est dominĂ© par l’extrĂŞme droite rĂ©publicaine, est tout de mĂŞme obligĂ© de faire face Ă  la crise de l’enseignement et trouver un terrain d’entente avec les dĂ©mocrates.

Claude: Oui, c’est grâce au parti démocrate et spécialement au sénateur Kennedy que ti-Bush a fait adopter ces lois pour stimuler l’enseignement dans le pays. Durant la campagne électorale, il avait promis un stimulus pour l’éducation des jeunes avec son programme d’aide sur la base de résultats scolaires. Mais il n’allait nulle part au congrès américain avec son programme et a dû négocier avec Ted Kennedy, l’ennemi juré des républicains. Celui-ci a réussi à l’amener à faire une réforme beaucoup profonde et importante que prévue s’il voulait obtenir l’appui des démocrates. Ce fut un bon moment pour les deux.

Mansour: Face Ă  la crise Ă©conomique que les USA traverse actuellement, le gouvernement de Bush junior applique les principes de l’interventionnisme du gouvernement dans la relance Ă©conomique. N’est-ce pas la mise en oeuvre de la thĂ©orie de Keynes, qui Ă©tait la bĂŞte noire de la thĂ©orie Ă©conomique classique du laisser-faire et de la non ingĂ©rence de l’État dans les affaires Ă©conomiques du pays ? Il est vrai que son programme de relance Ă©conomique favorise grandement le patronat et notamment les multinationales,

Claude: Voilà! Il protège les grands financiers du parti républicain qui lui ont donné des contributions politiques records (et indigestes) pour ses élections. L’affaire Enron nous a donné une belle démonstration de cela. On peut dire, sans aucun doute, que sans cet argent, collecté en quantité beaucoup plus grande que son adversaire Gore, ti-Bush n’aurait jamais été élu. La politique protectionniste qu’il favorise et applique comme dans les cas du bois-d’oeuvre, de l’agriculture, de l’acier, entre autres, est une autre démonstration de son obligation de remboursement de ses dettes politiques à ses financiers. Il le fait au détriment de la bonne réputation des USA et des ententes signées pour le libre-échange avec le Canada et le Mexique. De plus, ce faisant, il est en train de préparer le financement de sa prochaine campagne électorale. «What a president ! »

Mansour: Il n’en demeure pas moins que Bush junior est en train d’appliquer les thĂ©ories KeynĂ©siennes pour sortir l’AmĂ©rique de sa crise Ă©conomique. Qui aurait pensĂ© qu’un prĂ©sident rĂ©publicain allait accepter un retour aux affres des dĂ©ficits budgĂ©taires des annĂ©es 80 et d’avant. Il est ironique de constater que c’est le parti dĂ©mocrate qui dĂ©fend l’importance de l’Ă©quilibre budgĂ©taire contre un prĂ©sident rĂ©publicain qui ne se soucie guère de ces dĂ©ficits. «Why am I not surprised ?»

Que l’on accuse le gouvernement de Jospin pour la faillite de son programme, je suis entièrement d’accord avec toi. Durant tout son quinquennat, il n’a fait que de la fuite en avant. Le meilleur exemple de sa stupiditĂ© a Ă©tĂ© la fameuse proposition de la semaine des 35 heures pour camoufler le chĂ´mage en France. Aucun Ă©conomiste, de quel bord qu’il soit, ne pouvait rĂ©ellement croire Ă  la rĂ©ussite d’une telle mesure, surtout dans le contexte de la mondialisation de l’Ă©conomie d’aujourd’hui. Tout comme les dĂ©mocrates amĂ©ricains qui ne cessent de courtiser les voix Ă©lectorales des marginalisĂ©s sans pour autant les aider Ă  rĂ©gler leurs vrais problèmes Ă©conomiques, les socialistes et les communistes français ont depuis le dĂ©but de la 5ième rĂ©publique courtisĂ© les voix des marginaux en France, et ces derniers temps Jospin pensait rĂ©ellement que les voix des enfants d’Ă©migrĂ©s maghrĂ©bins allaient lui ouvrir les portes de l’ÉlysĂ©e. Il a tellement fait de tapage sur les droits de Ă©migrĂ©s tout en sachant qu’il n’allait en fin de compte rien leur offrir, que la droite a dĂ©cidĂ© d’utiliser l’angoisse des Français vis-Ă -vis de la violence juvĂ©nile qui a pris des proportions considĂ©rables notamment dans les quartiers populaires des banlieues ouvrières urbaines de la France. Pas plus loin que l’annĂ©e dernière, j’ai rendu visite Ă  un ami Ă  Paris qui habitait pas très loin de la ville de Gonaise qu’il m’avait fait visiter. Je t’avoue que j’ai eu l’impression de me rendre Ă  West Beyrouth du temps de la guerre civile au Liban, ou dans un quartier noir pauvre dans une ville amĂ©ricaine. VoilĂ  une petite ville qui durant les annĂ©es 70 Ă©tait occupĂ©e par des familles d’ouvriers français et oĂą la majoritĂ© des appartements Ă©taient en co-propriĂ©tĂ©. Aujourd’hui il n’y a que les familles d’Ă©migrĂ©s (africains en particulier) dans cette ville, et plus de la moitiĂ© de cette population est en chĂ´mage. Les enfants sont tous dĂ©linquants. Mais Ă  qui la faute, en fin de compte. Est-ce la faute Ă  ces jeunes s’ils sont abandonnĂ©s Ă  leur sort, sans aucune Ă©ducation ou formation professionnelle ? Est-ce leur faute s’ils sont dans un ghetto qui se referme de plus en plus sur eux ? MĂŞme si on installait une caserne entière de CRS dans cette ville, est-ce que l’avenir de ces jeunes sera meilleur demain ? Je suis pour le respect de la loi dans toute sa rigueur, mais est-ce que c’est la vĂ©ritable solution au problème de ces nouveaux jeunes français ? N’ont-ils pas les mĂŞmes droits que les jeunes français qui vivent sur la rive droite de la Seine. Et pourtant, malgrĂ© le rejet absolu du peuple français de toute forme de racisme et de xĂ©nophobie, est-ce que tu vois un dĂ©bat public sĂ©rieux concernant le drame de cette jeunesse française qui un jour ou l’autre se rĂ©voltera contre sa marginalisation. VoilĂ  beaucoup de questions.

Claude: Je te donne raison. Dans ces ghettos, les jeunes sont les victimes et rien ne semble être fait pour eux. Mais la violence en France n’est pas seulement dans ces ghettos mais aussi dans des quartiers mieux structurés et corrects. La violence n’est pas seulement le fait des Maghrébins mais celui des blancs et des autres. Si la police était plus sévère cela aiderait à atténuer le problème. Mais les gamins, les voyous, les truands ont le chemin libre et en profitent. Pourquoi travailler si on peut dévaliser facilement de vieilles personnes, les banques (trois fois en un an dans mon village) et que la justice ne nous fait rien, même quand on est pris la main dans le sac. Il est vrai que tous ont les mêmes droits. Il est aussi vrai que les familles pauvres, en général, sont honnêtes, travaillantes et ont du cœur. Tu parles comme si la majorité des gens de ces ghettos étaient mauvais. Je ne le crois pas. Nous avons tous, un jour, été pauvres. Ma famille vivait, à ma naissance dans le quartier le plus pauvre de Montréal, St-Henri, mais nous étions tous de bonnes gens comme d’ailleurs tous nos voisins. La situation en France ressemble à celle de New York, il y a quelques années. Tout le monde des ghettos était placé, par les médias, sur le même pied et tous devenaient pour nous des méchants. Il a fallu que les noirs du milieu se lèvent et prennent la situation en main, combattent les trafiquants, travaillent avec la police, les organisations de secours et d’aide, nettoient les quartiers, etc…et que le maire Guliani agisse fortement, sans hésitation, avec détermination et constance avec ses forces policières et ses services sociaux pour finalement voir le taux de criminalité à la baisse, les quartiers reprendre vie et les jeunes noirs vivre enfin avec espoir réel. Ce sont les membres de la communauté noire américaine qui ont assuré le leadership de ce renouveau et qui ont planifié une bonne éducation pour ces enfants. Finalement, ils ne se sont pas laissé faire et n’ont pas attendu l’action gouvernementale. Que font les Maghrébins collectivement pour aider les leurs? Qualifier les jeunes de violents parce qu’ils sont d’un milieu pauvre est souventes fois un faux-fuyant!

Mansour: Je ne peux pas nier le fait que seule la dĂ©mocratie est en mesure d’ouvrir un dĂ©bat complet et sĂ©rieux sur le problème de la pauvretĂ©, d’une manière gĂ©nĂ©rale. Mais un système dĂ©mocratique n’assure pas nĂ©cessairement l’Ă©mergence d’un tel dĂ©bat. Il y a un besoin de rĂ©veiller la conscience des sociĂ©tĂ©s dĂ©mocratiques pour les amener Ă  se pencher sĂ©rieusement sur ce problème qui n’est pas unique Ă  la France. Imagines-toi qu’un enfant sur cinq aux USA, le pays le plus riche du monde, ne mange pas Ă  sa faim. Et plus de 40 millions d’amĂ©ricains n’ont aucune couverture mĂ©dicale aujourd’hui. Je sais qu’aucune sociĂ©tĂ© ne peut ĂŞtre parfaite, mais je ne peux pas rester indiffĂ©rent Ă  ce gâchis dans les sociĂ©tĂ©s riches alors qu’une grande section de ces sociĂ©tĂ©s est toujours dans une situation moralement indĂ©fendable Ă  mon avis.

Claude: Tu parles de la société américaine. Lorsque Hillary Clinton a voulu implanter un programme universel de santé aux USA, elle avait l’appui du président et des dirigeants du parti démocrate, mais son plan a été finalement rejeté par les «lobbies» des professionnels de la santé et des compagnies pharmaceutiques, ainsi que de riches américains. Les services de santé, en rapport avec les pauvres, sont une honte aux USA. Mais ce n’est pas le cas au Canada, ni en Europe, ni au Japon où l’universalité existe. La France peut même se vanter d’avoir le meilleur système de santé au monde. Il n’est pas juste de placer les sociétés dites «riches» dans le même panier. Avec l’aide sociale, dans nos pays, y a t-il beaucoup d’enfants en France ou au Canada qui ne mangent pas à leur faim? Je ne crois pas et où cela existe c’est probablement la faute des parents qui dépensent les argents qu’on leur donne pour d’autres fins.

Mansour: Pour ce qui concerne le passe rĂ©volutionnaire de l’AlgĂ©rie, je crois que tu continues Ă  avoir une idĂ©e très fausse des options politiques du FLN, pendant et après la guerre de libĂ©ration. Tout d’abord, en ce qui concerne le parti communiste algĂ©rien, je te signale que jusqu’en 1956, ce parti avait suivi les ordres du parti communiste français et avait refusĂ© de se joindre Ă  la lutte armĂ©e de libĂ©ration. Ensuite, une fois que le PCA avait rĂ©alisĂ© que la lutte armĂ©e n’allait pas s’essouffler, il avait demandĂ© Ă  se joindre au FLN, mais en crĂ©ant ses propres maquis de rĂ©sistance, notamment dans l’algĂ©rois et Ă  MĂ©dĂ©a. C’est grâce Ă  un militant communiste français, l’officier Maillot, qui avait rĂ©ussi Ă  s’emparer d’un camion entier d’armement et Ă  dĂ©serter avec un groupe de soldats français que le PCA a organisĂ© ce maquis rouge. Le FLN, non seulement n’avait pas vu d’un bon oeil cette initiative mais avait pourchassĂ© ces nouveaux maquisards jusqu’Ă  extinction. Ensuite, le FLN avait donnĂ© un ultimatum au PCA pour rejoindre la mouvement de libĂ©ration mais Ă  titre individuel et non en tant que militants actifs du PCA. Plus grave encore, et au discrĂ©dit du mouvement de libĂ©ration, les militants communistes qui avaient acceptĂ© de joindre la lutte de libĂ©ration se sont retrouvĂ©s mis en quarantaine. Il y a eu mĂŞme de pauvres communistes algĂ©riens qui ont Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©s par des officiers de l’ALN, tout simplement parce qu’ils Ă©taient athĂ©es. Pour ce qui est du nom officiel donnĂ© Ă  la nouvelle rĂ©publique algĂ©rienne, lĂ  encore tu te trompes car ce n’Ă©tait certainement par amour pour le communisme international ou mĂŞme de l’histoire contemporaine de la Chine, que le FLN a dĂ©cidĂ© du sigle de RĂ©publique DĂ©mocratique et Populaire.

Claude: Là tu me perds, car il y avait alors la République Démocratique et Populaire de l’Allemagne de l’Est et celles du Vietnam, de Hongrie, de Tchécoslovaquie, etc.. C’était le modèle et le nom que prenaient les régimes communistes qui étaient sous le joug ou l’influence des Soviets. De plus, même si les problèmes d’intégration du PCA dans le FLN ont été réels, la réalité est que le système de gouvernement choisi par les Algériens a été calqué sur les régimes de l’Est. Votre gouvernement faisait ses affaires principalement, et importait beaucoup de techniques, de denrées et de savoir-faire des Soviets et de leurs pays satellites. Combien de contrats ont été exécutés par ces pays en Algérie ? J’ai vu chez Ecotec ces sociétés gouvernementales étrangères de l’Est à l’œuvre. Soit que le FLN était communisant avant la venue du PCA ou soit qu’il se soit fait communisant après. Y avait-il en Algérie, à ce moment là, une barre de chocolat de Suisse à vendre? Y avait-il du savon de Marseille? Y avait-il des produits américains, canadiens? Tu sais bien que non. Premièrement, les tablettes étaient presque vides, et deuxièmement, le peu de produits qui y étaient venaient de l’Est. Je trouvais toujours triste de constater à l’aéroport que les quelques Algériens qui étaient autorisés de voyager en Europe de l’ouest revenaient dans leur pays avec des valises, des cartons et des sacs multicolores remplis de denrées de l’Ouest.

Mansour: Il ne faut pas oublier que l’indĂ©pendance de l’AlgĂ©rie s’est faite dans la douleur. Il fallait tout d’abord lutter contre l’OAS. Ensuite, le leadership du FLN s’est dĂ©chirĂ© par ses contradictions internes. Pendant tout l’Ă©tĂ© 62, l’AlgĂ©rie a vĂ©cu une guerre civile pour dĂ©terminer quel groupe allait prendre l’AlgĂ©rie en main. D’un cĂ´tĂ©, il y avait Ben Bella et les officiers de l’ALN basĂ©s en Tunisie et au Maroc et qui Ă©taient ouvertement appuyĂ©s par les services secrets de Nasser. Et de l’autre cĂ´tĂ©, il y avait le semblant de gouvernement provisoire algĂ©rien guidĂ© notamment par Boudiaf et Ait Ahmed et supportĂ© par l’ALN de l’intĂ©rieur. Aussi bien d’un cĂ´tĂ© que de l’autre l’idĂ©ologie nationale Ă©tait marquĂ©e par le mĂŞme individu qui n’Ă©tait d’ailleurs mĂŞme pas algĂ©rien d’origine. Il s’appelait Franz FAnon. Il Ă©tait un psychiatre d’origine martiniquaise. Notamment son livre « peau noire et masque blanc » Ă©tait rapidement devenu la bible du mouvement nationaliste durant la guerre de libĂ©ration. Il ne fait aucun doute que Fanon avait Ă©tĂ© imprĂ©gnĂ© par, entre autres, la guerre de libĂ©ration chinoise. Et il avait toujours suspectĂ© le pouvoir des partis politiques qu’ils soient de gauche ou de droite. C’Ă©tait en fait un vĂ©ritable anarchiste contemporain. Ceci Ă©tant dit, je crois que sa plus grande influence a Ă©tĂ© sur Boumediene qui Ă©tait chef d’Ă©tat major de l’ALN basĂ©e Ă  l’extĂ©rieur du territoire. Alors l’influence de Fanon combinĂ© avec les grandes manifestations populaires en AlgĂ©rie contre la guerre civile qui avaient adoptĂ© le slogan: » il n’y a qu’un seul hĂ©ros et c’est le peuple algĂ©rien » ont amenĂ© le premier prĂ©sident algĂ©rien Ă  dĂ©clarer que l’AlgĂ©rie allait ĂŞtre une rĂ©publique dĂ©mocratique et populaire.

Claude: Il est certain qu’une lutte de pouvoir a été jouée. Cela se fait partout. Mais dès que le président algérien a annoncé que la république serait populaire et démocratique (ce qu’elle ne fut jamais), à ce moment là, il avait fait son lit.

Mansour: Sans toute fois définir les principes de cette république.

Claude: Oui, mais sans définir publiquement et ouvertement pour le peuple algérien le sens de cette république.

Mansour: Il est vrai que Ben Bella s’Ă©tait entourĂ© de gens d’extrĂŞme gauche. Il a mĂŞme instituĂ© des milices populaires Ă  l’image de la Chine populaire. Mais il ne faut pas oublier que Boumediene a pris le pouvoir par les armes, justement pour Ă©viter la catastrophe que le rĂ©gime de Ben Bella et ses conseillers prĂ©paraient pour ce pays. Et pendant 10 ans il a essayĂ© de crĂ©er des structures gouvernementales solides et indĂ©pendantes des mouvances politiques. Boumediene n’avait rien de communiste dans tout son comportement. Malheureusement comme tous les hommes politiques qui ont ratĂ© leurs chances, Boumediene s’Ă©tait entourĂ© de gens qui ne pensaient qu’Ă  leur pouvoir politique, et notamment le ministre de l’industrie et de l’Ă©nergie de l’Ă©poque ( il Ă©tait un fasciste notoire). Je l’ai un peu cĂ´toyĂ© en 1977 et il ne pouvait pas dire deux phrases sans citer d’une manière ou d’une autre son hĂ©ros Ă©ternel Hitler. Figures-toi que durant tout son règne, le parti communiste algĂ©rien Ă©tait de nouveau en clandestinitĂ©. La nationalisation des terres, les hydrocarbures et surtout du commerce extĂ©rieur et intĂ©rieur n’avait rien Ă  avoir avec la philosophie communiste ou socialiste.

Claude: Pourtant cette philosophie base l’efficacité d’un gouvernement et sa justice sociale sur la nationalisation totale de tout ce qui bouge et vit, comme entreprise dans un pays. C’est ce qui est arrivé en Algérie. Et pourquoi n’y avait-il pas d’entreprises privées ?

Mansour: Elle Ă©tait tout simplement dĂ»e au fait que son entourage voulait se crĂ©er des empires de pouvoir et s’enrichir sans limite. Voila le drame du rĂ©gime de Boumediene. Il voulait ĂŞtre le Bismarck du pays, mais il a mal choisi son entourage.

Claude: Oui, on peut accuser Ben Bella et sa suite de tous les péchés, on peut blâmer Boumediene et ses conseillers, mais que faisait l’armée dans tout cela, elle que l’on accuse d’avoir toujours contrôlé indirectement le pays ? Quelles étaient ses orientations, ses politiques ? Pourquoi a-t-elle accepté ce système pour l’Algérie? Était-elle de connivence ? Était-ce un autre nid de profiteurs qui voulaient s’enrichir au détriment de l’État, et se foutaient du genre de régime implanté dans le pays ? Ou était-elle simplement communisante au moment de l’indépendance ? Il me semble que cela fait beaucoup de monde, en même temps, qui a accepté le régime le pire pour ton pays, le régime totalitaire.

Mansour: Pour changer un peu le sujet, et je veux revenir Ă  la question relative Ă  l’encadrement des administrations et des secteurs Ă©conomiques algĂ©riens des annĂ©es 70. Je t’avoue que je n’ai pas de rĂ©ponses scientifiques. Tout ce que je peux te dire, c’est que cet encadrement a Ă©tĂ© le fruit de deux Ă©lĂ©ments fondamentaux, je pense. Tout d’abord, il faut se rappeler que le principe de «l’affirmative action», qui avait donnĂ© de nouvelle chances aux noirs amĂ©ricains Ă  se rĂ©insĂ©rer dans la vie Ă©conomique des USA Ă©tait en fait dĂ©jĂ  discutĂ© dans les rouages politiques et culturels français dans les annĂ©es 50 pour essayer de trouver une solution Ă  l’intĂ©gration de l’AlgĂ©rie dans la rĂ©publique française. Les Bourdieux et les Germaines Thillons, de la France des annĂ©es après la 2ième guerre mondiale, se sont dĂ©pensĂ©s sans fin pour assurer la francisation dĂ©finitive de l’AlgĂ©rie. A la veille du dĂ©clenchement de la guerre de libĂ©ration algĂ©rienne en 1954, moins de 25% des enfants algĂ©riens Ă©taient scolarisĂ©s. Figures-toi qu’Ă  cette pĂ©riode le taux de scolarisation des indigènes, comme on nous appelait, Ă©tait infĂ©rieur au taux de scolarisation dans le Congo belge. Mais pour essayer de marginaliser le mouvement indĂ©pendantiste algĂ©rien l’administration française avait lancĂ© un vaste programme de scolarisation, Ă  tel point que vers les annĂ©es 58 le taux de scolarisation Ă©tait passĂ© de 25% a près de 60%. Plus important encore Ă©tait la politique française d’ouvrir enfin les portes de l’enseignement secondaire et supĂ©rieur aux algĂ©riens tout en faisant un effort d’ouvrir le marchĂ© de la fonction publique aux AlgĂ©riens.

Pour te donner une idĂ©e de la situation de la formation en gĂ©nĂ©ral en AlgĂ©rie, je te citerai tout simplement le cas de ma ville natale Tizi Ouzou, qui Ă©tait la capitale de toute la Kabylie dĂ©jĂ  Ă  l’Ă©poque de la colonisation française. Pour une ville de plus de 10,000 habitants, elle avait seulement deux Ă©coles primaires, une pour les colons et quelques bourgeois algĂ©riens et une autre pour les indigènes arabes. Les noms officiels de ces deux Ă©coles Ă©taient l’Ă©cole Gambetta et l’Ă©cole Jean-Maire. Mais elles Ă©taient en fait connues comme l’Ă©cole des français et l’Ă©cole des indigènes.

J’ouvre une toute petite parenthèse pour te raconter ma propre expĂ©rience Ă  ce sujet. Comme je te l’avais dit dans un de nos dialogues prĂ©cĂ©dents, mon frère aĂ®nĂ© m’avait inscrit de force, Ă  l’age de 9 ans Ă  l’Ă©cole des indigènes. A la fin de ma première annĂ©e scolaire, le directeur a dĂ» penser que je devais avoir les meilleurs conditions pour me prĂ©parer au concours d’entrĂ©e au LycĂ©e. Il avait donc demandĂ© mon transfert vers l’Ă©cole des français. Malheureusement pour moi, apparemment, je ne reflĂ©tais pas la bonne image d’un amĂ©ricano-français, aux yeux d’un instituteur qui pourtant Ă©tait algĂ©rien et vivait Ă  deux pas de chez moi. Ce qu’il me reprochait alors c’est que je ne pouvais pas frĂ©quenter son Ă©cole d’Ă©lites en venant pieds nus Ă  l’Ă©cole et très mal habillĂ© de plus. A la fin de ma deuxième scolaire du primaire, je me suis donc retrouvĂ© encore Ă  l’Ă©cole indigène, qui ne prĂ©parait les enfants que pour une formation professionnelle ou au certificat d’Ă©tudes primaires. Je n’avais donc plus aucune chance de me retrouver un jour dans un Ă©tablissement du secondaire, qui ouvrait la voie sur les Ă©tudes supĂ©rieures. Voila le type d’apartheid dans lequel le peuple algĂ©rien a vĂ©cu avant la guerre de libĂ©ration.

Claude: Merci de ce récit intéressant. Heureusement que tu as pu par ta volonté acquérir l’éducation que tu voulais et qui t’a bien servi. Je ne sais pas si ce sont les politiques ou les erreurs des gouvernements français successifs qui ont motivé le désir de l’indépendance chez votre peuple. Il me semble que même si la vie avait été meilleure pour vous, la réalité du nombre ne pouvait que vous pousser à rechercher votre indépendance et l’autodétermination de vos affaires. Non seulement vous étiez arabes, berbères et autres avec une religion et des coutumes différentes, vous étiez aussi des millions par rapport au nombre de Français d’Algérie et votre pays avait été conquis.

Mansour: Bien qu’il dĂ©testa les AlgĂ©riens d’une manière viscĂ©rale, De Gaulle savait tout de mĂŞme ce qui Ă©tait important pour la France. Il savait que l’AlgĂ©rie allait devenir indĂ©pendante, un jour ou l’autre. Il savait aussi que les intĂ©rĂŞts Ă©conomiques et culturels de la France dĂ©pendaient de l’avenir de l’AlgĂ©rie indĂ©pendante. Il faut lui reconnaĂ®tre que c’est grâce Ă  sa vision de la France de demain que nous avons encore en AlgĂ©rie une Ă©lite francophone plus forte que jamais. De Gaulle, Ă  travers les accords d’Evian, pour la nĂ©gociation de l’indĂ©pendance algĂ©rienne, avait ouvert les grandes Ă©coles françaises aux AlgĂ©riens. Jamais les jeunes AlgĂ©riens n’ont eu autant de possibilitĂ© d’accĂ©der Ă  ces Ă©coles auparavant. Et les jeunes AlgĂ©riens en ont profitĂ© grandement. Mon frère a lui seul, en tant que sous directeur de la statistique en AlgĂ©rie avait formĂ© des dizaines de statisticiens Ă  l’INSEA en France.

Claude: Je ne sais pas où tu prends cette affirmation que De Gaulle détestait autant les Algériens. J’ai beaucoup lu sur De Gaulle et je ne me rappelle pas d’avoir vu une démonstration de ce que tu dis, ni une trace de racisme dans cet homme. De Gaulle a été un visionnaire. Il aimait la France plus que tout, mais était de base un homme juste, équitable et intelligent. Sa décision en rapport avec l’Algérie et celle sur l’autodétermination des colonies le démontrent bien.

Mansour: Parallèlement Ă  la politique agressive de la France pour dĂ©fendre ses marchĂ©s et sa culture, le gouvernement de Boumediene avait lui aussi fait un effort considĂ©rable pour donner une Ă©lite sĂ©rieuse Ă  son nouveau pays. Figures-toi que pendant toute la pĂ©riode de Boumediene, le Ministère de l’Ă©nergie et de l’industrie a Ă  lui seul formĂ© plus d’ingĂ©nieurs et de gestionnaires que le Ministère de l’enseignement supĂ©rieur tout entier. Malheureusement depuis la crise Ă©conomique et financière des annĂ©es 80, l’AlgĂ©rie a arrĂŞtĂ© d’investir dans la crĂ©ation du capital humain. MĂŞme après Boumediene, je me souviens qu’il y avait encore des centaines de boursiers AlgĂ©riens au Canada. Ne parlons pas des milliers d’autres qui Ă©taient en France, en Angleterre, au USA et mĂŞme en Russie.

Claude: Si je comprends bien, c’est suite aux politiques de Boumediene que tu as étudié aux USA. Sa mort a changé radicalement la donne algérienne. Et en plus des boursiers à l’étranger, il y avait aussi de nombreuses sociétés mixtes qui se sont formées et qui éventuellement ont dû quitter le sol Algérien suite au changement de gouvernement.

Mansour: Plus grave encore, la formation des cadres a coĂ»tĂ© des millions de dollars dans les annĂ©es 60/70/80, et ils ont tous Ă©tĂ© mis Ă  la retraite aujourd’hui. VoilĂ  ce qui me fait pincer le coeur aujourd’hui. L’AlgĂ©rie a sacrifiĂ© Ă©normĂ©ment pour se doter d’une Ă©lite d’un standard international et ne trouve rien de mieux que de la mettre Ă  la retraite au moment oĂą justement elle pourrait rendre le plus grand service Ă  la nation. C’est pour moi le plus grand crime que le rĂ©gime actuel et ses prĂ©dĂ©cesseurs ont commis vis-Ă -vis de tous ceux qui ont sacrifiĂ© leur vie pour cette nation existe aujourd’hui.

Claude: Je suis totalement en accord avec toi et je n’ai jamais compris pourquoi cela est arrivé. Est-ce à cause de l’armée ? Ou pour faire de la place aux jeunes? Ce fut une bêtise grave et qui a sûrement nuit au développement de l’Algérie.