le 27 janvier 2006


Ce dialogue traite de la politique en AlgĂ©rie du temps de Boumediene et de Chadli et de l’Ă©lection du Hamas en Palestine.

le 27 janvier 2006

Mansour: Mon cher ami. Si ma mĂ©moire me sert bien, je crois que je ne t’ai jamais dit que j’Ă©tais membre du FLN. Oui, j’Ă©tais membre de ce parti pendant toute la guerre de libĂ©ration. Mais j’ai dĂ©missionne juste aprĂšs le 5 juillet 1962 aprĂšs avoir vu la lutte pour le pouvoir atroce qui avait commencĂ© au sein mĂȘme de ce parti.

Claude: Si tu as dĂ©missionnĂ© c’est que tu Ă©tais membre et c’est ce que j’ai compris. Je ne te reproche pas d’avoir Ă©tĂ© membre du parti de la rĂ©volution. J’ai simplement dit que tu Ă©pousais alors les politiques socialistes que le parti proposait.

Mansour: Je me souviens bien de tous les arguments que je te présentais durant nos premiÚres rencontres en Algérie
durant les annĂ©es 70. A aucun moment, je ne t’avais dit que je souhaitais que l’AlgĂ©rie suive la voie du bloc soviĂ©tique.

Claude: Oops ! je crois que ta mémoire te fait défaut.

Mansour: Par contre j’avais toujours maintenant a l’Ă©po que que la seule maniĂšre de mobiliser l’Ă©pargne nationale Ă©tait Ă  travers le secteur public.

Claude: Encore lĂ , tu sembles oublier que c’est moi qui dĂ©fendait la thĂšse que le secteur public Ă©tait la meilleure façon de dĂ©velopper le pays parce qu’il permettait aux individus de mettre en valeur leur talent et de pouvoir en recevoir les rĂ©compenses.

Mansour: Et si je me souviens bien je t’avais mĂȘme dit que l’AlgĂ©rie des annĂ©es 70 Ă©tait fiĂšre d’assurer une Ă©pargne nationale dĂ©passant les 40 % de son revenu national grĂące justement au rĂŽle du secteur public crĂ©Ă© Ă  l’Ă©poque et que parallĂšlement le secteur prive algĂ©rien investissait plus que tout le secteur privĂ© marocain de l’Ă©poque.

Claude Je ne sais pas de quoi tu parles. Les banques ne payant pas d’intĂ©rĂȘt qu’elle motivation aurait le citoyen d’épargner ?

Mansour: Et si ma mĂ©moire me sert bien, je crois mĂȘme t’avoir dit que nous n’avions pas un systĂšme Ă©conomique Ă  la soviĂ©tique, et que nous devions faire une distinction entre le capitalisme d’Ă©tat et le systĂšme soviĂ©tique de l’Ă©poque.

Claude: J’ai l’impression que tu changes les faits et que tu veux maquiller pour la postĂ©ritĂ© les paroles et gestes du gouvernement de Boumediene.

Mansour: Non. Au contraire. À tord ou Ă  raison j’ai crĂ» que le systĂšme du capitalisme d’Ă©tat en train de se construire dans les annĂ©es 70 servait notamment Ă  mobiliser l’Ă©pargne nationale et surtout Ă  crĂ©er une Ă©lite d’entrepreneurs capables de passer d’une Ă©conomie agro-pastorale a une Ă©conomie industrielle et de services. Il ne fait de doute que l’expĂ©rience algĂ©rienne des annĂ©es de Boumediene a Ă©tĂ© un Ă©chec, examinĂ©e Ă  posteriori.

Claude: C’est ce que je pensais lors de nos premiĂšres conversations alors que le rĂ©gime Boumediene Ă©tait en place.

Mansour: Mais les intentions des jeunes algĂ©riens comme AchĂšne moi et des centaines de cadres formĂ©s dans les meilleurs universitĂ©s du monde occidental restent Ă  ce jour louables Ă  mon avis. Nous avons passĂ© des nuits entiĂšres Ă  essayer de construire des institutions de l’Ă©tat et de l’Ă©conomie algĂ©rienne capables d’agir Ă©conomiquement et socialement conformĂ©ment aux lois du marchĂ© et des valeurs de justice sociales qui nous ont Ă©tĂ© inculquĂ©es dans les Ă©coles occidentales.

Claude: Je ne doute aucunement de vos bonnes intentions et des efforts que vous avez faits pour que l’AlgĂ©rie devienne grande et bonne pour ses habitants, mais c’était vouĂ© Ă  l’échec Ă  cause du rĂ©gime non dĂ©mocratique du FLN et des politiques totalitaires Ă  la soviet qu’il imposait au pays.

Mansour: Oui, je connais ton argument. Ceci Ă©tant dit je t’avoue aujourd’hui que durant nos discussions des annĂ©es 70 j’Ă©tais un peu paranoĂŻaque concernant les intentions du reste du monde vis-a-vis de l’AlgĂ©rie. AprĂšs tout, j’ai vĂ©cu les trahisons rĂ©pĂ©tĂ©es des gouvernements français et mĂȘme des USA concernant l’assistance promise aux efforts algĂ©riens dans son dĂ©veloppement.

Claude: Je te comprends mais dans tout, je crois qu’il faut surtout se fier Ă  soit avant de se fier aux autres quand on veut assurer son propre dĂ©veloppement. L’AlgĂ©rie Ă©tait riche et elle aurait pu s’en sortir d’elle-mĂȘme. En tout cas, elle serait plus avancĂ©e qu’elle l’est aujourd’hui si elle avait reconnu que les mots dĂ©mocratie et libertĂ© la guideraient vers la prospĂ©ritĂ©. Malheureusement, elle a utilisĂ© ces mots que pour la façade sans y croire et sans les appliquer. Elle s’est fier au modĂšle lĂ©niniste.

Mansour: Les accords d’Évian, par exemple, avaient bien dĂ©finis les relations Ă©conomiques et culturelles entre l’AlgĂ©rie et la France. Ces accords assuraient Ă  l’AlgĂ©rie l’accĂšs au marchĂ© français pour ses produits agricoles par exemple et particuliĂšrement le vin algĂ©rien. Ils assuraient aussi une libertĂ© de mouvement des populations entre la France et l’AlgĂ©rie. Et la France de De gaule a Ă©tĂ© la premiĂšre Ă  remettre tous ces accords en cause.

Claude: Sur ce point, je te donne raison car je crois que la France a fait dĂ©faut Ă  ses engagements d’Évian. J’aimerais bien que tu m’expliques le pourquoi cette situation. Serait-ce que la France espĂ©rait voir en AlgĂ©rie s’implanter un rĂ©gime dĂ©mocratique et face Ă  un gouvernement autocratique a compris que cela ne devenait que l’affaire d’un parti ?

Mansour: Laisse-moi t’expliquer. L’AmĂ©rique de John Kennedy avait promis de financer 40 petits barrages pour aider l’agriculture algĂ©rienne Ă  se moderniser. Mais il a fallu que Ben Bella se dĂ©place pour rendre visite Ă  Fidel Castro en 1963 pour que l’AmĂ©rique non seulement renie ses promesses d’hier mais faisait tout pour que la banque mondiale se retire de ses efforts d’aide Ă©conomique a l’AlgĂ©rie que Kennedy supportait quelques mois auparavant. Mieux encore, face aux actions belligĂ©rantes du Maroc qui voulait pratiquement annexer tout l’ouest de l’AlgĂ©rie, l’AlgĂ©rie avait demandĂ© aux USA et Ă  la France de l’aider Ă  s’armer pour se dĂ©fendre contre les intentions expansionnistes du Maroc. La rĂ©ponse a Ă©tĂ© nĂ©gative. L’AlgĂ©rie ne pouvait mĂȘme pas acheter des fusils amĂ©ricains ou français, ne parlons pas des chars et des armes plus lourdes. Mieux encore le Maroc a Ă©tĂ© armĂ© jusqu’aux dents par ces deux pays qui nous faisaient croire qu’ils Ă©taient les amis de la rĂ©volution algĂ©rienne.

Claude: L’AmĂ©rique et les pays de l’occident voyaient monter depuis la fin de la 2iĂšme guerre mondiale le bloc communiste et a tout fait, partout dans le monde, pour l’arrĂȘter et le contrecarrer. Ils craignaient l’effet domino. Tu sembles oublier le «rideau de fer» et que la guerre froide qui se dĂ©veloppait Ă  plein rĂ©gime. L’AlgĂ©rie au lieu d’ĂȘtre neutre a Ă©pousĂ© un rĂ©gime dĂ©mocratique populaire (qui Ă©tait tout sauf dĂ©mocratique) selon la formule crĂ©Ă©e dans les pays de l’Est. De plus, les dirigeants du FLN et les fonctionnaires passaient de longs sĂ©jours de formation Ă  Moscou et ailleurs, Puis, elle se range du cĂŽtĂ© de Castro qui a implantĂ© dans son pays les idĂ©es communistes. Alors que veux-tu l’Occident fasse ? À la guerre comme Ă  la guerre ! Ce furent des erreurs de positionnement malheureux de la part de ton pays et c’est le peuple AlgĂ©rien qui en a souffert.

Mansour: Je te signale que durant cette période, quelques mois seulement aprÚs une guerre de libération nationale qui
nous a coutĂ© plus de 10% de notre population, le prĂ©sident de l’assemblĂ©e nationale algĂ©rienne n’Ă©tait personne d’autre que le fameux Ferhas Abbas, qui a passĂ© toute sa vie a dĂ©fendre les principes dĂ©mocratiques français en AlgĂ©rie.

Claude: Avait-il du pouvoir?

Mansour: Plus ou moins. Et c’est pendant cette pĂ©riode critique que le gouvernement algĂ©rien, isolĂ© en Europe et enAmĂ©rique avait dĂ©cidĂ© de demander Ă  la Russie de l’aider a s’armer pour dĂ©fendre l’intĂ©gritĂ© de son territoire face aux vellĂ©itĂ©s marocaines. La rĂ©ponse de la France et des USA a Ă©tĂ© de pratiquement d’organiser un boycotte Ă©conomique de l’AlgĂ©rie. Le vin algĂ©rien qui Ă  l’Ă©poque reprĂ©sentait plus de 25% du revenu national et qui employait plus d’un million d’algĂ©riens, Ă©tait du jour au lendemain banni de tous les marchĂ©s français et le reste de l’Europe. L’AlgĂ©rie a Ă©tĂ© obligĂ© de brader son vin pour financer son armement nĂ©cessaire Ă  sa survie face a l’agression marocaine. Et comme tu dois savoir les nouvelles alliances ont toujours un
prix politique aussi bien Ă  l’extĂ©rieur qu’a l’intĂ©rieur.

Claude: VoilĂ , tu dis la mĂȘme chose que moi.

Mansour: Pas vraiment. Il ne fait pas de doutes que la politique intĂ©rieure de l’Ă©tat algĂ©rien devait tout de mĂȘme montrer Ă  ses amis du bloc soviĂ©tique de l’Ă©poque qu’il Ă©tait en train de construire un Ă©tat « socialiste » mais en fait il n’y avait rien de socialiste dans le comportement du rĂ©gime de Boumediene.

Claude: C’est une belle excuse que je ne crois pas. En vĂ©ritĂ©, pour avoir des armes, Boumediene a brimĂ© la libertĂ© des AlgĂ©riens. C’est payer cher, ne trouves-tu pas?

Mansour: Il ne faut pas oublier que malgrĂ© ses discours, ses actions Ă©taient bien plus conformes aux rĂ©gimes de Salazar au Portugal ou de Franco en Espagne. Le vĂ©ritable pouvoir politique, qu’on le veuille ou pas, dans les pays communistes Ă©tait entre les mains des civils, membre d’un parti communiste fortement organisĂ©. Alors que Boumediene avait mĂȘme interdit aux forces militaires et de sĂ©curitĂ© d’ĂȘtre membres du parti FLN. J’ai entendu moi-mĂȘme son discours demandant Ă  ses forces de sĂ©curitĂ© de ne pas faire parti d’un mouvement corrompu et qui prĂ©tendait ĂȘtre socialiste. Mais je crois que le meilleur Ă©vĂ©nement qui avait dĂ©fini enfin de compte les valeurs profondes de Boumediene fit son discours Ă  l’ONU dans les annĂ©es 76, je crois. Dans son discours il avait enfin donnĂ© la meilleure description de l’Ă©tat de notre humanitĂ©. Il a refusĂ© de diviser le monde entre les blocs soviĂ©tiques et les blocs occidentaux.

Claude: Il était un peu tard, ne crois-tu pas. Et avait-il alors la crédibilité pour affirmer cela?

Mansour: Oui je le pense. Il a par contre rappeler Ă  toute l’humanitĂ© qu’il y avait en fait deux humanitĂ©s, celle qui vit au nord et a tous ses besoins assurĂ©s et celle qui vit au sud du globe et qui dĂ©pĂ©ri non pas parce qu’elle n’a pas les ressources physiques ou humaines mais Ă©tait dans un Ă©tat d’esclavage vis-Ă -vis du monde riche. Dans son discours, il accusait aussi bien les soviĂ©tiques que le monde occidental du sort du reste de l’humanitĂ©. Nous sommes dĂ©jĂ  en 2006 et son message reste Ă  ce jour aussi vivant que le jour oĂč il l’avait donnĂ© Ă  New York. Il n’y avait aucune idĂ©ologie dans son message. Tout ce qu’il demandait, c’est que le monde nanti ne pouvait pas continuer Ă  maintenir son standing de vie tout en voyant la majoritĂ© de l’humanitĂ© s’appauvrir de jour en jour.

Claude: Il avait raison mais tous les hommes politiques qu’ils soient d’une ou l’autre des «humanitĂ©s» disent la mĂȘme chose et prĂȘchent la vertu. De tels discours sont faciles Ă  dire. C’est l’action qui compte et les gouvernements doivent employer une stratĂ©gie capable d’assurer le dĂ©veloppement de leur pays et le bien ĂȘtre de leurs citoyens Ă  chaque Ă©poque. Des changements sont dĂ©sirables mais je crois que les dirigeants ont la responsabilitĂ© d’ĂȘtre rĂ©alistes et de les mettre en branle progressivement. Le gouvernement AlgĂ©rien a brusquĂ© les choses.

Mansour: Il n’était pas de ces hommes politiques, comme tu dis. Mieux encore, Boumediene avait accusĂ© les rĂ©gimes des pays sous-dĂ©veloppĂ©s beaucoup plus que les actions des pays riches. Il demandait Ă  tous les pays pauvres de s’organiser pour dĂ©fendre leurs intĂ©rĂȘts face au monde riche, quelque soit son idĂ©ologie. Et ce discours Ă  l’ONU avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© donnĂ© par Boumediene Ă  la premiĂšre confĂ©rence des Ă©tats islamiques au Pakistan oĂč il dĂ©nonçait les rĂ©gimes musulmans d’avoir participĂ© Ă  l’exploitation des richesses naturelles par les multi-nationales occidentales au dĂ©triment des besoins essentiels des populations qu’ils devaient servir. Je me souviens particuliĂšrement son passage disant qu’il n’avait pas encore rencontrĂ© un seul musulman Ă  travers le monde qui Ă©tait prĂȘt Ă  aller au paradis avec le ventre creux.

Claude: Ce sont de beaux discours qui contiennent beaucoup de vĂ©ritĂ© mais que faisait-il dans son propre pays? C’est comme Castro qui prĂȘchent dans le monde les mĂȘmes idĂ©es alors que son peuple qui est maintenant bien Ă©duquĂ© vit dans la pauvretĂ© et mĂȘme la misĂšre. Assez, c’est assez ! Au delĂ  des chefs et des grands parleurs des deux «humanitĂ©s» il y a les principes politiques et c’est lĂ  que Boumediene, Castro et autres ont fait fausses routes. Ils ont Ă©tĂ© au pouvoir toute leur vie et par moment je me demande si ce n’est pas justement pour cette raison qu’ils ont imposĂ© de telles politiques dans leur pays.

Mansour: Pas dans le cas de Boumediene. Je ne sais pas ce qu’il pensait rĂ©ellement de Franco, mais il ne faisait aucun doute de ses ambitions pour l’AlgĂ©rie. Je me souviens de la prĂ©paration du deuxiĂšme plan quadriennal de dĂ©veloppement en 1972-73. Et Ă  l’Ă©poque, il nous rappelait constamment que si l’Espagne Ă©tait capable de sortir du sous-dĂ©veloppement Ă©conomique social en moins de 30 ans nous devions assurer qu’Ă  partir de 1985 nous devions atteindre au moins le niveau de dĂ©veloppement Ă©conomique social de l’Espagne des annĂ©es 60. Il ne fait pas de doute que nous avons beaucoup Ă  reprocher Ă  Boumediene, mais en tous les cas ma propre expĂ©rience au ministĂšre du plan, par exemple, me prouve que l’AlgĂ©rie des annĂ©es 70 Ă©taient certainement plus dĂ©mocratique du moins au niveau des services de l’Ă©tat. Depuis le premier jour oĂč Boumediene avait pris le pouvoir en 1965 il avait insistĂ© pour instaurer un État oĂč ses cadres Ă©taient libres de donner leurs points de vue sans avoir peur d’ĂȘtre punis administrativement et mĂȘme juridiquement. Et je crois que je suis un exemple de ce type de libertĂ©s que les cadres algĂ©riens avaient durant le temps de Boumediene.

Claude: La vraie libertĂ© n’est pas la libertĂ© des fonctionnaires mais celle du peuple. Le droit de vivre libre, de parler, de se rassembler, d’élire ses dirigeants rĂ©guliĂšrement
 Le reste n’est que faux-fuyant.

Mansour: En 1977, en tant que directeur des Ă©tudes et de synthĂšse au plan, j’Ă©tais responsable de la prĂ©paration du 3iĂšme plan de dĂ©veloppement. Pendant plus de 6 mois toute ma direction, avec l’assistance des autres directions du plan, avait prĂ©parĂ© les lignes directrices du nouveau plan. Le secrĂ©taire d’Ă©tat au plan avait organisĂ© une rĂ©union gĂ©nĂ©rale de tous les cadres supĂ©rieures de son ministĂšre pour discuter de mon dossier et organiser la prĂ©paration du nouveau plan Ă  travers tout le gouvernement. À mon Ă©tonnement la rĂ©union a tournĂ© vers un vĂ©ritable coup d’Ă©tat au sein mĂȘme de l’administration du plan, menĂ© particuliĂšrement par le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du plan et de notre ami Ghazi que tu connais bien. A un moment donnĂ© le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral faisant allusion a mon opposition Ă  ses intentions, s’Ă©tait adressĂ© directement Ă  moi pour me dire que j’Ă©tais toujours le bienvenu pour faire parti de l’Ă©quipe de prĂ©paration du plan mais je devais aprĂšs tout accepter les directives du ministre et de ses propres amis.

Claude: Et vlan pour la libertĂ© de paroles et surtout d’ĂȘtre Ă©coutĂ© ! Beau comportement face aux responsabilitĂ©s qu’il t’avait dĂ©lĂ©guĂ©es.

Mansour: Furieux de ce type de comportement d’un responsable supĂ©rieur du gouvernement je m’Ă©tais tournĂ© vers le ministre et lui ai dit  » Monsieur le Ministre, je pensais que nous nous Ă©tions rĂ©uni ici pour discuter du dossier que tu m’avais demandĂ© de prĂ©parer avec la collaboration de toutes les directions du ministĂšre, mais apparemment cette rĂ©union a changĂ© d’objectifs. Mieux encore, j’ai l’impression que contrairement Ă  ma fonction rĂ©git par un dĂ©cret du prĂ©sident de la rĂ©publique, je devrais maintenant me rendre aux dictats d’autres gens du plan. A partir du moment ou ce ministĂšre Ă©tait devenu une propriĂ©tĂ© privĂ©e de quelques uns je vous annonce que je n’en fais plus partie ».

Claude: Bravo. J’espùre que tu n’en as pas trop souffert par aprùs.

Mansour: J’ai ramassĂ© mes dossier et je m’Ă©tais rendu immĂ©diatement Ă  mon bureau. J’ai aussi dictĂ© ma lettre de dĂ©mission immĂ©diatement. Quelques 15 minutes aprĂšs le ministre m’avait ordonnĂ© de le rejoindre dans son bureau. Ce que j’ai fait avec ma lettre de dĂ©mission signĂ©e dans mes mains. AprĂšs moins de10 minutes de discussions avec le ministre j’avais maintenu ma position que je ne pouvais plus faire partie de ce ministĂšre. Durant cette pĂ©riode je savais bien entendu que j’allais avoir des problĂšmes sĂ©rieux avec les forces de sĂ©curitĂ©.

Claude: C’est ce Ă  quoi que je pensais justement ! Je n’en suis pas surpris, car c’est ainsi que procĂšde les rĂ©gimes totalitaires.

Mansour: Oui, c’est ainsi. Boumediene n’aimait pas du tout une rĂ©bellion aussi violente que ce que j’avais initiĂ©. Mais pour dire adieu Ă  mes sous directeurs, je les avais invitĂ©s ce mĂȘme soir Ă  prendre quelques biĂšres dans un bar pas loin de chez moi au «telemly». Figures-toi, qu’aprĂšs la premiĂšre tournĂ©e de biĂšre j’ai vu le serveur venir avec une nouvelle tournĂ©e. Je lui avais dit que nous n’avions pas encore dĂ©cidĂ© si nous voulions une nouvelle tournĂ©e. Et le serveur m’avait informĂ© que cette tournĂ©e a Ă©tĂ© offerte par quelqu’un d’autre. J’avais bien entendu refusĂ© d’accepter une tournĂ©e de quelqu’un que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam comme on dit. Subitement, un jeune algĂ©rien se prĂ©sente a notre table et s’adresse directement Ă  moi me disant que les services de sĂ©curitĂ© Ă©taient au courant de tout ce qui s’Ă©tait passĂ© durant la rĂ©union au plan et que je n’avais rien Ă  craindre du cotĂ© des services.

Claude: Me voilĂ  surpris. Bravo encore !

Mansour: Il m’avait dit que ce que j’avais fait Ă©tait Ă©norme politiquement mais que j’avais le droit de dĂ©fendre mes droits en tant que fonctionnaire de l’État. Je te raconte cette histoire pour te dire que malgrĂ© tout l’AlgĂ©rie des annĂ©es 70 avait tout de mĂȘme
un commencement d’une construction d’un Ă©tat de droits.

Claude: Un petit commencement
 Je suis heureux de l’apprendre. Mais les droits et libertĂ©s de citoyens ? Y avait-il une charte pour les protĂ©ger ? La constitution l’avait-elle prĂ©vue?

Mansour: Oui et non, pas prĂ©cisĂ©ment comme le dĂ©montre l’arrivĂ©e de Chadli qui a mis fin Ă  ce processus de construction d’un Ă©tat de droit.

Claude: Le régime totalitaire de Boumediene ne pouvait déboucher que sur un autre régime totalitaire. Si la constitution avait été bien écrite et que Boumediene avait semé les bonnes graines, un Chadli ne serait pas arrivé au pouvoir.

Mansour: Et 30 ans aprĂšs l’AlgĂ©rie d’aujourd’hui a rejoint malheureusement les valeurs moyennes orientales d’un Ă©tat de l’effet du prince. Et pourtant l’AlgĂ©rie est aujourd’hui un alliĂ© stratĂ©gique non seulement de la France de Chirac mais de l’AmĂ©rique de Bush. Il est permis aujourd’hui au prĂ©sident de l’AlgĂ©rie de s’allier Ă  toutes les forces islamistes et rĂ©trogrades de l’AlgĂ©rie Ă  condition qu’il donne le droit a la France et aux USA de pourchasser les terroristes islamistes dans les dunes du dĂ©sert algĂ©rien. Le prĂ©sident de l’assemble nationale algĂ©rienne, qui est connu comme un reprĂ©sentant des islamistes en AlgĂ©rie depuis des dĂ©cennies a Ă©tĂ© choisi par Bouteflika et supportĂ© par les USA et la France. Figures-toi qu’aujourd’hui avec les problĂšmes de santĂ© du Bouteflika on parle sĂ©rieusement de cet individu islamiste comme le successeur de Bouteflika Ă  la prĂ©sidence en AlgĂ©rie. D’ici que les USA et la France accepte une nouvelle constitution algĂ©rienne issue de la charia musulman, il n’y a pas de kilomĂštres. Mais une fois de plus le pĂ©trole parle, n’est ce pas.

Claude: L’AlgĂ©rie est maintenant sur le chemin dĂ©mocratique. On sait qu’une dĂ©mocratie demande du temps avant de s’implanter solidement en profondeur. Cela exige plusieurs gĂ©nĂ©rations. J’ai confiance que l’avenir sera meilleur pour l’ensemble des AlgĂ©riens. Et s’il y a des dĂ©rapages aujourd’hui, ils devraient ĂȘtre dĂ©noncĂ©s. Malheureusement, peu d’échos sur ce sujet viennent Ă  nos oreilles.

Mansour: Sur le chemin de la dĂ©mocratie, peut ĂȘtre mais on est loin d’en ĂȘtre lĂ . L’Europe en particulier dĂ©pend de plus en plus des rĂ©serves en pĂ©trole et gaz de l’AlgĂ©rie, alors les valeurs morales doivent ĂȘtre revues pour Ă©viter toute rupture de cet or noir.

Claude: les valeurs morales des acheteurs, oui. Mais l’AlgĂ©rie doit en profiter et se moderniser, se donner des Ă©coles, des maĂźtres, des hĂŽpitaux, des logements, des emplois et l’aide sociale nĂ©cessaire Ă  l’épanouissement de ses habitants.

Mansour: Oui cela peut aider et le gouvernement promet de dĂ©penser des milliards, le fera-t-il ? Pour changer de sujet, les rĂ©sultats des derniĂšres Ă©lections dans les zones palestiniennes occupĂ©es par IsraĂ«l viennent fort Ă  propos pour, une fois de plus, renforcer mon point de vue de l’hypocrisie du monde occidental vi-Ă -vis du monde arabe en particulier et du monde islamique en gĂ©nĂ©ral. MĂȘme la Maison Blanche des USA reconnait que les Ă©lections parlementaires qui ont eu lieu en Palestine occupĂ©e ont Ă©tĂ© dĂ©mocratiques. Mais quand le Hamas a remportĂ© ses Ă©lections tout le monde occidental s’est retranchĂ© derriĂšre une barriĂšre pour expliquer que le Hamas n’avait le droit de reprĂ©senter les aspirations du peuple palestinien ou tout au moins il n’est pas disposĂ© Ă  faciliter la tĂąche de ce nouveau parti au pouvoir chez les Palestiniens.

Claude: Tu as raison, les USA et les autres pays sont devant un vrai dilemme. Je ne sais vraiment pas comment ils peuvent s’en sortir. Les Palestiniens ont Ă©lus dĂ©mocratiquement leurs nouveaux dirigeants. Ils reprĂ©sentent le mouvement de rĂ©sistance palestinien mais les USA et les autres les traitent de terroristes. Il faut se rappeler que l’ex prĂ©sident Menuhin Begun avait Ă©tĂ© un terroriste et que le gouvernement amĂ©ricain a traitĂ© avec lui et obtenu la paix avec l’Égypte. C’est un bon exemple pour le nouveau gouvernement de la Palestine et IsraĂ«l. Il me semble qu’ils devraient accepter de nĂ©gocier Ă  la condition qu’il n’y ait pas d’attentats nouveaux durant les nĂ©gociations, que l’aide financiĂšre Ă  la Palestine demeurent intacts et que le rĂšglement final entre les deux parties obligent le respect mutuel de l’un et de l’autre dans la paix.

Mansour: Quand Sharon avait bĂąti toute sa carriĂšre politique en IsraĂ«l sur la base du grand IsraĂ«l allant de la MĂ©diterranĂ©e Ă  la mer rouge, personne en Occident ne trouvait rien Ă  dire. Et quand Sharon a pris le pouvoir en IsraĂ«l je ne me souviens pas des menaces du monde occidental pour l’empĂȘcher de continuer a Ă©largir son programme d’Ă©tablissement d’Ă©tablissements de colonis juives sur les terres palestiniennes. L’AmĂ©rique en particulier Ă  continuer Ă  financer cette occupation des terres arabes par les juifs d’origine amĂ©ricaine en particulier Ă  concurrence d’un milliard de dollars par an. Il est tout Ă  fait normal pour l’Occident d’accepter le droit des juifs de poursuivre leur rĂȘve de crĂ©er un grand IsraĂ«l couvrant toute la grande Palestine du tant de la colonisation anglaise. Mais quand un parti politique arabe, d’obĂ©dience islamique, comme le Hamas arrive au pouvoir, Ă  travers les voies dĂ©mocratiques que personne ne dĂ©nonce, sur les territoires occupĂ©s arabes par les israĂ©liens, le monde occidental tout d’un coup retrouve sa morale «dĂ©mocratique» et se soulĂšve contre les slogans d’un parti politique arabe qui ne fait en fait que rĂ©pondre Ă  ce qu’il croit ĂȘtre l’arrogance des juifs du monde entier.

Claude: Tu soulignes beaucoup d’hypocrisie et d’injustice et tu as raison. Mais il ne faut pas accuser tous les juifs des pĂ©chĂ©s d’IsraĂ«l. Par contre, je vois le Hamas comme un mouvement de rĂ©sistance en rĂ©action Ă  l’incroyable souffrance de son peuple. De plus, il a gagnĂ© dĂ©mocratiquement une Ă©lection que tous les observateurs ont qualifiĂ©e de trĂšs dĂ©mocratique. Alors, que l’on donne au moins la chance au Hamas de gouverner avant de l’accuser de mal gouverner. Et surtout que l’on ne fasse pas souffrir le peuple Palestinien en coupant toute l’aide extĂ©rieure.

Mansour: Merci de comprendre la situation. On accuse, aujourd’hui, le Hamas d’avoir comme objectif la destruction de l’État d’IsraĂ«l. Mais on pardonne Ă  IsraĂ«l d’avoir interdit l’instauration de toute entitĂ© palestinienne en dehors de son pouvoir arrogant supportĂ© bien entendu par tout le monde occidental, du moins le monde officiel. Pendant plus de mille ans, JĂ©rusalem a Ă©tĂ© le centre du monde musulman et aujourd’hui IsraĂ«l et les pays occidentaux refusent de reconnaitre ce droit tout simplement parce qu’IsraĂ«l a Ă©tĂ© autorisĂ© Ă  changer la dĂ©mographie de cette ville symbole de la culture musulmane a travers le monde entier, depuis 1967.

Claude: Cela ne doit pas ĂȘtre oubliĂ©, tu as raison. Je crois que la majoritĂ© des pays de l’occident aimerait que JĂ©rusalem soit ouvert aux deux nations, mais la droite israĂ©lite ne veut pas et a du pouvoir. Ce ne sera pas une solution facile et deviendra probablement le mur infranchissable durant les nĂ©gociations qui fera en sorte qu’elles tomberont Ă  l’eau.

Mansour: Oui, les nĂ©gociations, s’il y en a, n’ont pas grand chance de rĂ©ussir. Mais qui aurais pensĂ© avant 1945 que les empires des Anglais et des Français allaient disparaĂźtre du jour au lendemain. Qui aurait pensĂ© durant les annĂ©es 60 que la Chine allait devenir un grand gĂ©ant sur l’arĂšne internationale. Et qui aurait prĂ©vu la dĂ©sintĂ©gration du bloc soviĂ©tique en quelques annĂ©es. L’histoire des peuples et des nations ne se juge pas en l’espace d’annĂ©es, de dĂ©cennies ou mĂȘme de siĂšcles, mais Ă  trĂšs long terme.

Claude: Ce que tu dis est vrai et important Ă  reconnaĂźtre. Il ne faut pas oublier le passĂ© pour juger de l’avenir.

Mansour: Je ne sais pas comment le monde arabe en Arabie en particulier et le monde musulman en gĂ©nĂ©ral va Ă©voluer, mais je suis absolument certain qu’il arrivera un jour oĂč cette culture basĂ©e sur une religion qui aprĂšs tout reprĂ©sente plus de 25% de toute l’humanitĂ© aura sa place dans l’avenir de l’humanitĂ©.

Claude: J’en suis absolument certain et tout ce qui arrive actuellement dans le monde favorisera ce regroupement et cette unitĂ© arabe. Non pas pour dĂ©truire les autres peuples mais pour que le peule arabe retrouve la place qui est la sienne sur l’échiquier mondial.

Mansour: AprĂšs tout la Chine avait pratiquement disparu pendant plus de 3 siĂšcles et nous voyons aujourd’hui que les enfants anglais de 6 ou 7 ans sont obliges d’apprendre le mandarin tout simplement parce que c’est leur intĂ©rĂȘt a long terme. Le temps de l’extermination de toute une ethnie ou d’une religion est bien rĂ©volue et le soleil brillera un jour ou l’autre sur les sociĂ©tĂ©s musulmanes Ă  travers le monde entier. Je ne suis pas musulman croyant, mais je crois a l’Ă©volution de l’humanitĂ©.

Claude: Tu mĂȘles religion et peuple. Je parle des nations arabes. Il faut respecter toutes les religions. À mon avis, trop d’importance est mise sur la religion lorsque l’on parle des arabes et on les associe trop Ă  tous les autres musulmans du monde qui ont des cultures, des traditions et des langues totalement diffĂ©rences des arabes.

Mansour: Je te donne mon point de vue d’un monde qui est toujours divise entre les «haves et haves nots». Et c’est cette division qui continuera Ă  marquer les annĂ©es sinon les siĂšcles a venir pour nous tous.

Claude: Malheureusement c’est l’histoire du monde. Et si tu veux parler de «have-nots», je te rappelle la misĂšre des peuples noirs africains. Est-ce possible de penser qu’ils sortiront un jour de la spirale de pauvretĂ© dans laquelle ils sont pris depuis des siĂšcles ? À la prochaine.