au 21 avril 2002


Ce dialogue permet à Mansour de parler de sa jeunesse et à Claude de comparer la sienne avec celle de son ami. Puis, il discute des interventions américaines dans différents pays dont le Venezuela.

21 avril 2002

Mansour: En fin de compte, malgrĂ© nos profondes diffĂ©rences de culture, toi et moi arrivons tout de mĂŞme Ă  trouver des dĂ©nominateurs communs assez variĂ©s dans nos approches d’analyse des situations internationales. Il faut croire qu’il y a tout de mĂŞme une pensĂ©e universelle Ă  laquelle toi et moi avons la chance d’appartenir. Cette pensĂ©e universelle est certainement issue de la culture française crĂ©e par les Voltaire, les Rousseaux et les Diderots de la France. Je suis persuadĂ©, pour ce qui me concerne, que cette culture qui permet toujours de croire que je peux penser en tant qu’homme rĂ©flĂ©chi, mĂŞme si souvent je me laisse emporter par mes sentiments.

Claude: Je ne suis pas certain si je suis en accord avec toi sur ce que tu dis. Je n’ai jamais entendu parler de Voltaire et cie avant mon temps de collège et même là, nos cours sur l’histoire, la littérature et la langue française, dans ce collège scientifique, étaient limités par rapport à ceux qui se donnaient dans les collèges à cours classique. Certes on m’a enseigné Voltaire et Rousseau mais je ne rappelle pas de Diderot. Notre étude était superficielle et nous n’étudions pas leurs pensées profondes. Aujourd’hui, tu me demanderais de te résumer leur apport à notre société que j’aurais beaucoup de difficultés à le faire. Comme toi, ma pensée est issue de l’éducation que j’ai reçue, des valeurs morales que l’on m’a inculquées et du gros bon sens. Rien de plus, rien de moins.

Mansour: Je t’assure que durant toute ma vie, mĂŞme durant la pĂ©riode de mon adolescence oĂą je luttais contre le colonialisme français, j’ai toujours essayĂ© de justifier mes actions en fonction des nobles principes de la rĂ©volution française universelle. Mon père, qui Ă©tait tout de mĂŞme un Moulah important en Kabylie, avait tout fait pour m’arracher Ă  l’emprise de la culture française. Il avait mĂŞme dĂ©cidĂ© de m’inscrire dans une Ă©cole coranique justement pour sauver au moins un de ses garçons de l’influence française. Tout d’abord, il avait refusĂ© de me mettre Ă  l’Ă©cole française quand j’ai atteint l’âge de 6 ans. Il a fallu que mon frère aĂ®nĂ©, qui Ă©tait, Ă  l’Ă©poque, recherchĂ© par les forces de sĂ©curitĂ© française, en 1948, me trouve dans la rue, Ă  cĂ´tĂ© de notre maison, pour m’introduire Ă  la civilisation française. J’avais dĂ©jĂ  9 ans, et mon frère aĂ®nĂ© m’avait par le cou et m’a traĂ®nĂ© sur plus de 2 km pour m’inscrire dans une Ă©cole indigène. Heureusement pour moi, le directeur de l’Ă©cole Ă©tait un vĂ©ritable rĂ©publicain français et malgrĂ© mon age avancĂ© m’avait acceptĂ© Ă  son Ă©cole. Et pendant plus de deux ans mon père ne savait pas que je continuais Ă  frĂ©quenter l’Ă©cole coranique du coin tout en allant Ă  l’Ă©cole française. Mais, malgrĂ© tous mes efforts, sautant une classe chaque annĂ©e, je me suis retrouvĂ© Ă  l’âge de 13 ans Ă©liminĂ© et sans chance de prĂ©parer le concours d’entrĂ©e en 6ième annĂ©e du secondaire.

J’ai donc dĂ» accepter de prĂ©parer mon certificat d’Ă©tudes primaires qui me donna un diplĂ´me destinĂ© Ă  tous les algĂ©riens qui ne pouvaient pas aller plus loin dans leurs Ă©tudes, durant ce temps lĂ . J’ai prĂ©parĂ© ce diplĂ´me aussi assidĂ»ment que possible et le jour oĂą je l’ai obtenu je n’ai mĂŞme pas eu le courage d’informer mon père de mon succès puisque je savais qu’il voulait arrĂŞter mes Ă©tudes. J’avais dĂ©jĂ  pris l’initiative de prĂ©parer un concours pour passer dans une Ă©cole professionnelle qui me permettrait d’avoir un mĂ©tier professionnel. Après avoir passĂ© ce concours, il s’est avĂ©rĂ© que mon instituteur avait rencontrĂ© mon père Ă  la mosquĂ©e de Tizi Ouzou et l’avait fĂ©licitĂ© de mes succès. Tout ce que j’ai reçu de mon père ce soir lĂ , c’est une bonne bastonnade. Tout d’abord, il m’a accusĂ© de lui avoir cachĂ© mon succès au certificat d’Ă©tudes primaire, mais surtout de ne lui avoir rien dit concernant mes intentions de continuer mes Ă©tudes, alors que de son cĂ´tĂ© il s’Ă©tait dĂ©jĂ  engagĂ© vis-Ă -vis d’une grande Ă©cole coranique. Il avait mĂŞme dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  prĂ©parer mon trousseau. Mais moi, je ne voulais que suivre la trace de mes aĂ®nĂ©s qui avaient tous Ă©tĂ© au moins jusqu’au niveau du secondaire français. Mon vieil instituteur qui Ă©tait Kabyle m’avait soufflĂ© Ă  l’oreille qu’il n’Ă©tait pas encore trop tard pour moi pour continuer mes Ă©tudes au lycĂ©e de Tizi Ouzou. Tout ce que j’avais Ă  faire c’Ă©tait de passer un concours pour sauter la première annĂ©e du lycĂ©e. Pour cela, je devais Ă©tudier et refaire tout le programme de cette première annĂ©e du lycĂ©e et tenter ma chance Ă  un examen avec tous les enfants qui avaient eu des difficultĂ©s Ă  finir leur première annĂ©e scolaire du secondaire.

J’ai passĂ© tout l’Ă©tĂ© Ă  refaire seul tout le programme de la 6ième annĂ©e du secondaire, alors que mon père me prĂ©parait pour commencer mon internat dans une Ă©cole coranique afin de le remplacer un jour. MĂŞme après avoir rĂ©ussi Ă  me faire admettre en seconde annĂ©e du lycĂ©e, mon père continuait Ă  maintenir que mon avenir Ă©tait dans le choix qu’il avait dĂ©jĂ  tracĂ©. Mais heureusement pour moi, tous mes frères s’Ă©taient pour une fois soulevĂ©s contre la dĂ©cision de notre père et l’ont forcĂ© Ă  reconnaĂ®tre que mon avenir Ă©tait du cĂ´tĂ© du système Ă©ducatif français et non de la ZaouĂŻa oĂą il voulait m’envoyer.

Claude: Ce récit est émouvant et je suis content de le connaître. Quelle différence avec moi! J’ai eu une jeunesse beaucoup plus facile. Je n’ai jamais eu à combattre pour faire ce que je devais faire car je ne faisais que ce que mes parents voulaient que je fasse. Finalement, je suis ce que je suis à cause d’eux. Mon père et ma mère étaient de modestes travailleurs vivant dans le quartier le plus pauvre de Montréal et ils se sont mariés parce qu’ils s’aimaient et je soupçonne pour se sortir de leur milieu familial et du marasme économique dans lequel ils se trouvaient. Il était barbier, elle modiste. Quelques 10 mois après leur mariage, je suis né dans ce quartier de St-Henri où mon père avait sa «shop» de barbier et ils ont décidé de partir pour un nouveau quartier voisin, celui de la ville de Verdun, afin de s’établir et fonder un commerce de barbiers et de coiffeuses. Mon père avait des qualités d’hommes d’affaires même s’il n’avait pas fait plus qu’une 9ième année, et ma mère était une femme rare, belle, et intelligente en plus d’être très débrouillarde et travaillante. Mon père s’occupait de la «barber shop» et ma mère du «beauty parlor». Ils ont fait cela durant une quinzaine d’années et ont eu de bons succès. Parce qu’ils devaient travailler le soir et les fins de semaine, ils m’ont placé comme pensionnaire dans un des meilleurs pensionnats de Montréal, celui des sœurs du Saint Nom-de-Jésus-et-de-Marie.

Puis, au collège Notre Dame et enfin au collège Mont-Saint-Louis pour suivre un cours scientifique. Tout ce temps lĂ , j’étais un fils sage, obĂ©issant et très heureux au sein de ma famille. Je ne me rappelle pas d’avoir contestĂ© une fois une dĂ©cision de mes parents. Nous vivions une vie de catholiques pratiquants et jusqu’à l’âge de 26 ans, je n’ai jamais manquĂ© la messe du dimanche en plus de participer Ă  un très grand nombre de cĂ©rĂ©monies religieuses que nous imposait la religion catholique. Remarque que je suis le premier Dupras depuis 1673, date oĂą mon ancĂŞtre français a immigrĂ© en Nouvelle-France, qui a fait plus qu’une 9ième annĂ©e scolaire. Je n’ai rĂ©alisĂ© cela que plus tard en pensant Ă  mes parents qui ont travaillĂ© durement afin de me permettre d’aller dans les meilleures Ă©coles. Quelle chance d’avoir de tels parents ! Mais je vais t’admettre que durant tout ce temps de mon Ă©ducation, incluant celui de Polytechnique qui a suivi, je ne connaissais presque rien du monde et des problèmes qui y existaient. On ne faisait que m’inculquer des valeurs profondes sur la vie et je pense que ce sont elles qui m’ont guidĂ© dans ma vie Ă  ce jour.

J’ai obtenu mon diplôme de Polytechnique en 1955, mais ce n’est qu’en 1967 que mes yeux se sont ouverts sur le monde, même si j’avais fait quelques voyages à l’étranger avant cette date (France, Mexique, Cuba, USA). L’Expo 67 à Montréal, que j’ai visité plus de 55 fois, a attisé ma curiosité, mon intérêt, mon désir de connaître les pays et les cultures du monde et m’a transformé. Je suis devenu affamé pour tout voir et tout comprendre. Depuis, j’ai visité plus de 85 pays. Pendant ce temps, j’ai développé un intérêt particulier pour la politique: locale, provinciale et nationale. Je me suis engagé profondément. Ce fut ma vie de 20 à 55 ans. Vers 1975, j’ai eu la chance d’obtenir un contrat en Algérie. Il a été un point tournant important de ma vie. Il m’a amené plus de 35 fois en Algérie et dans les pays voisins du Maghreb et de l’Europe. Ces voyages et ces rencontres ont contribué à mon développement personnel, à mon ouverture d’esprit en me mettant en contact avec des sujets que je ne connaissais absolument pas, tels: le monde arabe, les Kabyles, la politique de ces régions, le mode de vie de ces peuples, leurs relations avec les autres pays du monde, la religion musulmane, etc… Quel apport incroyable à ma culture, à mes connaissances, à mon jugement et à mes appréciations! J’étais une antenne. Je captais tout et ce nouveau bagage de connaissances s’ajoutait à mes valeurs acquises lors de ma jeunesse, à mes expériences découlant de mes actions politiques dans mon pays et aux lectures que l’ensemble m’inspirait. Je suis devenu ce que je suis à cause de tout cela.

Mansour: J’avais Ă  peine commencĂ© mes Ă©tudes secondaires lorsque la guerre de libĂ©rationa Ă©tĂ© lancĂ©e. J’ai profitĂ© notamment de l’Ă©ducation de mon frère aĂ®nĂ©, qui avait dĂ©jĂ  passĂ© plus d’une dĂ©cennie Ă  lutter contre le colonialisme français, mais l’avait fait non pas au nom d’Allah et du prophète Mohammed, mais au nom des principes de la rĂ©volution française. C’est Ă  travers lui que j’ai connu les pensĂ©es des Voltaires, Rousseaux, Diderot et Emile Zola. Je te parle de tout cela car je me rends compte aujourd’hui qu’en fin de compte je n’ai jamais Ă©tĂ© en rĂ©alitĂ© un AlgĂ©rien comme tous les autres. Je suis un hybride des cultures arabe-islamique-berbère-francaise. Et c’est peut-ĂŞtre pour cela que je ne me sens jamais bien dans ma peau.

Claude: Peut-être, mais je crois que ce sont sur des questions de principes que l’on n’est pas bien dans sa peau. Notre être réagit vivement à des notions qui sont contraires à ce qu’il a appris.

Mansour: MalgrĂ© tous les doutes que j’ai concernant mes propres valeurs, je continue tout de mĂŞme Ă  croire qu’il ne faut jamais arrĂŞter de lutter contre tout ce qui nous parait injuste, qu’il soit local, rĂ©gional, national ou international. A l’heure oĂą je t’Ă©cris ce message j’essaie de rĂ©diger un article assez provocateur concernant l’avenir du mouvement des aarchs en Kabylie et de la nation algĂ©rienne toute entière. Je te ferai parvenir le texte de ce document dans quelques jours j’espère. Je veux continuer Ă  croire Ă  une nation algĂ©rienne une et indivisible mais pluriculturelle et dĂ©mocratique, mais je t’avoue que si je dois choisir entre une AlgĂ©rie arabo musulmane exclusive et la dislocation de cette nation pour laquelle nous avons dĂ©jĂ  tant versĂ© de sang, je choisirai sans hĂ©sitation la deuxième solution. Je suis avant tout Kabyle et je le resterai le reste de ma vie.

Claude: A mon avis, il ne faut pas douter de soit. Mieux vaut foncer, dire ce qui doit être dit, se réajuster si nécessaire mais faire ce que dois. On ne peut vivre heureux autrement! Je t’encourage à aller au bout de tes forces pour ce que tu penses tout en comprenant qu’une bataille se doit d’être gagnée et qu’il faut toujours user d’une bonne stratégie pour faire valoir et reconnaître ses idées. C’est le résultat qui compte. Et il vient à celui qui sait le planifier et est capable d’attendre…

Mansour: Lors ma dernière conversation avec notre ami Ahcène, j’ai eu l’impression que tu tiens toujours Ă  ton voyage en AlgĂ©rie. La vĂ©ritĂ©, c’est que je ne peux pas te donner de conseils Ă  partir de Washington. Apparemment la situation en Kabylie semble calme. Mais il ne faut pas oublier que le mois de mai est encore devant nous. Ces Ă©lections lĂ©gislatives, auxquelles Bouteflika tient tellement, risquent d’embraser non seulement la Kabylie mais peut ĂŞtre mĂŞme tout le pays. Nous sommes aujourd’hui devant la mĂŞme situation qu’en 1988. Le peuple algĂ©rien en a raz le bol, comme on dit, de sa situation. Il suffit d’une petite Ă©tincelle pour que tout le pays s’enflamme.

Claude: Oui, j’aimerais bien aller en Algérie cette année. Que ce soit en mai ou en octobre, peu importe. Je compte sur vous pour me conseiller quant au temps!

Mansour: Concernant le Moyen-orient et comme je le prĂ©voyais depuis le dĂ©but de cette nouvelle crise, l’administration amĂ©ricaine s’est une fois de plus pliĂ©e devant les diktats IsraĂ©liens. Il y aura peut-ĂŞtre un semblant de cessez-le-feu ou plutĂ´t un retrait symbolique des forces de rĂ©pression d’IsraĂ«l de la rive gauche du Jourdan, mais il n’y aura aucune garantie que ces mĂŞmes forces reviennent dans les semaines ou les mois a venir. Powell a cĂ©dĂ© Ă  toutes les revendications de Sharon, mĂŞme Ă  la nĂ©cessitĂ© d’organiser une confĂ©rence soi-disant rĂ©gionale pour Ă©liminer, une bonne fois pour toute, Yasser Arafat de tout dialogue avec IsraĂ«l. «But this is simply a pie in the sky». En dehors des Syriens et des Libanais qui ont encore des problèmes d’occupation israĂ©lienne aucun autre pays arabe n’a ce problème. Une fois de plus la diplomatie amĂ©ricaine essaie de trouver une nouvelle feuille de vigne derrière laquelle les autoritĂ©s israĂ©liennes pourraient se cacher pour refuser de reconnaĂ®tre qu’elles occupent des territoires qui ne lui appartiennent pas. Mais cette stratĂ©gie ne verra pas le jour. Aucun pays arabe n’acceptera de participer Ă  une telle confĂ©rence visant particulièrement l’Ă©limination du reprĂ©sentant Ă©lu des Palestiniens.

A la fin de cette semaine, Powell reviendra du Moyen-orient avec les mains vides, et humiliĂ© par son propre gouvernement. Je me demande si Powell ne sera pas tentĂ© de dĂ©poser sa dĂ©mission après ce voyage catastrophique pour lui. Avant de partir, il avait l’appui inconditionnel de Bush junior. Pendant tout son pĂ©riple au Moyen-orient il a Ă©tĂ© obligĂ© de changer Ă  maintes reprises ses positions pour reflĂ©ter les derniers sondages de la presse et de l’opinion publique prĂ©parĂ©s par la Maison Blanche. En tous les cas une chose est maintenant certaine, jamais l’AmĂ©rique ne pourra ĂŞtre un mĂ©diateur indĂ©pendant dans la crise israĂ©lo palestinien et qu’Ă  travers cela le monde arabe ne permettra jamais Ă  Bush junior de monter une offensive militaire pour dĂ©boulonner Saddam Hussein. MĂŞme l’Arabie saoudite va commencer Ă  se rĂ©volter contre l’attitude amĂ©ricaine vis-Ă -vis de l’Irak. VoilĂ  le rĂ©sultat diplomatique amĂ©ricain du fiasco de cette mission de Powell au Moyen-orient.

Claude: Oui, je te donne raison. Les USA ne pourront jamais être les médiateurs de ce conflit. Après avoir élevé la voix pour montrer son autorité, Ti-Bush se ridiculise en affirmant que Sharon est un apôtre de la paix! Cette affirmation m’a fait sursauter ! Quelle sottise ! Quelle fausseté ! Quelle propagande ! Powell devient un pauvre homme qui ne croit absolument pas dans la démarche et les «somersaults» que lui impose son président. Comme toi, je pense qu’il devrait démissionner immédiatement et confirmer ainsi, ce que le monde entier pense déjà de toute façon, que les USA n’agissent pas impartialement dans ce conflit. Powell a perdu la face comme pas un et n’a pu cacher son amère déception à la fin de son voyage. Peut-il vraiment demeurer en poste?

Mansour: Pour ce qui est des rĂ©gimes arabes fantoches, je crois que nous en avons assez discutĂ© dans le passĂ©. Mais je perds confiance dans l’avenir de cette rĂ©gion du globe car je ne vois pas d’autres solutions que les rĂ©gimes qui les gouvernent. Je continue Ă  espĂ©rer que les transformations vĂ©cues ces derniers temps en AmĂ©rique latine pourraient un jour se reproduire dans cette rĂ©gion de la mĂ©diterranĂ©e. Mais je ne suis pas très optimiste. Il y a une très grande rĂ©volution culturelle Ă  rĂ©aliser dans cette rĂ©gion avant d’être en mesure de croire que des dĂ©mocraties vivantes peuvent prendre racine dans cette rĂ©gion. Il suffit de voir les cauchemars que vit l’AlgĂ©rie depuis plus de 10 ans pour se rendre compte du chemin qui reste Ă  faire par toutes ces sociĂ©tĂ©s arabes avant de se prendre en charge et de rentrer enfin dans le monde moderne.

Si on considère que l’AlgĂ©rie est un pays arabo musulman de culture (ce qui n’est pas entièrement vrai, du moins en Kabylie) et si on compare les relations centenaires que l’AlgĂ©rie a toujours eu avec l’Europe en particulier, mĂŞme du temps des Turks, avec les relations Ă©phĂ©mères que le reste du monde arabe a eues avec cette civilisation occidentale, on ne peut qu’être très pessimiste concernant cette rĂ©gion du monde. MalgrĂ© toutes les attaches commerciales et culturelles que l’AlgĂ©rie a eues avec le monde occidental depuis des siècles, l’AlgĂ©rie d’aujourd’hui est très loin de se dĂ©barrasser du système politique ancestral des pĂ©riodes glorieuses de l’empire musulman. Alors comment peut-on, aujourd’hui, espĂ©rer que les Égyptiens ou les Jordaniens, sans parler des Syriens ou des Irakiens puissent avoir une chance de crĂ©er des sociĂ©tĂ©s de droit, de justice pour tous, et surtout de dĂ©mocratie. Cela ce fera un jour, il n’y a aucun doute a cela, mais je me demande si cela se fera de mon temps du moins.

Claude: Au moins, tu affirmes qu’il n’y a pas de doute que ces changements importants arriveront. Je suis en accord avec toi et je crois aussi qu’ils se réaliseront plus vite que nous pensons. Je vois dans l’événement du 11/9 une situation qui non seulement soulève le peuple de chacun de ces pays mais leur fait réaliser que leur gouvernement n’est pas démocratique. Ils voudront faire quelque chose pour le changer. Toutes les actions qui arrivent sont si importantes et fortes que les réactions seront à la même hauteur. Nous allons vivre, je crois, des moments graves et importants pour les pays arabes et nous allons être témoins de changements importants et bénéfiques pour ces pays.

Mansour: Je n’ai jamais dit que je dĂ©testais le peuple amĂ©ricain, loin de cela. La preuve, J’ai mariĂ© une amĂ©ricaine au moment ou j’Ă©tais le plus militant dans ma vie. Il ne faut jamais confondre les peuples avec ceux qui les gouvernent. Tout ce que je voulais te montrer du doigt, c’est qu’on le veuille ou non l’AmĂ©rique d’aujourd’hui se comporte comme l’empire de Rome du temps de sa gloire. Je ne suis pas le seul Ă  affirmer cette rĂ©alitĂ©. Le gĂ©nĂ©ral De Gaulle, qui aurait pu facilement ĂŞtre cataloguĂ© comme un rĂ©publicain d’extrĂŞme-droite aux USA, a eu le courage d’expliquer et de dĂ©noncer les intentions hĂ©gĂ©monistes amĂ©ricaines dès le dĂ©but de son retour au pouvoir en France. Et comme il le disait lui mĂŞme en 1962, il Ă©tait tout Ă  fait naturel que l’AmĂ©rique veuille asseoir son hĂ©gĂ©monie sur tout le monde soi-disant libre de l’Ă©poque. Mais De Gaulle s’Ă©tait insurgĂ© contre les tentatives amĂ©ricaines sur le continent europĂ©en en gĂ©nĂ©ral et sur la France en particulier.

A chaque fois qu’un pays d’AmĂ©rique latine, par exemple, essaie de se soustraire Ă  cette hĂ©gĂ©monie amĂ©ricaine, l’administration amĂ©ricaine, qu’elle soit dĂ©mocrate ou rĂ©publicaine, fait de son mieux pour ramener la soi-disant brebis galeuse dans le troupeau amĂ©ricain. Regarde toute simplement le comportement de l’administration amĂ©ricaine vis-Ă -vis du dernier coup d’Ă©tat militaire contre le rĂ©gime dĂ»ment Ă©lu du Venezuela. Quelques heures seulement après le coup d’Ă©tat le porte-parole de la Maison Blanche n’a rien trouvĂ© de mieux que de justifier le coup d’Ă©tat qui Ă©tait de toute Ă©vidence anti-constitutionnel. Apparemment la dĂ©mocratie n’a de valeur que quand elle sert les intĂ©rĂŞts privĂ©s de l’oncle Sam. Mais ce que je trouve de plus grave c’est la rĂ©action de la presse amĂ©ricaine, Ă©crite et parlĂ©e. Tous les mass media, Ă  commencer par CNN, ont prĂ©sentĂ© ce coup d’Ă©tat comme une dĂ©livrance du peuple vĂ©nĂ©zuĂ©lien. Jamais ils n’ont parlĂ© de coup d’Ă©tat. Mais 48 heures après, sous pression probablement des autres pays de l’AmĂ©rique latine, le coup d’Ă©tat s’est Ă©vaporĂ©. Qu’il ait rĂ©ussi ou Ă©chouĂ©, je suis sĂ»r que les peuples de l’AmĂ©rique latine ont tirĂ© une conclusion que l’AmĂ©rique n’a pas changĂ© de tactiques ni d’objectifs vis-Ă -vis leur continent. Ce n’est pas un hasard si le dernier coup d’Ă©tat manquĂ© au Venezuela ressemblait au coup d’Ă©tat de Pinochet au Chili. Tout comme lĂ  en 1975, la CIA a organisĂ© des grèves soi-disant populaires dans le secteur des hydrocarbures au Venezuela. Ensuite elle a choisi ce moment pour autoriser les membres des forces de sĂ©curitĂ© vĂ©nĂ©zuĂ©liennes, sous son contrĂ´le, Ă  prendre le pouvoir et s’arrĂŞter le prĂ©sident Ă©lu par le peuple et installer un dirigeant fantoche de l’extrĂŞme-droite qui serait au service des intĂ©rĂŞts amĂ©ricains. Pour une fois, je tire le chapeau Ă  tous chefs d’Ă©tat d’AmĂ©rique latine qui se sont opposĂ©s ouvertement Ă  la nouvelle mascarade amĂ©ricaine dans leur rĂ©gion. Je crois que ce coup d’Ă©tat manquĂ© au Venezuela fera rĂ©flĂ©chir la Maison Blanche en rapport avec ses idĂ©es de manipulations futures sur ce continent. Si seulement le reste du monde pouvait suivre l’exemple de l’AmĂ©rique latine. Est-ce le peuple amĂ©ricain qui est derrière cette folie de la Maison Blanche au Venezuela ? Certainement pas. Mais ce sont tous les AmĂ©ricains qui sont vus par les millions de latinos comme les «gringos» du nord qui n’ont rien appris de l’histoire et qui continuent Ă  se comporter contre leurs intĂ©rĂŞts.

Claude: Je sais que tu n’es pas un anti-peuple américain. Il est clair que tu n’aimes pas les politiques du gouvernement américain et que tu lui en mets pas mal sur le dos. Quant à moi, je pense que cela dépend de l’administration en place et qu’il ne faut pas juger les USA comme s’ils étaient toujours une influence négative sur la planète et le blâmer de tous les péchés d’Israël ! Avec Clinton, on ne connaissait pas ces dérapages en politique internationale. Et si Clinton était encore là, je crois que l’on ne vivrait pas ce que nous vivons actuellement, même après le 11/9. Quant au Venezuela, j’ai été très heureux de constater que tous les pays d’Amérique latine, même ceux qui n’aiment pas Chavez, ont immédiatement dénoncé le coup d’état et réclamé son retour. Les USA ont à nouveau perdu la face (décidément ti-Bush n’est pas fort). Personnellement, je vois, dans tout cela, l’influence de Fidel Castro. Il a vite compris que la prise de pouvoir par les intérêts capitalistes serait au détriment de toute la région. Je crois qu’il a su influencer indirectement le peuple vénézuélien. Peut-être que je fabule, mais pour moi il est clair que ce pauvre peuple a apprécié la visite récente de Fidel et compris les sens des accolades chaleureuses qu’il a accordées à Chavez. Je ne serais pas surpris que ces gestes aient été l’élément-motivateur de la révolte qui a ramené Chavez au pouvoir.

Mansour: Comme d’habitude mes messages ne sont pas structurĂ©s comme je l’aurais souhaitĂ©, mais je te dis ce que je pense au moment mĂŞme ou je rĂ©dige mon message. Je n’essaie pas d’Ă©crire des pamphlets Ă  l’acadĂ©mie française des lettres. J’essaie de dialoguer avec toi aussi franchement que possible.

Claude: J’ai toujours apprécié ta spontanéité et ta sincérité. Il est vrai que nous pourrions échanger des messages plus travaillés et dans un meilleur français, mais ce qui compte c’est le fond de nos pensées, la spontanéité permettant de la révéler. À bientôt et salutations amicales.