au 4 mai 2003


Ce dialogue s’Ă©tend sur l’aide amĂ©ricaine apportĂ©e en Europe depuis la première guerre mondiale, le renversement de l’empire soviĂ©tique, l’organisation de la dĂ©mocratie en Irak et l’égalitĂ© des chances aux Étas-Unis.

Au 4 mai 2003

Mansour: Est-ce que tu penses que les peuples arabes et amĂ©ricains finiront par dĂ©couvrir enfin la vraie vĂ©ritĂ© sur ce qui se passe en Irak et agir en consĂ©quence. A mon avis le peuple amĂ©ricain finira peut-ĂŞtre par ouvrir ses yeux et dĂ©noncer une bonne fois pour toutes cette nouvelle politique de la canonnière de Bush. Mais pour ce qui concerne les peuples arabes j’en doute. Je me souviens d’une dĂ©claration que mon frère aĂ®nĂ©, SaĂŻd, avait faite après la cuisante dĂ©faite militaire des arabes en 1967 face Ă  IsraĂ«l. Il m’avait dit a l’Ă©poque que les arabes avaient besoin de leçons humiliantes aussi importantes que celles qu’ils viennent de recevoir pendant des siècles avant qu’ils n’arrivent enfin Ă  se rĂ©veiller de leur sommeil millĂ©naire.

Claude: Je ne vois pas pourquoi les peuples arabes ne pourraient pas voir la vérité si elle est bien expliquée. Pour critiquer, il faut être bien renseigné. Il faut aussi être honnête et capable de faire la part des choses. Je ne vois pas pourquoi les arabes ne verraient pas qu’une grande part des problèmes actuels vient du mode de leur passé politique. Je ne vois pas comment on peu blâmer la religion pour l’immobilisme dans lequel les arabes sont fixés depuis des décennies en rapport avec le développement industriel et l’évolution du monde. Même si la politique découle de leur religion, ce n’est pas l’Islam qui est à blâmer mais les leaders religieux ou autres qui n’ont pas dirigé leur peuple vers la bonne destination.

Mansour: DĂ©jĂ , je vois Ă  travers les rĂ©actions des citoyens arabes rapportĂ©es par la presse internationale, que plutĂ´t que de chercher les vĂ©ritables raisons de cette dĂ©bâcle aussi bien militaire que politique de l’Irak, les populations arabes continuent Ă  se chercher des boucs Ă©missaires, comme l’influence d’IsraĂ«l sur l’AmĂ©rique ou mĂŞme la faiblesse de leurs propres gouvernements. Mais ils refusent de reconnaĂ®tre que c’est peut ĂŞtre leur propres cultures et leurs valeurs sociopolitiques qui sont Ă  l’origine de leurs malheurs d’hier, d’aujourd’hui et mĂŞme de demain.

Claude: Ce n’est que le temps qui redressera la situation. On ne peut blâmer les peuples qui ont confiance dans leurs leaders, ni la religion qui les a produits ou dans ou par laquelle ils exercent leur leadership. Comment peuvent-ils penser que c’est leur culture ou leurs valeurs qui les ont amenés à cette croisée des chemins. Est-ce bien là la raison de leur débâcle ou n’est-elle pas ailleurs ?

Mansour: Le grand mythe chez les arabes de toujours, c’est qu’ils ont toujours confondu l’empire islamique avec un prĂ©tendu empire arabe qui n’a jamais existĂ© entre parenthèses. Il y a eu une civilisation islamique qui a dominĂ© le reste du monde pendant des siècles, mais cette civilisation a Ă©tĂ© en fait le produit non pas des arabes musulmans mais des Iraniens en particulier et des tribus nord africaines qui ont, après tout, conquis l’Espagne. Ensuite cet empire musulman avait Ă©tĂ© reconstitue au 17ième siècle par les ottomans qui ont dominĂ© la MĂ©diterranĂ©e, en particulier. La rĂ©volution industrielle qui s’est installĂ©e en Europe depuis le 18ième siècle a finalement fait sonner le glas pour la civilisation musulmane avec d’un cĂ´tĂ© l’affaiblissement progressif de l’empire Ottoman et l’Ă©mergence de l’impĂ©rialisme anglais et français.

Claude: Tu touches là, peut-être, la source du problème. La révolution industrielle et la faiblesse des chefs musulmans à la reconnaître et à s’y adapter.

Mansour: Il y a une chanson Kabyle assez rĂ©cente qui dĂ©crit fort bien les consĂ©quences du programme d’arabisation de toute l’AlgĂ©rie, qui avait Ă©tĂ© lancĂ© entre parenthèses par les militants Baathistes algĂ©riens Ă  la fin des annĂ©es 60 pour marginaliser l’apport de la culture française Ă  la construction d’une nouvelle AlgĂ©rie. Et dans cette chanson notre auteur Kabyle dĂ©crivait l’arabisation comme une importation massive d’opium pour endormir le peuple algĂ©rien Ă  jamais. La chanson se termine en recommandant au peuple algĂ©rien de prendre encore un peu plus d’opium et retourner Ă  son sommeil bien rĂ©confortant car il est encore trop tĂ´t pour se rĂ©veiller et faire face aux rĂ©alitĂ©s.

Claude: La pertinence du thème de cette chanson est évidente. J’étais en Algérie le jour où cette arabisation a été décidée et j’ai été alors choquée de voir la façon subite qu’avaient choisi les dirigeants algériens pour l’appliquer. J’ai compris vite qu’elle ne correspondait pas à la réalité du pays, Ne serait-ce pas parce qu’une très grande quantité d’algériens ne savaient pas lire l’arabe. Du jour au lendemain, toutes les indications routières en langue française ont été enlevées pour être remplacées pas des indications en arabe seulement. Il n’a fallu que quelques mois pour que les enseignes françaises soient réinstallées devant les protestations de la population arabe elle-même. L’auteur de la chanson a bien compris que les dirigeants passés avaient gardé endormis leurs commettants et qu’ils continuaient le même stratagème. Dans le fond, c’était un cri pour que les Algériens se réveillent et réalisent dans quel état leurs chefs les maintenaient.

Mansour : Dans tes Ă©changes rĂ©cents avec Ali, je remarque encore une fois que tu sembles reprĂ©senter les vues de tout le monde occidental, depuis la crĂ©ation du rideau de fer. Toutes les luttes de libĂ©ration des peuples dominĂ©s durant les annĂ©es 50 et 60 sont vues, que tu le veuilles ou pas, comme une tentative expansionniste du bloc soviĂ©tique et qu’il Ă©tait tout Ă  fait normal et mĂŞme moral pour les USA de barrer la route Ă  cet expansionnisme athĂ©e, communiste, et antidĂ©mocratique.

Claude: Je crois que tu simplifies vraiment les choses. Je sais faire la part des choses et je n’hésite pas à remettre en question mes opinions et mes analyses de situations politiques. Une preuve de cela est le message que je vous ai envoyé en rapport avec mes critiques récentes du personnage ti-Bush. Mes opinions ne sont pas coulées dans le béton. Souventes fois les luttes de libération furent réelles mais d’autres furent aussi motivées, financées, et supportées par le régime des Soviets. Ce sont celles protégées par ces derniers contre lesquelles les USA ont fait opposition. Je crois qu’ils ont eu raison d’intervenir car il ne devaient pas à tout prix laisser un tel système, pourri jusqu’à la moelle, prendre pied. Ce système éliminait le droit d’autodétermination des peuples, leur enlevait leur liberté, les démotivait, ne tenait pas compte de leurs talents individuels et faisait de chaque peuple un peuple sans dynamisme, sans espoir. Le seul qu’il avait était de voir l’État s’occuper d’eux, les instruire, les nourrir, les soigner.

Mansour: MĂŞme dans ton dernier message Ă  Ali, tu as fĂ©licitĂ© les USA d’avoir donnĂ© la chance Ă  l’Europe de l’est de sortir des fourches des soviĂ©tiques et de les avoir aidĂ© Ă  Ă©tablir de nouvelles dĂ©mocraties qui s’annoncent florissantes Ă  ce jour. Ce que tu sembles oublier ou mĂŞme refuser de reconnaĂ®tre, c’est que les USA n’ont pas dĂ©pensĂ© une seule balle pour libĂ©rer ces pays europĂ©ens. Est-ce que tu as dĂ©jĂ  oubliĂ© les rĂ©voltes Hongroises, Polonaises ou Tchèques durant les annĂ©es 50-60. Qu’avait fait Ă  l’Ă©poque la toute puissante AmĂ©rique pour venir en aide Ă  ces pays.

Claude: Je ne dis pas que les USA sont les seuls auteurs de ce revirement spectaculaire à la démocratie des pays de l’Europe de l’Est. Les Dubcek, les Jean-Paul II, les Soljenitsyne, les Hongrois et combien d’autres ont aussi fait leur grande part. Mais les USA ont bien joué, ont bougé comme ils le pouvaient au bon moment et face à cette grande puissance mondiale qu’était devenu l’Empire soviétique, ils ont réussi à favoriser le renversement de cet empire maudit sans mettre le feu aux poudres. Je dis bravo! Tout vient à point à qui sait attendre.

Mansour: Mais mieux encore est-ce que tu penses rĂ©ellement que c’est grâce Ă  la bienveillance amĂ©ricaine que les dĂ©mocraties en Europe de l’est ont eu la chance de gagner le respect des populations est-europĂ©ennes ? Ne penses-tu pas que c’est principalement l’Allemagne qui supporte Ă©conomiquement ces dĂ©mocraties naissantes qui avait fait la diffĂ©rence.

Claude: C’est aussi grâce Ă  plusieurs pays, dont l’Allemagne, que les pays de l’est se relèvent Ă©conomiquement. Mon voyage, en URSS, trois mois avant la tombĂ©e du mur de Berlin en 1989, m’a amenĂ© en BiĂ©lorussie, aux pays baltes, en Russie, en Pologne, en Hongrie, en TchĂ©coslovaquie et Ă  Berlin Est. Il m’a dĂ©montrĂ© clairement que les populations de ces pays satellites de l’URSS en avaient soupĂ© des Soviets et de leur système. Je ne suis pas du genre lorsque je voyage Ă  ne regarder que les monuments. Au contraire, je rencontre les gens du pays, je communique avec eux, je pose des questions et je recherche leur opinion. C’est ce que j’ai fait durant ce voyage d’un mois derrière le rideau de fer. Les commentaires et les espoirs que j’ai recueillis, partout, furent les mĂŞmes. Alors, ne me raconte pas que la dĂ©mocratie a gagnĂ© la faveur des populations de l’Est Ă  cause de l’Allemagne. Non, c’est surtout Ă  cause de la dure vie qu’elles avaient vĂ©cue durant trop d’annĂ©es sous le joug du rĂ©gime socialiste-communiste de l’URSS.

Mansour: Finalement tu continues Ă  nous dire que c’est grâce Ă  l’AmĂ©rique que le monde s’est finalement dĂ©barrassĂ© du bloc soviĂ©tique. LĂ  aussi je ne suis pas d’accord avec toi. Le bloc soviĂ©tique n’a jamais Ă©tĂ© dĂ©fait militairement par les USA. Ce rĂ©gime s’est effondrĂ© par implosion et par la rĂ©sistance amĂ©ricaine. Tout comme toute autre dictature, ce rĂ©gime Ă©tait vouĂ© Ă  l’Ă©chec dès son dĂ©part. Je me souviens d’une visite que j’avais faite Ă  mon frère Ali Ă  Berlin est, en 1961. DĂ©jĂ  Ă  l’Ă©poque, j’avais fait remarquĂ© Ă  mon frère qu’un rĂ©gime oĂą mĂŞme les mannequins dans les magasins d’habillement n’avaient pas un sourire aux lèvres n’avait pas d’avenir Ă  long terme. Dans l’histoire de l’humanitĂ© aucune nation n’a libĂ©rĂ© un autre peuple. Les Indiens (de l’Inde) se sont libĂ©rĂ©s tout seuls. Les Chinois se sont libĂ©rĂ©s des Japonais sans attendre l’arrivĂ©e des troupes amĂ©ricaines ou anglaises. Les AlgĂ©riens se sont libĂ©rĂ©s du colonialisme sans aucune assistance de qui que ce soit. Et mĂŞme l’Europe se serait libĂ©rĂ©e du joug nazi, un jour ou l’autre, sans assistance de la puissance montante des USA. Est-ce que tu penses que les Anglais se seraient rendus Ă  Hitler si les AmĂ©ricains n’Ă©taient pas rentrĂ©s dans le conflit de la 2ième guerre mondiale ? Est-ce que tu penses que le reste de l’Europe se serait rendu pieds et mains liĂ©s Ă  la domination temporaire des nazis allemands ?

Claude: Oui, beaucoup de vrai dans ce que tu dis. Mais en 2003, sans les USA, je crois que tous ces pays de l’Est seraient encore sous le même joug. Il est sûr qu’avec le temps tout change, car le temps guérit. Encore là, dans l’exemple des Nazis, tu sembles oublier l’importance de l’entrée en guerre des USA. C’est à ce moment-là que les choses ont changé (tout comme en 1914-18). Et heureusement, car s’ils étaient rentrés un peu plus tard, les nazis avaient la bombe atomique et tout sautait à Londres et Washington et Hitler régnait pour longtemps. Ce sont les scientistes nazis capturés par les USA qui ont fait la bombe qu’ils avaient développée en Allemagne. Et le plan Marshall, après la guerre, qu’en fais-tu, et qu’aurait fait l’Allemagne sans lui ? Et Ali, s’il ne favorisait pas le système des Soviets que faisait-il en Allemagne de l’est au lieu d’être en Allemagne de l’ouest ?

Mansour: Pour bien comprendre le point de vue d’Ali, il faudrait que tu voies l’Ă©volution du monde de la manière dont je te l’ai dĂ©crite plus haut. Nous, les gens appartenant Ă  des sociĂ©tĂ©s qui ont dĂ» souffrir pour se libĂ©rer, ne nous sommes jamais posĂ©s le problème de la guerre froide. Nous avions autant de rĂ©vulsions autant pour les actes des AmĂ©ricains que pour ceux des SoviĂ©tiques. De plus, nous avons toujours Ă©tĂ© conscients que les peuples n’ont ce qu’ils mĂ©ritent, en fin de compte. Quand les Vietnamiens ou les AlgĂ©riens ont dĂ©cidĂ© de prendre les armes contre la France en particulier, ils ne se sont jamais posĂ© la question gĂ©opolitique de savoir Ă  quel camp ils devaient appartenir dans cette guerre des gĂ©ants amĂ©ricains et soviĂ©tiques. Nous avons une expression Kabyle qui dĂ©finit prĂ©cisĂ©ment cet esprit: « il vaut mieux mourir debout que vivre Ă  plat ventre ». Je comprends que tu ne puisses pas comprendre ce sentiment de soif de la libertĂ© de la domination Ă©trangère, car tu ne l’as jamais connu. Mais il faut nous comprendre.

Claude: Je ne comprends pas pourquoi tu dis cela. J’ai comme toi une grande soif de liberté. Je l’ai toujours eue. Certes votre situation est très différente car vous avez vécu sous domination étrangère totale. Ce fut le cas aussi pour nous les Canadiens français face à la conquête et à la domination britannique. Nous sommes encore là. Et après 300 ans, forts et libres. Et cela n’est pas le fruit du hasard. La solidarité y est pour beaucoup. C’est aussi notre goût de liberté et d’autodétermination qui nous a permis de flotter et de rejoindre la rive où nous avons bâti. Oui, les Algériens n’ont pas pensé aux USA ou aux Soviets lorsqu’ils ont déclenché leur mouvement de libération. Je ne suis pas certain en rapport avec les Vietnamiens. Le problème est survenu après la conquête de l’indépendance où la question géopolitique a été posée. Les deux pays ont choisi le camp des Soviets et c’est pour cela, je crois que le Vietnam souffre encore d’une pauvreté inacceptable et que l’Algérie cherche toujours son chemin. Tu ne veux pas le reconnaître, mais humblement je te soumets que fondamentalement les problèmes actuels de ces pays viennent du choix qui a été fait lors de leur indépendance.

Mansour: Après ce tour de rĂ©flexions gĂ©nĂ©rales, revenons au sujet principal de notre discussion, Ă  savoir l’avenir de l’Irak. LĂ , encore je me demande pourquoi tu crois dur comme fer que les intentions amĂ©ricaines dans ce pays sont altruistes. Faisons le tour de la soi-disant libĂ©ration du peuple irakien grâce Ă  l’humanisme illimitĂ© des AmĂ©ricains et des Anglais. Au fur et Ă  mesure que les AmĂ©ricains dĂ©racinaient le rĂ©gime de Saddam Hussein, pour soi-disant libĂ©rer le peuple irakien, la seule protection rĂ©elle que les troupes amĂ©ricaines ont assurĂ©e a Ă©tĂ© reliĂ©e au secteur des hydrocarbures. Aucun bureau de ce secteur fondamental n’a Ă©tĂ© saccagĂ© durant toute la campagne d’invasion amĂ©ricaine. Par contre, tous les autres Ă©difices publics ou gouvernementaux ont Ă©tĂ© saccagĂ©s au vu et au su des troupes amĂ©ricaines. MĂŞme les services d’Ă©tat civil n’ont pas Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©s. Ne parlons pas bien entendu de ce qui est arrivĂ© au musĂ©e de Bagdad. En l’espace de 24 heures l’histoire millĂ©naire de l’Irak a Ă©tĂ© oblitĂ©rĂ©e Ă  jamais. Comment remplacer les vestiges de cette culture millĂ©naire. Plus grave encore, maintenant on parle d’une opĂ©ration internationale de pillage de ses vestiges culturels bien organisĂ©e et planifiĂ©e. Je sais que tu vas croire que j’essaies de trouver toutes sortes d’excuses pour salir l’oeuvre libĂ©ratrice de l’AmĂ©rique en te disant que je n’exclus mĂŞme pas que des services militaires amĂ©ricains aient Ă©tĂ© probablement Ă  la source de cette crise contre l’humanitĂ©.

Claude: Je te fais remarquer que j’ai toujours été en accord avec toi, jusqu’au déclenchement de la guerre. Tu ne sembles pas avoir lu ce que j’ai écrit en rapport avec mon questionnement personnel. Je sais que les USA ne sont pas des anges qui ne visent qu’une place au ciel. Ils ont leurs intérêts. Mon point est axé sur la libération du peuple et de la tyrannie qu’il subissait. Je suis surpris de l’envergure de cette tyrannie, que j’ai apprise. Et cela m’a fait réfléchir. Si les Nations Unies avaient été écoutées par les USA, où en serions-nous. Si des armes de destruction massive avaient été trouvées, où en serions-nous? Je crois que les armes auraient été démolies, mais Saddam serait encore là pour tyranniser le peuple de ce pays et ses fils après lui. Comment faire pour régler ce genre de problème lorsque l’on le constate dans le monde. Voilà mon point, le seul but de ma question. Les diplomates des Nations Unies, qui n’ont rien dit pour dénoncer la gang à Saddam, sont-il tous aveugles ou sourds? N’ont-ils jamais rien vu ou appris

Mansour: Parlons un peu de l’occasion que les AmĂ©ricains ont donnĂ©e aux Irakiens pour finalement jouir des fruits d’une dĂ©mocratie rĂ©elle. Ă€ ce sujet je ne te citerai que trois dĂ©cisions prises par les AmĂ©ricains amoureux de la dĂ©mocratie. Tout d’abord parlons du soi-disant prĂ©sident de l’union dĂ©mocratique pour l’Irak, Ă  savoir le fameux Chalabi. Ce n’est un secret pour personne depuis le dĂ©but de la campagne militaire amĂ©ricaine en Irak que le «pentagon» a dĂ©jĂ  choisi cet individu pour diriger le rĂ©gime futur de l’Irak Ă  la solde de l’AmĂ©rique. Maintenant nous apprenons que ce triste individu a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© condamnĂ© Ă  24 ans de travaux forcĂ©s en Jordanie pour avoir dĂ©tournĂ© plus de 70 millions de dollars d’Ă©pargnes de Jordaniens. Mieux encore, ce mĂŞme personnage est recherchĂ© par les justices Libanaises et Suisses pour les mĂŞmes raisons. VoilĂ  ce que l’AmĂ©rique a trouvĂ© de bon pour diriger la fameuse dĂ©mocratie naissante irakienne qui va donner un exemple au reste du monde arabe. Mais parallèlement au choix de Chalabi comme le nouveau flambeau de la dĂ©mocratie irakienne, les AmĂ©ricains n’ont pas hĂ©sitĂ© Ă  affirmer que si le jeu dĂ©mocratique n’arrive pas Ă  sacraliser un rĂ©gime soumis Ă  leurs dĂ©sirs, ils n’hĂ©siteraient pas Ă  arrĂŞter le processus dĂ©mocratique et empĂŞcher un rĂ©gime sympathique Ă  l’Iran de s’installer en Irak. VoilĂ  la dĂ©mocratie Ă  l’amĂ©ricaine au vu et au su de tous. Je partage la finalitĂ© des objectifs amĂ©ricains en Irak, mais j’ai au moins l’honnĂŞtetĂ© de reconnaĂ®tre que le seul moyen de lutter contre ce flĂ©au militantisme, obscur et islamiste dans le monde arabe, c’est de savoir que la dĂ©mocratie telle qu’appliquĂ©e dans le monde arabe aujourd’hui ne peut qu’aboutir Ă  des rĂ©gimes islamistes.

Claude: Attends, attends que tout soit fait avant de critiquer. Tu t’alimentes de ragots donnés à la télé et tu en fais des dogmes. Attendons. J’ai confiance que le bon sens primera. Et si les Américains sont incapables de réussir l’imposition d’un régime démocratique, il est possible qu’ils partent. Une chose est certaine, ils ne veulent pas d’un régime fondamentaliste. Je crois que tu es en accord avec cela. Ils trouveront sûrement la formule que tous recherchent afin d’obtenir une démocratie sans contrôle par les fondamentalistes. Une constitution bien pensée peut définir les paramètres de la démocratie dans le pays. Et pour changer une telle constitution, cela demande plus du 2/3 des votes. Beaucoup de pays dont le Canada ont de tels paramètres. Nous, par exemple, nous sommes un état fédéral, avec des minorités importantes, et ce n’est pas le suffrage universel qui élit le chef d’état, ce sont les membres élus du parlement. L’Iran a eu les fondamentalistes chiites sous Khomeiny et a maintenant élu, lors d’élections démocratiques, un gouvernement moins fondamentaliste, moins à gauche et à l’encontre de Khomeiny Le peuple n’est pas fou. Il sait bien finalement que toutes les simagrées des islamistes ne mènent à rien et n’hésitent pas à les renverser au moment propice. Au moins, faut-il qu’il en ait les moyens et qu’il ait un véritable choix de dirigeants honnêtes et disponibles pour bien mener le pays.

Mansour: J’en connais un bout Ă  ce sujet après les Ă©lections lĂ©gislatives algĂ©riennes de 1991. Heureusement que l’armĂ©e est intervenue Ă  la dernière minute pour empĂŞcher l’AlgĂ©rie de devenir la deuxième rĂ©publique islamiste dans le monde.

Claude: Et le serait-elle encore aujourd’hui? Est-ce que ces barbus ne seraient pas déjà renversés? Le peuple en a eu assez du gouvernement. Il a réagi. Il peut réagir encore et l’aurait probablement fait. Ne pas reconnaître cela c’est s’emprisonner dans une pensée sans issue où seule la crainte gère les données. Je sais que tu penses que les islamistes au pouvoir auraient éliminé toute possibilité d’élection générale future. Mais je n’y crois pas.

Mansour: Hier, je discutais avec un ami algĂ©rien autour d’un cafĂ© express Ă  Washington et nous Ă©tions tout de mĂŞme obligĂ©s de reconnaĂ®tre que la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine, malgrĂ© sa politique extĂ©rieure aventuriste, a tout de mĂŞme rĂ©ussi Ă  Ă©voluer Ă  tel point que les USA d’aujourd’hui sont rĂ©ellement une sociĂ©tĂ© multiculturelle. Quand onfait une demande de travail dans ce pays, il importe peu que nous soyons d’origine africaine, arabe, ou asiatique. Tout ce qu’on cherche Ă  travers la demande d’emploi est la qualification de l’individu. Il y a bien entendu encore des dĂ©faillances, vis-Ă -vis des femmes en particulier ou mĂŞme des origines de l’appliquant, mais ce n’est certainement pas aussi flagrant qu’en Europe, en France ou en Allemagne. Comme on dit, il faut rendre Ă  CĂ©sar ce qui appartient Ă  CĂ©sar. Et l’AmĂ©rique a certainement beaucoup de choses Ă  apprendre au reste du monde en ce qui concerne la cohabitation de diffĂ©rentes cultures sous le mĂŞme ciel. Qui aurait pensĂ©, par exemple, qu’un mĂ©decin formĂ© en AlgĂ©rie aurait une chance quelconque d’aspirer Ă  devenir directeur du plus grand centre de recherches mĂ©dicales du monde, NIH. Et pourtant, c’est un Ă©migrĂ© algĂ©rien qui est aujourd’hui Ă  la tĂŞte de ce centre de recherche. Plus Ă©tonnant encore, c’est le prĂ©sident amĂ©ricain le plus proche d’IsraĂ«l qui a eu le courage de choisir cet algĂ©rien et arabe pour diriger un centre qui est dominĂ© par la juiverie amĂ©ricaine comme tu le sais. Mieux encore, sans l’appui du lobby juif dans le secteur mĂ©dical, cet algĂ©rien n’aurait mĂŞme pas la chance de se faire considĂ©rer par le prĂ©sident amĂ©ricain, encore moins devenir son choix pour ce poste important et prestigieux. Cet exemple Ă  lui seul me dĂ©montre que l’AmĂ©rique et peut ĂŞtre le Canada sont les seuls pays au monde qui sont arrivĂ©s tout de mĂŞme Ă  faire la distinction entre les positions politiques prises par qui que ce soit et la contribution au bien social en gĂ©nĂ©ral que cet individu est capable d’y apporter. Et c’est toujours la contribution au bien ĂŞtre social qui l’emporte toujours dans la sĂ©lection des individus Ă  des postes de commande.

Claude: VoilĂ  une belle constatation de ce qui se fait de bon dans ce pays. C’est sa force. Il a certes encore beaucoup de problèmes, mais l’AmĂ©rique est l’endroit au monde oĂą il est reconnu que la valeur de l’individu compte pour son dĂ©veloppement et celui du pays. On mise sur les talents et on favorise qu’ils germent et poussent dans une atmosphère de libertĂ© incomparable. Les USA sont un des plus grands pays au monde. Ils ne sont pas forts pour rien. J’aime beaucoup y ĂŞtre car j’aime ce peuple. Je l’admire. Je suis toujours surpris par son patriotisme, sa capacitĂ© de travail, son esprit innovateur, son sens d’organisation, son esprit de famille et son rĂŞve qu’il appelle «the american dream». C’est un pays d’émigrĂ©s et quelque soit l’origine d’un amĂ©ricain, il peut rĂ©ussir et aller aux plus hauts sommets. C’est un pays vraiment exceptionnel oĂą règnent la libertĂ© et la dĂ©mocratie. MalgrĂ© qu’il soit actuellement dirigĂ© par le pire prĂ©sident qu’il ait eu depuis son indĂ©pendance, il progresse toujours. C’est la dĂ©monstration de la force de son peuple et de ses convictions.

Mansour: Je suis d’accord avec les qualitĂ©s que tu Ă©numères et, comme tu vois, je reconnais les bons aspects de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine, mais cela ne m’empĂŞche pas de dĂ©noncer d’autres aspects qui sont totalement contre le courant de l’histoire de l’humanitĂ©. Les AmĂ©ricains eux-mĂŞmes ont un fameux diction qui rĂ©sume très bien ce que je pense de l’attitude de l’AmĂ©rique vis-Ă -vis du reste du monde: » you can fool some people sometimes but you cannot fool all the people all the time ». La victoire-Ă©clair en Irak aura probablement des consĂ©quences favorables vis-Ă -vis des positions amĂ©ricaines gĂ©opolitiquement Ă  court terme. Mais Ă  moyen et long terme, j’en doute. Tout d’abord le peuple palestinien n’acceptera jamais le dernier diktat de Bush Ă  l’OLP. La vieille gĂ©nĂ©ration de soi-disant nationalistes palestiniens vivent dĂ©jĂ  dans le passĂ©. Une nouvelle gĂ©nĂ©ration de leaders de la cause palestinienne sortira justement des mouvements violents qui refusent de baisser les bras devant la puissance militaire israĂ©lienne. Pour ce qui est du reste du monde arabe, je pense que les rĂ©gimes actuels qui ont tous directement ou indirectement soutenu l’aventure amĂ©ricaine en Irak, se rendront finalement compte que cette position ne les aidera pas Ă  amĂ©liorer le sort des populations qu’ils contrĂ´lent. Et il arrivera un jour oĂą ces populations se rĂ©volteront contre les rĂ©gimes d’aujourd’hui. Dans 10 ou peut ĂŞtre 20 ans, nous verrons une nouvelle phase du nationalisme arabe, mais qui sera cette fois-lĂ , violemment opposĂ©e Ă  la domination amĂ©ricaine dans cette rĂ©gion. Si aujourd’hui, il n’y a que les jeunes palestiniens qui sont prĂŞts Ă  sacrifier leur vie pour leur cause sacrĂ©e, demain je pense qu’il y aura aussi des jeunes Irakiens, Égyptiens, Saoudiens, YĂ©mĂ©nites etc,, qui le feront avec joie. Nous assistons actuellement Ă  la prĂ©paration de toutes les conditions pour un nouveau conflit du Vietnam pour l’AmĂ©rique omnipotente.

Claude: Tu sembles penser que la bataille en Irak est terminée. Je crois que ce n’est pas la fin car les Américains visent surtout le pétrole et la dispute sur ce sujet s’élèvera vite entre les Chiites, les Sunnis et les Kurdes. De plus, il me semble que les Kurdes veulent leur indépendance et le fait que les Américains soient très «chummer» avec eux les favorise. Chacun veut sa part. Les Chiites veulent le pouvoir car les Sunnis l’ont exercé trop longtemps avec Saddam. Et les Sunnis, nonobstant ce qui arrive à Saddam, sont très politiques et ne sont pas prêts à ne pas avoir un mot à dire dans l’Irak de demain. De plus, je serais surpris que tous restent chez eux à attendre que les Américains quittent leur pays et acceptent Chabali, le président que les USA veulent leur imposer. Globalement, ils semblent heureux que Saddam soit parti, mais le seront-ils devant l’occupation des Américains et des membres de la coalition qui se dessine. Je ne le crois pas. Comme tu vois, il y a beaucoup de problèmes à l’horizon. N’oublies pas qu’à toute action, il y a une réaction. Je crains que celle-ci soit très forte Irak bientôt.

Mansour: Quant Ă  Ali, je t’avoue que je suis Ă©tonnĂ© par ses rĂ©actions vis-Ă -vis de la crise Irakienne. Il a Ă©tĂ© totalement bouleversĂ©, tout d’abord par l’incapacitĂ© du reste du monde Ă  barrer la route Ă  l’aventure amĂ©ricaine en Irak, mais surtout par l’apparente apathie du peuple irakien lui mĂŞme devant cette invasion. En tant qu’ancien moudjahid lui-mĂŞme, il n’arrive pas Ă  comprendre pourquoi le peuple irakien n’a pas rĂ©sistĂ© comme le peuple palestinien le fait depuis plus de50 ans. Mais je continue Ă  croire qu’il arrivera Ă  surmonter ce mauvais moment et se remettra Ă  rĂ©flĂ©chir sĂ©rieusement Ă  ses mĂ©moires qui sont plus importantes, je pense.

Claude: Il me semble être un homme très sensible. Il a vécu une vie de combat et est peut-être aujourd’hui renversé que les jeunes ne réagissent pas comme il l’a fait dans sa jeunesse. Mais le temps passera et j’espère qu’il acceptera finalement d’écrire ses souvenirs.

A très bientôt.