au 3 septembre 2003


Ce dialogue touche la relation des USA avec les pays arabes, les pays de l’Amérique latine et Cuba, sa réaction face au milliard de musulmans sur la terre et le mauvais tournant que prend la guerre en Irak.

Au 3 septembre 2003

Mansour: Je suis particulièrement heureux de voir que ton analyse de la situation politique aux USA coĂŻncide plus ou moins avec la mienne. Cela me rĂ©conforte car très souvent je me demande sĂ©rieusement si mes analyses ne sont pas trop biaisĂ©es par mon passĂ© politique. Je ne peux oublier que je suis devenu citoyen amĂ©ricain après avoir pris ma retraite de ma vie professionnelle. J’ai beaucoup d’admiration pour tous les principes sur lesquels cette nation a Ă©tĂ© construite. Je suis après tout un enfant de l’Ă©cole de Jules Ferry. Mais il y a tellement de dĂ©cisions prises par les autoritĂ©s fĂ©dĂ©rales, aussi bien sur le plan interne qu’externe, que trop souvent je me demande si je peux vraiment faire partie de cette sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine.

Claude: Il ne faut pas trop s’en faire car les USA sont dans une phase de folie d’extrême droite et éventuellement tout se redressera.

Mansour: Je partage sa morale, sociale et politique, mais je ne me retrouve pas dans les actions du gouvernement fĂ©dĂ©ral, qui est supposĂ© reprĂ©senter cette sociĂ©tĂ©. A ce jour, plus de 70% du public amĂ©ricain continue Ă  supporter ladĂ©cision de Bush d’intervenir dans les affaires d’une autre nation, tout simplement parce que ce public a Ă©tĂ© conditionnĂ© depuis des dĂ©cennies sinon des siècles que le seul ennemi de cette sociĂ©tĂ© est le monde musulman.

Claude: Non, je ne crois pas cela. Le monde musulman n’a rien à faire avec cela. Tout est une question de pouvoir et d’argent et de nos jours j’ajouterais de pétrole. L’argent, aux USA, contrôle les médias et a son président qu’il a acheté et non élu. Actuellement l’argent est maître. Mais un jour, cela changera car la bêtise devient, petit à petit, trop évidente.

Mansour: Je sais que les nations n’ont jamais d’amis Ă©ternels, mais plutĂ´t des alliĂ©s conjoncturels, comme le disait si bien Churchill dans le passĂ©. Enfin, comme tu vois, je me sens très mal dans ma peau ces derniers temps. Je crois aux idĂ©aux des USA en temps que nation. Il n’y a pas une autre organisation sociale dans l’histoire de l’humanitĂ© oĂą tout le monde, quelque soit son origine, est vraiment acceptĂ© quelque soit sa particularitĂ© culturelle, religieuse ou raciale. Mais la projection de ce principe au niveau international me laisse très sceptique de l’honnĂŞtetĂ© des autoritĂ©s fĂ©dĂ©rales amĂ©ricaines qui dĂ©cident de ces questions.

Claude: Tu as raison d’être sceptique, non pas que le principe de répandre la démocratie à tous ne soit pas bon et juste. Il fait son chemin lentement mais sûrement. Un cas comme l’Irak n’a rien à voir avec la démocratie. C’est le pétrole. Mais combien de pays ont retrouvé la démocratie et après une période de transition très difficile voient leur peuple vivre de mieux en mieux.

Mansour: Je peux mĂŞme comprendre la rĂ©action des USA vis-Ă -vis du Vietnam, ou de la CorĂ©e dans les annĂ©es 50 et 60. Mais je n’arrive pas Ă  comprendre la politique des USA vis-Ă -vis de Patrice Lumumba au Congo ou de toutes les activitĂ©s politiques qui ont secouĂ© le pauvre continent africain depuis les annĂ©es 50 Ă  ce jour. Ne parlons pas de la politique des USA vis-Ă -vis de larĂ©volution chilienne des annĂ©es 60. Allende Ă©tait loin de vouloir installer un rĂ©gime communiste dans son pays. Mais les USA ne se sont pas gĂŞnĂ©s de crĂ©er une crise Ă©conomique fictive pour permettre au gĂ©nĂ©ral Pinochet de prendre le pouvoir au Chili alors que le pauvre Allende Ă©tait en visite officielle en AlgĂ©rie. Ne parlons pas de la politique amĂ©ricaine vis-Ă -vis de Cuba depuis la bataille de la Baie des cochons Ă  ce jour. Je sais que tu as suivi la vie politique de Fidel Castro bien mieux que moi. Mais je pense qu’avant la catastrophe de la Baie des cochons le gouvernement rĂ©volutionnaire de Cuba Ă©tait loin d’ĂŞtre marxiste lĂ©niniste.

Claude: Tu as raison de souligner tous les cas où les Américains se sont fourvoyés dans leurs politiques étrangères. Prend le cas du Chili, Allende élu, il a une politique très à gauche, il apeure les gringos, ils le tuent et choisissent Pinochet qui contient la révolte et avec une main de fer établit l’ordre, celui-ci tue des milliers de Chiliens et aujourd’hui est honni. Depuis le pays a retrouvé la voie démocratique et la prospérité. Où en serait le pays si Allende avait gardé le pouvoir? Serait-il un pays pauvre comme Cuba, l’Algérie ou les ex-pays derrière le rideau de fer où au nom du mot démocratie les peuples ont été bafoués et écrasés par une nomenklatura dominante et dictatoriale ? Non ! Le Chili a retrouvé sa dignité, ses motivations et ce beau peuple fait de son pays, aujourd’hui, un pays où il fait bon vivre. En somme le temps guérit les choses, mais les germes doivent être semés. Ne crois pas que je suis en accord avec ce qui est arrivé à Allende. Je te parle seulement de résultats que les USA ont obtenus. Allende n’aurait jamais pu abolir les élections au Chili s’il n’avait pas fait l’affaire et il aurait été remplacé démocratiquement à la prochaine élection. Mais les USA étaient plus pressés que cela et voulaient contenir la montée de la gauche en Amérique latine qu’ils qualifiaient de communiste. Quand à Cuba, Fidel n’avait pas encore déclaré qu’il était communiste, mais il avait rendu légal le parti communiste de Cuba et était entouré de communistes notoires. De plus, avec la réforme agraire, il a exproprié des compagnies américaines en leur donnant peu de compensations. Les USA ont jugé qu’il devait partir. Mais il est encore là et c’est tout à la gloire de Fidel.

Mansour: Il en est de mĂŞme de l’AlgĂ©rie. Je me souviens que juste après l’indĂ©pendance, le prĂ©sident John F. Kennedy avait promis de financer douze barrages pour aider le dĂ©veloppement de l’agriculture algĂ©rienne. Mais après le fameux voyage du premier prĂ©sident algĂ©rien Ă  Cuba, après sa participation aux travaux annuels de l’ONU, l’administration amĂ©ricaine avait informĂ© l’AlgĂ©rie qu’elle n’avait plus aucune intention de financer la construction de ces projets. Mieux encore, Ă  l’aube de la rĂ©volution Ă©gyptienne, sous la houlette d’un colonel Ă©gyptien, formĂ© non pas en URSS mais plutĂ´t dans les acadĂ©mies militaires anglaises, les USA avait promis d’aider son nouveau rĂ©gime pour financer laconstruction du barrage d’Assouan et libĂ©rer ce pays de sa dĂ©pendance vis-Ă -vis du pĂ©trole. A la dernière minute, alors que le colonel Djamal Nasser avait dĂ©jĂ  d’Ă©normes problèmes pour Ă©liminer l’influence communiste dans son pays, sans parler des rĂ©sistances de l’universitĂ© musulmane d’el Azhar (entre parenthèses la plus vieille universitĂ© Ă  ce jour Ă  travers le monde et qui n’a jamais fermĂ© ses portes), l’administration amĂ©ricaine avaitdĂ©cidĂ© de suspendre son appui Ă  ce fameux projet pharaonique de l’Ă©poque Ă  la banque mondiale qui devait monter le financement de ce projet grandiose. Au moment oĂą les USA avaient poussĂ© l’Égypte dans le giron de l’union soviĂ©tique, je n’arrivais pas Ă  comprendre la dĂ©cision de l’administration amĂ©ricaine.

Claude: L’attitude du premier ministre d’Algérie envers Cuba était en somme un pied de nez aux USA. Il a tout fait pour froisser les Américains. Ses actions démontraient bien que l’Algérie était dans le camp des pays de l’Est. C’est une autre preuve de ce que j’avance depuis longtemps. En rapport avec Nasser, à moins que je me trompe, il était aussi très à gauche et a tout fait pour amener son pays à s’allier avec les pays de l’Est. Tu sembles dire que cela est dû aux politiques américaines. Mais si ce changement a eu lieu, est-ce que l’on peut poser la question, pourquoi ? Je crois que le jeu de Nasser a finalement été découvert, les masques sont tombés et les loups sont sortis du bois. Tout comme pour l’Algérie. Depuis, l’Égypte, comme tous les pays arabes, ne semble pas capable de se donner une vraie démocratie comme en Turquie. Pourquoi? Ces gouvernements fantoches sont les premières cibles des islamistes et un jour viendra où ils seront renversés et ce sera alors trop tard…

Mansour: Mais aujourd’hui j’ai finalement compris les motifs des actions amĂ©ricaines des annĂ©es 60. Tout d’abord, il fallait dĂ©fendre les rĂ©gimes autocratiques de l’Irak et de l’Arabie saoudite, pour continuer Ă  avoir une main mise sur le pĂ©trole arabe.

Claude: Oui, aux USA il y a la démocratie et le pétrole.

Mansour: Mais plus important encore, je pense, les prĂ©sidents amĂ©ricains, du gĂ©nĂ©ral Eisenhower Ă  ce jour, ne pouvaient pas donner justice aux arabes sans avoir Ă  payer le prix de la juiverie amĂ©ricaine au moment des rĂ©Ă©lections prĂ©sidentielles. L’appui inconditionnel Ă  la politique d’IsraĂ«l est devenu  » the 3rd rail in politics » depuis la rĂ©volution Ă©gyptienne, car si ce mouvement devait se propager Ă  travers le reste du monde arabe et s’installer au Moyen-orient, alors l’AmĂ©rique devait faire le choix entre rĂ©pondre aux exigences d’un Ă©lectorat juif amĂ©ricain très puissant ou la continuitĂ© de la main mise sur les ressources pĂ©trolières du Moyen-orient. Tout commeen 91, quand les USA avaient rĂ©ussi Ă  convaincre que l’existence mĂŞme du rĂ©gime fĂ©odal des Saoudiens dĂ©pendait de la destruction de l’Irak de Saddam, les AmĂ©ricains dans les annĂ©es 60 ont convaincu que ce rĂ©gime, le plus exerçable dans tout le monde arabe, a tout fait pour empĂŞcher la libĂ©ration du YĂ©men du joug Britannique. Après avoir forcĂ© les Britanniques Ă  abandonner leurs bases militaires dans le sud du YĂ©men, les Saoudiens, avec l’appui des USA, ont montĂ© un guerre civile entre YĂ©mĂ©nites pour empĂŞcher les vĂ©ritables nationalistes yĂ©mĂ©nites de construire un pays indĂ©pendant, ouvert sur le monde extĂ©rieur et uni politiquement. Grâce Ă  cette politique secrète amĂ©ricaine, Ă  travers soi-disant l’Arabie saoudite, Nasser a passĂ© son temps Ă  gĂ©rer cette crise rĂ©gionale arabe et oubliĂ© de se prĂ©parer aux fameuses confrontations israĂ©lo-Ă©gyptiennes de 1956 et de 1967. En fin de compte les USA ont certainement rĂ©ussi Ă  atteindre leurs objectifs. Ils ont rĂ©ussi Ă  Ă©liminer le seul pays arabe capable de faire face aux ambitions israĂ©liennes pour la rĂ©gion.

Claude: Oui, l’influence du vote juif aux USA y est pour beaucoup mais les juifs américains ne votent pas nécessairement tous pour la question d’Israël. Ils sont très attachés aux valeurs libérales et sont à gauche du spectre politique. Ils appuient rarement le parti républicain même quand un président républicain est sympathique à Israël. Un pourcentage de ces juifs est cependant flexible et c’est ce groupe que visent les républicains durant les élections. Bush n’a pas eu beaucoup de votes des juifs américains à sa première élection mais il travaille fort pour obtenir l’appui du groupe flexible à la prochaine. Je te remercie de ce rappel des évènements politiques passés dans le Proche et le Moyen-Orient. Il faut quand même reconnaître qu’Israël est une démocratie, et dépendant du résultat de ses élections la politique américaine change et s’adapte au leader en place. N’oublie pas aussi que n’eut été de l’intervention de l’aviation américaine, les israélites étaient en très mauvaise position dans la guerre de 7 jours contre l’Égypte.

Mansour: Mieux encore, ils ont enfin dĂ©stabilisĂ© tous les pays arabes soi-disant anticlĂ©ricaux tout en renforçant les mouvements islamistes extrĂ©mistes du golf persique Ă  l’Atlantique. Mais l’ironie du sort, c’est qu’aujourd’hui les mĂŞmes mouvements que la politique internationale amĂ©ricaine a supportĂ©s sinon crĂ©es dans le passĂ© sont aujourd’hui en opposition Ă  tout ce qui est culturellement occidental. La question que je me pose aujourd’hui est la suivante: après avoir crĂ©Ă© ce monstre de mouvement islamiste fondamentaliste depuis les annĂ©es qui ont abouti Ă  la crĂ©ation de la maison des Saouds en Arabie, est-ce les AmĂ©ricains sont en mesure de gĂ©rer ce mouvement qui ne demande qu’Ă  dĂ©stabiliser les rĂ©gimes politiques arabes du Maroc, Ă  l’ouest du monde arabe, Ă  l’Irak Ă  l’est ? Mieux encore, est-ce que les USA sont en mesure de gĂ©rer les situations politiques dans les pays comme l’Afghanistan, le Pakistan, l’Iran, la Turquie l’Inde, l’IndonĂ©sie, la Malaisie et mĂŞme la Chine oĂą plus de 60 millions de musulmans vivent aujourd’hui ?

Claude: Il est clair que non. Ils ne peuvent même pas gérer l’Irak. Alors les autres? Le vrai problème est que ti-Bush a jeté de l’huile sur le feu depuis qu’il est président et cela attise les islamistes qui veulent principalement renverser leurs gouvernements respectifs et peut-être, par après, faire ensemble la guerre aux infidèles…. mais cela n’est pas aussi réaliste que certains le laissent entendre.

Mansour: Ne parlons pas des millions demusulmans qui sont dĂ©jĂ  des citoyens des pays comme la Grande Bretagne, la France, l’Allemagne et surtout les USA. Durant la guerre du Vietnam, les USA n’avaient qu’Ă  s’occuper du Vietnam ou tout au plus de l’Asie du sud-est. Mais aujourd’hui, la politique internationale amĂ©ricaine vis-Ă -vis du monde musulman, en gĂ©nĂ©ral, met ce pays en danger de devoir faire face Ă  un mouvement islamo fondamentaliste Ă  travers tout le monde. Plus d’un milliard de musulmans existent aujourd’hui Ă  travers la planète et les autoritĂ©s amĂ©ricaines, aussi bien que le public amĂ©ricain conditionnĂ© par la presse amĂ©ricaine, semblent Ă©tonnĂ©s de rĂ©actions violentes au Kenya, aux USA, en Arabie saoudite, en Irak, en IndonĂ©sie, en TchĂ©tchĂ©nie etc…

Claude: Semblent étonnés? Ils le sont et surpris en plus. C’est la preuve que les Américains moyens ne voient pas plus loin que le bout de son nez. Ce qui me surprend, c’est que des individus comme toi et moi ont parlé de ce sujet il y a longtemps et même prédit ce qui arriverait. Ils ont sûrement la tête ailleurs. Les affaires et leur ambition d’avoir leur part du «american Dream» leur enlèvent le temps de réfléchir à la politique internationale.

Mansour: Je ne suis certainement pas un bon musulman, malgrĂ© le fait que mon propre père Ă©tait un grand muphti, mais je me demande si nous ne devons pas aujourd’hui nous poser la question, qu’un auteur a dĂ©jĂ  imaginĂ©, Ă  savoir que nous voyons dĂ©jĂ  devant nos yeux une nouvelle croisade entre des judĂ©o-chrĂ©tiens contre les musulmans. Est-ce que ce nouveau conflit dĂ©finira en fin de compte l’avenir del’histoire de l’humanitĂ©. Je commence de plus en plus Ă  croire Ă  cette fatalitĂ©.

Claude: Fatalité? Non. Un jour, quand la poussière retombera, je suis convaincu que tous auront compris l’évolution des choses et s’adapteront. Les Arabes les premiers. Il ne faut pas exagérer la situation même si elle est tendue et grave. J’ai confiance que finalement le bons sens primera.

Mansour: Mais Ă  qui ce conflit islamo-chrĂ©tien-judaĂŻque va finalement ĂŞtre bĂ©nĂ©fique Ă  long terme. Tout comme Nasser,dans les annĂ©es 50 et 60, a redonnĂ© espoir Ă  une victoire Ă  tous les nationalistes arabes, oĂą qu’ils soient, je pense que les administrations amĂ©ricaines auront les mĂŞmes amertumes politiques dans les annĂ©es Ă  venir. Bush en particulier, a non seulement assurĂ© le public amĂ©ricain qu’il allait se dĂ©barrasser du terrorisme islamiste mais obtenir une solution finale au conflit entre les Palestiniens et les juifs d’IsraĂ«l. Quelle illusion ! ! !

Claude: Oui tu as raison… Jamais les Palestiniens n’accepteront de céder une parcelle de leur territoire. Israël devra tous les tuer avant de réussir une telle proposition. J’exagère évidemment mais cela démontre comment la tâche est impossible. C’est ridicule d’entendre le président américain dire qu’il accepte le découpage des terres tel que suggéré par les Israélites. Qui est-il pour dicter à un pays les limites de son territoire ? Au lieu d’être neutre entre les deux factions et de chercher comme Carter et Clinton à les réunir pour forger une entente, il met de l’huile sur le feu à chaque fois que Sharon vient le visiter.

Mansour: Les derniers Ă©vĂ©nements de ces 48 heures ont certainement dĂ©montrĂ© la faillite de la stratĂ©gie de la Maison Blanche. Tout d’abord, les Irakiens ont non seulement remis en cause la possibilitĂ© des organisations de l’ONU de venir en Irak et supporter les objectifs politiques amĂ©ricains, mais ils ont dĂ©montrĂ© que le seul moyen pour les USA de contrĂ´ler ce pays c’est d’y maintenir une occupation militaire de plus en plus importante. A ce sujet, je voudrais tout simplement te raconter ma propre expĂ©rience durant la guerre de libĂ©ration algĂ©rienne. En 1958, il y avait plus de 800,000 soldats français engagĂ©s dans la lutte française contre la rĂ©bellion algĂ©rienne qui s’opposait Ă  l’occupation coloniale de son pays. A cette Ă©poque, la population totale algĂ©rienne ne dĂ©passait pas 8 millions de personnes au total. MalgrĂ© la participation de plus de 150,000 algĂ©riens, recrutĂ©s par les autoritĂ©s françaises pour justement lutter contre la rĂ©sistance algĂ©rienne et la lutte pour la libĂ©ration de notre pays n’avait pas pour autant Ă©tĂ© mise Ă  genou. Aujourd’hui, les amĂ©ricains ont Ă  faire Ă  un peuple irakien, fier de son passĂ©, qui compte plus de 25 millions. Mieux encore je suis certain que les services de sĂ©curitĂ© française en charge de la guerre de libĂ©ration en AlgĂ©rie Ă©taient bien mieux formĂ©s que les pauvres soldats AmĂ©ricains qui font les cents pas dans les rues de Bagdad ou ailleurs. De plus il ne faut pas oublier que les autoritĂ©s militaires françaises en AlgĂ©rie avaient tout de mĂŞme non seulement une population europĂ©enne de plus d’un million, mais aussi une administration du pays qui s’Ă©tendait jusqu’au plus petit village du pays. Bush et son administration continue Ă  nous faire croire qu’ils n’ont besoin que de quelques mois pour que leur victoire en Irak soit dĂ©finitive. Mais cela me rappelle la fameuse dĂ©claration du ministre dĂ©lĂ©guĂ© socialiste Lacoste qui annonçait en 1958 que le dernier quart d’heure de la rĂ©bellion algĂ©rienne avait commencĂ©. Et pourtant, 4 ans après cette dĂ©claration, De Gaulle a Ă©tĂ© obligĂ© de nĂ©gocier la fin de ce conflit avec les mĂŞmes dirigeants nationalistes algĂ©riens que Mr Lacoste avait dĂ©jĂ  exclus comme interlocuteurs sĂ©rieux en 1958. Si Dieu me prĂŞte vie, comme disait De Gaulle, je voudrais vraimentvoir la fin de cette occupation amĂ©ricaine de l’Irak. Il est difficile politiquement pour les USA de se retirer de l’Irak avec la queue entre les pattes. Mais je suis persuadĂ©, maintenant, que les USA finiront par abandonner l’Afghanistan. Je ne sais pas comment la politique amĂ©ricaine future se dĂ©veloppera en Asie, comme en IndonĂ©sie oĂą les islamistes ne peuvent que se renforcer dans ce pays vu la situation sociale dans ce pays et le manque de leadership national vis-Ă -vis des USA. Il en est de mĂŞme pour le Pakistan. A mon avis ces deux derniers pays seront peut ĂŞtre des Ă©tats islamiques, Ă  la Iran, dans les annĂ©es Ă  venir, malgrĂ© tous les efforts diplomatiques, Ă©conomiques, et militaires des USA. Dans le monde arabe, je pense que les pays vraiment en danger de devenir des rĂ©publiques islamistes fondamentalistes Ă  l’heure actuelle sont l’Arabie saoudite d’un cĂ´tĂ© et le Maroc de l’autre. Les rĂ©gimes politiques de ces deux pays ont toujours essayĂ© de lĂ©gitimer leur existence en s’appuyant sur l’Islam. Mieux encore, ces deux pays sont aujourd’hui les plus rĂ©trogrades socio-politiquement parlant.

Claude: Merci de ces récits et de ces opinions. Comme toi, je pense que les Américains sont pris dans un guêpier. L’Irak à cause des peuples qui la composent ne pourra trouver une unité capable de se sortir de cette situation sans guerre civile. Et si les USA sont pris au beau milieu de cette guerre civile, ils auront besoin de tous leurs effectifs militaires et devront, comme tu le dis, en rapatrier de l’Afghanistan car ti-Bush ne peut augmenter le nombre de troupes dans cette région pour des raisons politiques. Ce sont les autres pays sous l’égide de l’ONU, dont le Canada, qui remplaceront les Américains à plusieurs endroits en Afghanistan. Quant à la montée possible des islamistes fondamentalistes en Asie, il semble que tu as raison mais je ne peux me prononcer sur ce sujet car mes renseignements sont très limités. Ta comparaison de la situation des Américains en Irak avec celle des Français en Algérie durant la guerre de libération est fort pertinente. Il est clair que l’armée américaine n’est pas suffisamment nombreuse en Irak malgré qu’elle ait des armes et des avions très sophistiqués. En passant, je crois que les soldats américains valent très bien les soldats français et je ne comprends pas pourquoi tu affirmes le contraire. Si rien ne change en Irak, l’Amérique n’en viendra pas à bout et devra faire comme au Vietnam et se négocier une sortie diplomatique. Ailleurs, je crois que le réveil des islamistes qui ne sont pas fondamentalistes est pour le mieux. Il est nécessaire que les pays arabes se sortent du trou dans lequel ils sont enfouis. S’il faut que tous les évènements qui arrivent, et on n’en voit aujourd’hui que le bout de la tête, soient nécessaires pour secouer le monde arabe de sa léthargie, eh bien que tout cela se fasse ! Ce ne peut qu’être positif. A très long terme…..

Mansour: Je sais que je ne rĂ©ponds jamais Ă  tous tes commentaires mais je ne peux pas ne pas te donner mon point de vue sur les angoisses qui m’Ă©touffent au moment oĂą je rĂ©dige mes messages.

Claude: Je te comprends mais il faut voir cela, à mon avis, en s’éloignant un peu et en regardant «the big picture». Ainsi tu ne verras pas les détails mais plutôt l’évolution des choses.

Mansour: Je viens de me rappeler d’un sujet que tu as soulevĂ© dans un de nos derniers dialogues et qui me tient Ă©normĂ©ment Ă  coeur, Ă  savoir le problème d’une rĂ©publique fĂ©dĂ©rale en AlgĂ©rie pour finalement rĂ©gler les problèmes culturels qui hantent ce pays depuis dĂ©jĂ  le dĂ©but du mouvement indĂ©pendantiste algĂ©rien. Sur le plan purement intellectuel, je suis d’accord avec toi que l’option d’une rĂ©publique fĂ©dĂ©rale algĂ©rienne pourrait enfin dĂ©samorcer le conflit culturel que mon pays vit depuis toujours. Mais je ne suis pas sĂ»r que tu as sĂ©rieusement Ă©valuĂ© toutes les consĂ©quences d’une telle Ă©ventualitĂ© dans les circonstances actuelles de l’AlgĂ©rie. Tout d’abord, contrairement au QuĂ©bec qui pouvait installer une administration francophone du jour au lendemain, la Kabylie n’a certainement pas les moyens de le faire aujourd’hui. Il y a certainement une petite Ă©lite intellectuelle berbĂ©rophone en Kabylie qui est capable de lire et Ă©crire un semblant de langue berbère, construite sur la base de l’alphabet latin, mais comment gĂ©rer toute une province avec une langue qui n’existe pas encore, du moins du point de vue Ă©crit.

Claude: Est-ce vraiment un argument valable? La langue sera le français, ou l’arabe ou le berbère. Cela n’empêchera pas de pendre les décisions qui s’imposent pour faire en sorte que la société kabyle ait sa place au soleil. Et, il ne faut pas avoir de complexe d’infériorité car les Kabyles sont forts intellectuellement et les jeunes sont éduqués. Sûrement avec ce qui existe dans le pays et la diaspora kabyle dans le monde, un bon gouvernement pourrait être formé. Et l’état fédéral Algérien continuera à exister et devra aider la Kabylie à progresser.

Mansour: Je comprends ce que tu dis, mais je pense que le seul moyen de justifier une fĂ©dĂ©ralisation de tout le pays c’est de crĂ©er de nouvelles provinces Ă  travers le reste du pays, pour ne pas faire croire que cette rĂ©volution constitutionnelle est dictĂ©e principalement par les revendications berbères en AlgĂ©rie. Or cette approche risque de disloquer le peu de liens nationaux qui existent entre les Constantinois (très proches de la culture tunisienne), les Oranais (plus marocains qu’algĂ©riens mĂŞme aujourd’hui après plus de 40 ans d’indĂ©pendance politique), les AlgĂ©rois qui sont encore dominĂ©s par la culture turque et des tribus des hauts plateaux et du sud algĂ©rien qui vivent Ă  ce jour dans une culture mĂ©diĂ©vale musulmane. Enfin, tu sembles oublier l’influence française sur le comportement des hommes politiques algĂ©riens. Le nationalisme algĂ©rien est issu de la culture rĂ©publicaine française qui a toujours dĂ©fendu l’Ă©tablissement d’une nation unie autour d’un Ă©tat central fort (concepts qui sont renforcĂ©s par toute l’histoire du monde arabo-islamique).

Claude: Ne me parle pas de l’influence de la culture républicaine française parce que vous ne l’avez pas suivie depuis le début de l’indépendance de l’Algérie. Vous n’avez pas une vraie république avec de vrais principes démocratiques. L’exemple de l’organisation de la France ne vous a pas impressionnés car on ne la retrouve pas dans l’organisation de l’Algérie d’aujourd’hui. De toute façon, tout évolue et change rapidement. Regarde ce qui se passe depuis 50 ans et la révolution géopolitique dans le monde. Tous les pays du monde s’adaptent. Une fédération algérienne composée de provinces différentes mais unies dans un gouvernement fédéral me semble un moyen pour chacun de se promouvoir et d’aider les siens et de calmer les disputes et le mécontentement exprimés par les différentes régions de l’Algérie. Je ne dis pas que ce que je propose est la bonne solution inévitablement, je ne fais que te soumettre une idée de fédération un peu comme celle qui existe au Canada en te disant que ce peut être une solution pour vous.

Mansour: MĂŞme pendant l’apogĂ©e de l’Espagne musulmane, il ne faut pas oublier que les rois musulmans Ă©taient choisis Ă  Bagdad, la capitale de l’empire musulman de l’Ă©poque. Si j’avais encore 20 ans, je pense que j’Ă©pouserais ta position avec ferveur, mais avec l’âge, je crois qu’une telle solution ne rĂ©glera aucun problème en AlgĂ©rie, pire encore, je crois qu’une telle solution appelle sĂ©rieusement Ă  une pĂ©riode de dĂ©stabilisation de la sociĂ©tĂ© algĂ©rienne Ă  tous les niveaux. Nous risquerions sĂ©rieusement de sombrer dans une anarchie totale.

Claude: Certes il y aura une période d’ajustement. Mais sans cela, l’Algérie sera où dans 25 ans? 50 ans? Et les Kabyles ? Je crois que vous en serez encore au même point. Avoir l’idéal de ses 20 ans et de vouloir le défendre est souventes fois la solution à long terme pour l’évolution d’un pays. On l’a vu souvent dans le passé.

Mansour: Justement, pour l’avenir je crois sincèrement que la culture berbère en AlgĂ©rie n’a de chance de se redresser qu’Ă  travers une nation algĂ©rienne unie. C’est Ă  travers cette nation forte que nous pourrons enfin investir les moyens nĂ©cessaires pour rendre cette langue berbère opĂ©rationnelle, du moins au niveau rĂ©gional. Je crois Ă  une dĂ©centralisation des fonctions de l’Ă©tat, notamment dans le domaine de l’Ă©ducation en particulier. Mais je ne suis pas pour un Ă©cartèlement de ce pays qui a Ă©tĂ© en fin de compte construit sur le dos des Kabyles en grande majoritĂ©. C’est la Kabylie qui a sacrifiĂ© le plus durant toute la guerre de libĂ©ration. J’en connais un bout Ă  ce sujet (nous Ă©tions 4 frères avant la guerre de libĂ©ration, deux ont pris le maquis pour sacrifier leur vie et deux ont participĂ© dans les activitĂ©s civiles de cette lutte). Deux de mes frères sont morts au nom d’une AlgĂ©rie une et indivisible. C’est le cas de la majoritĂ© des familles Kabyles d’hier et d’aujourd’hui. Il n’est pas Ă©tonnant que mĂŞme le mouvement le plus virulent des revendications Kabyles (les Arrouchs) refuse de penser Ă  une AlgĂ©rie segmentĂ©e en provinces indĂ©pendantes. Ce n’est pas Ă©tonnant de voir les Arrouchs revendiquer le parrainage de la cĂ©lĂ©bration du fameux congrès FLN de la vallĂ©e de la Soummam de 1956, qui en fait dĂ©finissait l’avenir de l’Ă©tat algĂ©rien Ă  crĂ©er. Depuis 1962, aucun rĂ©gime FLN n’avait pris l’initiative de cĂ©lĂ©brer cet Ă©vĂ©nement important dans l’histoire de notre pays. Il a fallu l’Ă©mergence du mouvement Kabyle pour que cet Ă©vĂ©nement redevienne important dans notre pays.

Claude: Je comprends mieux la raison de ton objection à une fédération algérienne. Si j’avais comme toi, perdu deux frères dans une telle guerre, si j’avais un frère qui a été actif, condamné à mort et exilé comme le fut Ali, si j’avais été comme toi actif et emprisonné durant un an comme tu le fus au nom de ton pays, je ne voudrais pas qu’il soit disloqué après l’indépendance. Mais nonobstant toute la reconnaissance qui est due à ta famille et aux milliers d’autres familles Kabyles, êtes-vous plus maîtres de votre destinée aujourd’hui et le peuple kabyle est-il bien traité par l’état algérien et a-t-il sa place au soleil ? Si la réponse est oui, ma proposition ne tient plus. Si la réponse est non, comme je le pense, alors ma proposition mérite d’être analysée. Si rien ne se fait qu’arrivera-t-il dans le futur ? La fédération est un type d’organisation. L’état central demeure fort et les régions, ou les provinces comme tu dis, ont des responsabilités particulières en rapport avec le bien-être direct de l’individu. Il ne s’agit pas de briser l’Algérie ni de la diviser mais de décentraliser l’administration de certaines fonctions. Il s’agit d’en faire un pays où tous les citoyens sont respectés et qui deviendra ainsi plus fort et plus grand.

Mansour: Je vais penser Ă  nouveau ce que tu me dis encore et nous en reparlerons dans un prochain dialogue. Par ailleurs, je viens justement de recevoir tes deux derniers emails relatifs Ă  la situation en Irak. Merci pour cette documentation. Je t’avoue que je ne suis pas dutout Ă©tonnĂ© des dernières rĂ©actions du public amĂ©ricain, surtout après les attentats contre l’ONU et les installations Ă©conomiques en Irak. Mais je crois que ce n’est que le dĂ©but des dĂ©boires politiques de notre ti-Bush. MĂŞme si certainement le peuple irakien dĂ©testait le rĂ©gime de Saddam, il n’en reste pas moins qu’il voit l’action amĂ©ricaine comme une occupation militaire pure et simple. D’autant plus que le reste du monde continue Ă  condamner cette occupation. Pour le moment, la rĂ©sistance irakienne est plus ou moins concentrĂ©e dans les rĂ©gions Sunnis du nord du pays. Mais dĂ©jĂ  comme nous le voyons aujourd’hui mĂŞme, le sud commence Ă  bouger avec l’attentat qui Ă  coĂ»tĂ© la mort de trois soldats britanniques. Ce qui est extrĂŞmement extraordinaire c’est que les AmĂ©ricains n’ont absolument rien appris de leur dĂ©bâcle au Vietnam. Ils sont toujours convaincus que leur dĂ©faite au Vietnam est due uniquement au mouvement anti-guerre aux USA et non Ă  la lutte farouche des Vietnamiens. Je suis persuadĂ© que c’est ce que pense les Rumsfeld, Chaney et Bush. Quelle tragĂ©die pour les AmĂ©ricains d’aujourd’hui et le reste de l’humanitĂ©.

Claude: Voilà pourquoi ti-Bush présente une nouvelle résolution aux Nations Unies pour que les autres pays du monde embarquent dans la galère, mais sous la direction des USA. Heureusement que Chirac et le chancelier allemand voient clair et ne se feront pas prendre.

Ă€ bientĂ´t.