le 10 janvier 2004


Claude: Je comprends bien ce que tu dis et je ne peux vous blâmer. Vous avez été effectivement des pionniers et je sais la sincérité et la compétence avec laquelle vous vous êtes attaqué au grand défi de faire de l’Algérie un grand pays. Mais tu admettras qu’avant Chadli, et je l’ai constaté, lors de mes visites dans ton pays, que le régime socialiste dictatoriale implanté par Boumediene limitait les jeunes dans leurs talents, leurs efforts, leurs initiatives et leur patriotisme. Le peuple était aussi étranglé si j’en juge par les tablettes vides de magasins sur la rue principale, les voyages limités à l’étranger, l’élimination ou même l’empêchement de créer des entreprises privés, une vaste industrialisation absurde et irréfléchie, le laisser-aller des fermes, etc… Non, ce n’est pas seulement la corruption de Chadli qui a plongé le pays dans la dèche, mais aussi avec ce régime politiquement corrompu qui a implanté un faux socialisme et qui a cru que c’était seulement par l’État qu’une nation pouvait se bâtir et survivre. Même moi, petit ingénieur avec mes notions de politique limitées voyaient clairement le tort immense et profond qui résultait de la constitution et de son application de cette République Populaire et Démocratique de l’Algérie. Et je te l’ai dit lors de nos rencontres et de nos conversations. Tu défendais d’ailleurs ardemment ce socialiste malsain. Comme tous les pays de l’Est de l’Europe qui ont subi l’influence des Soviets, l’Algérie a plongé dans la détresse. Même durant ce temps beaucoup d’Algériens voulaient quitter pour respirer une bouffée d’air frais des pays de l’ouest, mais le pouvaient pas, prisonniers dans leur propre pays. Je dois dire cependant que les gens comme toi que j’ai rencontré, et il y en avait beaucoup, démontriez beaucoup zèle et d’amour de votre travail. Vous avez œuvré ardemment pour faire de votre pays, un grand pays. Je crois cependant que le système politique était votre plus grand ennemi et limitait vos succès, brimait votre enthousiasme et petit à petit vous décourageait. Ce genre de système socialiste ne pouvait vraiment vous permettre d’atteindre vos buts.

Mansour: Aujourd’hui, l’AlgĂ©rie que nous souhaitions et que tu avais vu sans les annĂ©es 70 n’existe plus. Elle a Ă©tĂ© remplacĂ©e par une nation peuplĂ©e par des populations très islamisĂ©es et de plus dĂ©tachĂ©es de la culture française en particulier. Il y a toujours des gens comme le fils de notre ami, qui a fait d’excellentes Ă©tudes au Canada, grâce justement au sacrifice de son père qui a prĂ©fĂ©rĂ© s’expatrier plutĂ´t que de forcer ses enfants Ă  se former dans les universitĂ©s algĂ©riennes qui sont devenues rien d’autres que des Ă©coles coraniques. Mais pour chacun d’eux combien de jeunes de son âge qui sont fondamentalement islamistes et qui ne souhaite qu’un refus catĂ©gorique de toutes les valeurs dĂ©mocratiques occidentales.

Claude: Je ne comprends pas pourquoi autant d’Algériens ont quitté, si ce n’est que par intérêt personnel. Si tous ces Algériens bien éduqués, compétents, patriotes, et capables de s’exprimer étaient demeuré là-bas pour défendre leurs opinions et chercher des politiques capables de remettre l’Algérie sur les rails, les islamistes auraient-ils pris toute la place qu’ils ont maintenant? Si le gouvernement de Boumediene avait été réaliste et bâti le pays de façon pragmatique sans les excès des Soviets, s’il avait trouvé moyen de respecter les accords d’Evian et de s’associer avec les politiques de l’Ouest, est-ce que cela n’aurait pas fait en sorte que les jeunes Algériens auraient éventuellement trouver du travail et pris confiance dans le gouvernement de leur pays? Le Maroc, la Tunisie ont suivi ces voies et ne connaissent pas depuis et aujourd’hui les malheurs de l’Algérie. Seulement du côté tourisme, je vois l’Algérie comme un pays immensément plus intéressant à visiter que la Tunisie et le Maroc, pourtant durant les années que je suis allé en Algérie peu d’efforts sérieux étaient faits pour vendre les beautés du pays au citoyens du monde et développer le tourisme, pourtant créateurs d’emplois et de richesses.. Non le parti socialiste, comme les pays de l’Est, ne voulait pas de masses de touristes de l’Ouest de peur que les Algériens soient «corrompus» par les idées de liberté, et de vraie démocratie.

Mansour: Oui, tu as raison en rapport avec nos efforts pour dĂ©velopper le tourisme. Ce fut comme cela dans un grand nombre de champs d’activitĂ©s. Aujourd’hui, l’Internet commence Ă  pĂ©nĂ©trer lentement en AlgĂ©rie. Mais comment peux-tu compter sur l’Internet pour garder tout un peuple en contact avec le reste du pays, alors qu’il n’y a pas un mĂ©nage sur 100 en AlgĂ©rie qui a le tĂ©lĂ©phone Ă  la maison. Dans les annĂ©es 70 tout algĂ©rien pouvait avoir un tĂ©lĂ©phone Ă  la maison après une attente de mois de 6 mois. Aujourd’hui, il y a des gens qui ont fait leurs demandes il y a plus de10 ans dĂ©jĂ  et continuent Ă  attendre toujours leurs lignes tĂ©lĂ©phoniques qui ne viendront jamais. De plus, le coup de l’abonnement tĂ©lĂ©phonique est tellement devenu prohibitif que mĂŞme les gens qui avaient le tĂ©lĂ©phone depuis des dĂ©cennies ont Ă©tĂ© obligĂ©s d’abandonner leur abonnement. Je ne sais pas si tu te souviens de notre ami du secondaire, BT. Il a pris sa retraite après avoir servi comme directeur d’administration centrale pendant plus de 25 ans. Eh bien, aujourd’hui, il se retrouve sans tĂ©lĂ©phone ou mĂŞme de voiture Ă  Alger. Il a fallu qu’il vende sa nouvelle villa dernièrement pour se permettre enfin de s’acheter une voiture et surtout de s’occuper de la santĂ© de son Ă©pouse qui souffre depuis des annĂ©es d’une hĂ©patite très aigue. Voila les vraies raisons pour lesquelles un grand nombre de nouveaux cadres algĂ©riens prĂ©fèrent tenter leurs chances ailleurs plutĂ´t que de rester en AlgĂ©rie qu’ils ne reconnaissent plus. Est-ce que tu crois que mon frère aine est heureux en Allemagne oĂą il a Ă©tĂ© obligĂ© de se rĂ©fugier pour au moins protĂ©ger physiquement son Ă©pouse qui est allemande d’origine ? VoilĂ  l’histoire amère de la diaspora algĂ©rienne. Toutes mes nièces et neveux sont aujourd’hui installes en France, non pas parce qu’ils dĂ©testent leur pays d’origine mais parce qu’ils ne peuvent plus respirer librement dans ce pays. C’est tragique, mais c’est la rĂ©alitĂ© aussi atroce qu’elle soit.

Claude: Je comprends bien cela, et je sympathise avec tous ces Algériens. Mais je parle de la cause et non des effets. J’ai toujours cru qu’il ne faut pas la majorité d’une population pour changer ou influencer un gouvernement mais d’une majorité des gens bien-pensants, éduqués et capables d’exprimer les besoins de la majorité silencieuse. L’Internet augmentera le nombre de personnes bien-pensantes et cela rapidement. Cette majorité bien-pensante qui est maintenant hors du pays fait quoi aujourd’hui pour changer les choses ? Y a-t-il un mouvement sérieux, connu, bien financé et faisant la promotion d’idées et d’actions pour changer la nature des choses dans ton pays ? Si oui, je ne le connais pas. Il me semble que le pays est voué pour longtemps au même marasme économique et à la même bêtise politique. Cela est inacceptable. Que j’aimerais voir un chef se lever et de se donner complètement à cette noble cause et entraîner dans sa foulée des gens comme toi qui sûrement feraient tout pour assurer son succès ! Un nouveau Castro avec une vision économique et politique plus réaliste.

Mansour: L’Algerie avait une chance historique de construire un avenir bien plus attrayant que celui qui la confronte aujourd’hui, durant la pĂ©riode 1962-1990. Elle a ratĂ© cette chance et j’ai bien peur qu’une nouvelle chance ne se prĂ©sentera pas de sitĂ´t.

Claude: Malheureusement, il semble que tu as raison. C’est très triste. Priez Allah qu’un chef naisse…

Mansour: Pour ce qui est des Ă©lections prĂ©sidentielles amĂ©ricaines, je crois que je suis un peu plus optimiste que toi. Tout d’abord la popularitĂ© de Bush, ces derniers temps, (surtout après l’arrestation de Saddam Hussein) n’est que du  » false gold « . C’est une popularitĂ© artificielle qui n’a Ă©tĂ© construite que grâce aux« mass- media» amĂ©ricains, qui sont plus royalistes que le roi, comme on dit. Tout d’un coup, ce «mass media» s’est retrouvĂ© une sensibilitĂ© nationaliste plus forte que celle qu’il avait dĂ©veloppĂ© durant les moments les plus sombres de la guerre froide contre le monde soviĂ©tique. Mais le marĂ©cage irakien et le bourbier afghan sont toujours lĂ . De plus, il ne faut pas oublier qu’il y atoujours plus de 2.5 millions d’AmĂ©ricains qui ont perdu leurs postes de travail depuis que Bush a mis les pieds Ă  la Maison Blanche. Mais, comme toi, je reconnais que le parti rĂ©publicain est une machine politique diabolique. Il appartiendra aux dĂ©mocrates de prĂ©senter de très bons candidats aussi bien au poste de prĂ©sident mais aussi de vice-prĂ©sident. Si les dĂ©mocrates arrivent, par exemple, Ă  nommer Howard Dean comme leur candidat et si ce candidat arrive Ă  convaincre le gĂ©nĂ©ral Clark Ă  le joindre comme candidat a la vice-prĂ©sidence, je crois que Bush aura d’Ă©normes difficultĂ©s Ă  gagner les prochaines Ă©lections. Un tel duo dĂ©mocrate tout d’abord consolidera les positions des dĂ©mocrates dans tous les Ă©tats du nord est et mĂŞme de la Californie grâce Ă  Howard Dean, tout en donnant des chances aux dĂ©mocrates de faire quelques percĂ©es sĂ©rieuses dans le« mid-west» et surtout le sud. N’oublie pas que Clark est originaire de l’Arkansas, et que toute sa carrière professionnelle a Ă©tĂ© bâtie au sein des forces armĂ©es amĂ©ricaines. Ces atouts sont très attrayant dans les Ă©tats comme les Carolines du nord et du sud, la Georgie le Mississipi et l’Arkansas.A mon avis, c’est la seule chance que les dĂ©mocrates ont aujourd’hui de dĂ©gommer Bush de la Maison Blanche.

Claude: Je suis d’accord avec toi, mais Clark dit actuellement qu’il n’acceptera pas la vice-présidence, probablement afin de ne pas nuire aux minces chances qu’il a de gagner la course. S’il maintient sa position après le congrès démocrate, il restera à trouver un bon homme du Sud pour le remplacer. Cela est faisable. Quant à Dean, il va bien, mais je vois Kerry se dégourdir et monter…cependant j’ai l’impression qu’il est trop tard. Même Clark paraît mieux ces jours-ci. De toute façon, je crois que la course se terminera dans une bataille entre Dean et Kerry ou Clark et que Dean gagnera parce que la politique est un «business» d’image que Kerry n’a pas, même s’il est très averti sur la politique américaine et a une belle carrière derrière lui pour devenir un bon président. Par contre Clark, aussi très bien préparé pour être président, l’a un peu et cela l’aidera de plus en plus. La course devient de plus en plus intéressante et culminera dans une belle convention serrée.

Mansour: Oui, la course démocrate devient de plus en plus intéressante. À bientôt.