Les larmes du clown


Mimile,  je vais vous dire, il aurait très bien pu être cocher, comme son père.

 

Après tout, pourquoi pas ? Il faut reconnaĂ®tre que son « vieux » avait fière allure quand il remontait le boulevard de la Madeleine, perchĂ© sur son fiacre aux armes de la « Compagnie GĂ©nĂ©rale de Paris ». Le haut de forme bien ajustĂ© sur le crâne, la barbe finement taillĂ©e, la livrĂ©e sans un faux pli, il Ă©tait fier comme Artaban. Il faut dire aussi qu’à l’époque la « Compagnie », c’était une confrĂ©rie. Et son fondateur n’était pas n’importe qui : l’empereur NapolĂ©on III en personne. Excusez du peu ! D’accord, elle ne s’appelait plus « ImpĂ©riale », en ce dĂ©but de vingtième siècle. Mais tout de mĂŞme elle en imposait Ă  tout le menu fretin qui galĂ©rait pour tenter de lui faire concurrence. Deux voitures par ci, dix voitures par lĂ . Les autres ne faisaient pas le poids. Mimile le savait bien. C’était aussi pour cela qu’il Ă©tait fier de son père, de son bel uniforme, de sa prestance. Il savait qu’il avait dĂ» passer un examen avant de pouvoir conduire un fiacre dans la joyeuse pagaille des rues et des avenues de la capitale. Avec Ă  la clef un beau livret, conservĂ© Ă  la PrĂ©fecture de police, s’il vous plait. Ça n’était pas donnĂ© Ă  tout le monde, pensait-il. D’ailleurs ses copains de la communale de la rue du Mont-Cenis pensaient la mĂŞme chose : « faut reconnaĂ®tre que c’est quelqu’un ton daron ». C’est tout dire !

 

Alors, le moment venu, bien sĂ»r, après quelques annĂ©es de petits boulots et une tentative peu concluante d’apprentissage chez un menuisier de la rue de Belleville il s’était bien dĂ©cidĂ© Ă  rejoindre, lui aussi, la fameuse « confrĂ©rie », Ă  la grande satisfaction de son père. Seulement voilĂ , d’autres envies s’étaient mises Ă  lui trotter dans la tĂŞte. Des envies nĂ©es tout d’un coup d’une dĂ©couverte. Que dis-je, une dĂ©couverte ? Un coup de foudre, un Ă©blouissement, une rĂ©vĂ©lation ! La rĂ©vĂ©lation du cirque ! Ce miracle avait eu lieu un dimanche après-midi. Il devait avoir quinze ou seize ans lorsque ses parents l’avait emmenĂ© au Cirque MĂ©drano, boulevard Rochechouart , Ă  Montmartre. Un cirque en « dur », crĂ©Ă© une dizaine d’annĂ©es plus tĂ´t par un espagnol au prĂ©nom de chef indien : GĂ©ronimo. (Ne cherchez pas le fameux bâtiment en rotonde : les bulldozers sont, hĂ©las, passĂ©s par lĂ  dans les annĂ©es soixante). Et, ce dimanche-lĂ , il en avait pris plein les yeux ! Plein les yeux et plein la tĂŞte ! De lumières, de musique, de rires, de frissons, de vertiges, d’enthousiasme… Il en Ă©tait ressorti bouleversĂ©, subjuguĂ©, converti. Il avait dĂ©couvert ce qui allait devenir sa vie, sa « confrĂ©rie » Ă  lui : la « Piste »Â ! Non, dĂ©cidĂ©ment, il ne serait pas cocher. Adieu  livrĂ©e et haut de forme. Une tout autre tenue l’attendait, moins imposante, peut-ĂŞtre, mais tellement plus originale.

 

Et c’est lĂ  qu’il convient de lui tirer le chapeau Ă  son « vieux », car, dès le dĂ©but et malgrĂ© toute l’envie qu’il avait de voir son fils intĂ©grer la prestigieuse Compagnie GĂ©nĂ©rale de Paris, il n’avait aucunement cherchĂ© Ă  lui mettre les bâtons dans les roues. Bien au contraire. Le mĂ©tier de cocher avait cela de bon qu’il favorisait presque quotidiennement, au   hasard  des courses, des   occasions  de  contacts  dans  tous  les milieux. Or c’est ainsi qu’à deux ou trois reprises, stationnant en fin de soirĂ©e du cĂ´tĂ© de la place Pigalle, il avait pris en charge le mĂŞme client : un grand type au profil de torĂ©ador, yeux sombres et cheveux noirs gominĂ©s, mais toujours affable et souriant, qui ne manquait jamais de bavarder quelques instants au moment de payer sa course, une fois arrivĂ© Ă  son domicile dans le quartier du Parc Monceau.  Il dĂ©couvrit qu’il Ă©tait trapĂ©ziste Ă  MĂ©drano dans le cĂ©lèbre groupe des « Six Gomeras ». L’occasion Ă©tait trop belle. Il s’enhardit Ă  lui rĂ©vĂ©ler la passion de son fils pour le monde du cirque et son envie d’y faire carrière. Et ce fut le miracle. Loin de tourner les talons en se fendant d’une banalitĂ©, le « torĂ©ador », arborant un large sourire, fouilla dans son portefeuille pour en extraire une carte de visite qu’il lui tendit.

 

– C’est merveilleux, Ă  l’âge de votre fils, de s’être dĂ©couvert une passion. Ce n’est pas si courant que ça, croyez moi. Dites lui donc de passer dimanche prochain après la reprĂ©sentation de la matinĂ©e. Qu’il se prĂ©sente Ă  l’entrĂ©e des artistes et montre ma carte au concierge. Il lui expliquera oĂą me trouver.

 

Il est facile d’imaginer la joie de Mimile, battant des mains et sautant sur place ! Inutile de dire qu’il avait une bonne heure d’avance le dimanche suivant quand il s’est prĂ©sentĂ© devant la loge du concierge Ă  l’entrĂ©e des artistes. Il avait mis son plus beau costume (tournure de style bien sĂ»r : il n’en avait qu’un, taillĂ© sur mesures dès la fin de sa croissance dans l’atelier exigu de Jacob Silberstein, près du MarchĂ© Saint Pierre au pied de la « Butte »). Il avait les mains moites et dansait d’un pied sur l’autre. Les bruits du spectacle arrivaient jusqu’à lui. Il entendit, soulagĂ©, le tintamarre du  final, le dĂ©chaĂ®nement de l’orchestre accompagnant la sacro-sainte « Parade », les explosions de joie du public, les rappels, les « bis » des musiciens. Et puis le brouhaha des coulisses, une fois refermĂ© le gros rideau de la piste. Le concierge lui fit signe d’attendre encore un peu. Un long quart d’heure passa. Et enfin la dĂ©livrance :

 

– Tu peux y aller, petit. C’est la porte 47 au fond du premier couloir.

 

Il se mĂŞla avec ivresse Ă  la foule des artistes et du personnel qui allaient et venaient en s’interpellant : musiciens, Ă©cuyères, clowns…mais aussi rĂ©gisseurs, garçons de piste, accessoiristes…Devant la porte 47 ; il retint son souffle avant de frapper. Plusieurs voix crièrent entrez ! La loge en question Ă©tait en fait immense, avec une batterie de tables de maquillages, une sĂ©rie de paravents d’habillage, des enfilades de barres portant des cintres. Les « Six Gomeras » se changeaient pour la pause avant la reprise de la soirĂ©e. Il repĂ©ra immĂ©diatement le client de son père : il dĂ©passait d’une tĂŞte le reste de la bande. Il Ă©tait charpentĂ© comme un athlète. Mimile devait apprendre plus tard qu’il Ă©tait l’un des « porteurs » du groupe, celui qui se pend par les jambes au trapèze et dont le rĂ´le est de rĂ©cupĂ©rer le « voltigeur » en le saisissant par les poignets. Lui aussi le remarqua et son profil d’aigle s’éclaira immĂ©diatement d’un sourire qui eut raison du trac de son visiteur.

 

– Ah, te voilĂ  fiston ! Je parie que tu es le fils de mon cocher prĂ©fĂ©ré !

 

La glace était rompue. Mimile abandonna sa main à la poigne rugueuse et légèrement adhérente du trapéziste.

 

– Alors, comme ça, t’as envie de venir chez nous ? Je veux dire dans la grande famille du cirque ?

 

– Ben, oui. Ça me plairait bien.

 

– Et tu veux faire quoi au juste ?

 

– J’sais pas trop, M’sieur. Clown, peut-ĂŞtre. J’y ai souvent pensĂ©. Ou bien alors, trapĂ©ziste comme vous.

 

– Pourquoi pas. Mais dis-toi bien que dans tous les cas, il te faudra d’abord apprendre et apprendre encore, bref t’entraĂ®ner dur en partant de zĂ©ro. Et que ça va ĂŞtre long, très long. C’est le seul moyen : commencer au bas de l’échelle, t’immerger dans notre monde, voir ce qui t’attire le plus, laisser Ă©clore tes propres talents. Tu en as forcĂ©ment. Car, de toute façon, quel que soit « l’emploi » que tu choisiras, et c’est vrai aussi pour celui de clown, tu devras acquĂ©rir un maximum de techniques. Et ça, dans tous les domaines. Elles te permettront de construire ton personnage, ton rĂ©pertoire, de marquer ton originalitĂ©, ce qu’on appelle d’un mot un peu pĂ©dant : ton « vocabulaire de cirque ». Jouer de plusieurs instruments, par exemple. Mais l’une des premières choses Ă  faire, figure-toi, sera de te battre avec la gravitĂ©. Tu sais ce que c’est que la « gravitĂ© »Â ?

 

– Oui, M’sieur. C’est ce qui nous fait tomber par terre !

 

– Très juste. Eh bien, tu devras par exemple jouer les Ă©quilibristes. Une grosse boule, ou une planche posĂ©e sur un cylindre de bois suffisent pour commencer. De mĂŞme tu devras apprendre Ă  jongler avec des balles ou des massues: deux, puis trois, puis quatre…Dans ce dernier cas tu pourras mĂŞme t’entraĂ®ner chez toi le dimanche ! Mais pour ce qui est de la boule, rassure-toi : au dĂ©but on bloque ses mouvements  à l’aide d’un vieux pneu et puis ensuite on la coince entre deux rails ou deux tapis. Pareil pour le cylindre : tu commenceras avec un truc (une barre, n’importe quoi) pour t’appuyer ou te rattraper vers l’avant. Et ce sera la mĂŞme chose pour l’équilibre sur un fil. Tu commenceras Ă  50 cm du sol, avant de monter Ă  un mètre. Ça te permettra d’acquĂ©rir le rĂ©flexe de sauter sur le cĂ´tĂ© en cas de dĂ©sĂ©quilibre. Sans compter que l’on dĂ©bute toujours avec un « tuteur », un bambou par exemple, qui fournit un troisième appui au sol.

 

Mimile buvait littéralement les paroles de son interlocuteur. Il était sur un petit nuage. Il se voyait déjà sur la piste, sous la lumière des projecteurs, le public retenant son souffle. Il lui fallut, pourtant, redescendre sur terre. Le trapéziste l’observait en souriant

 

– Pour commencer, fiston, si tu en es d’accord, bien sĂ»r, je te propose, comme je te le disais, de te plonger dans l’ambiance, de te mĂŞler Ă  la troupe, de regarder, d’écouter, d’admirer…Et  pour  cela, l’une  des  meilleures  solutions, crois moi, c’est d’accepter pendant plusieurs mois de faire tous les petits boulots que le public ne voit pas, ou très peu, mais sans lesquels le spectacle ne pourrait pas avoir lieu. Il nous manque justement un employĂ© dans l’équipe de ces auxiliaires qui interviennent dans tous les domaines : entretien de la piste, manutentions, mise en place et rangement des accessoires, prĂ©paration des entrĂ©es en scène…Et j’en passe. C’est la meilleure des Ă©coles pour s’imprĂ©gner de la magie du mĂ©tier et pour apprendre. Si ça te tente ?

 

– Et comment, M’sieur, que ça me tente !

 

– Dans ce cas, suis moi. Je vais te prĂ©senter au responsable du personnel.

 

 

*

 

*                      *

 

 

C’est donc ainsi que tout a commencĂ©. Mimile plongea dans le vivier du Cirque avec enthousiasme et des projets plein la tĂŞte. Sa gentillesse, son application et son entrain firent le reste. Bref, il n’eut aucun mal Ă  se faire adopter. Comme le lui avait conseillĂ© son ami le trapĂ©ziste, il se fixa pour but de construire son personnage, son vocabulaire de cirque. En 1914, il avait vingt ans. Ses rĂŞves furent stoppĂ©s net. Mais le miracle se produisit : il traversa les quatre annĂ©es d’épreuves et d’horreurs de la Grande Guerre sans une Ă©gratignure. La paix revenue, il rĂ©intĂ©gra le bercail de MĂ©drano. Les circonstances Ă©taient propices : les parisiens avaient une envie folle d’oublier les annĂ©es noires, de tirer un trait, de rire, de se distraire. Mimile s’était trouvĂ© un partenaire de son âge, « Coco », le benjamin de l’équipe des « Six Gomeras », qui, blessĂ© en 18 lors de la bataille de la Marne, avait dĂ» renoncer aux exercices de voltige. L’entente fut immĂ©diate car les deux compères Ă©taient complĂ©mentaires : Coco fut le « le Clown blanc » et Mimile « l’Auguste ». Le directeur leur mit le pied Ă  l’étrier en leur confiant des « entrĂ©es », destinĂ©es Ă  servir, si nĂ©cessaire, d’intermèdes  entre deux numĂ©ros.

 

Il faut dire aussi qu’ils étaient à bonne école. C’était la grande époque d’un trio familial vedette, les Fratellini, que la presse et la radio ont immortalisés et dont le meneur de jeu était François. Pour Mimile, il fut plus qu’un maître, un véritable dieu. Ancien écuyer de voltige, il avait gardé une prestance extraordinaire, dans son habit lumineux de clown ; avec un maquillage très épuré : un masque blanc de Pierrot lunaire, éclairé seulement par quelques taches de couleur. Mais c’était par-dessus le marché un clown gai, chaleureux qui personnifiait la gentillesse, ce qui contribuait beaucoup à son succès, et à son aura.

 

Mimile suivit donc sa trace et puis, petit Ă  petit, les annĂ©es passant, formant avec son partenaire une Ă©quipe solide et complice, il devint l’un des artistes attitrĂ©s de la maison, figurant  en  bonne place  dans  le  programme, encouragé  Ă   prĂ©senter des prestations de plus en plus Ă©laborĂ©es, de plus en plus originales, fidĂ©lisant un public de « fans », comme on ne disait pas encore Ă  l’époque. Ce fut alors qu’il rencontra Yvette. C’était en 1930. Sur leur acte de mariage Ă  la mairie du 18ème arrondissement, Mimile a indiqué : « artiste clown ». Et Yvette : « artiste lyrique ». En fait d’artiste lyrique, la pauvre courrait les cachetons dans les salles de cafĂ©-concert des Grands Boulevards. Autant dire, la crise Ă©conomique de 1929 Ă©tant de plus passĂ©e par lĂ , que  le couple ne roulait pas sur l’or et que leur vie au quotidien, week-ends compris, Ă  l’exception de la pause bienfaisante du matin, Ă©tait hachĂ©e menue par les rĂ©pĂ©titions et les sĂ©ances pour l’un, et par les passages en scène pour l’autre. Aussi, lorsque leur petite Aline vint au monde l’annĂ©e suivante, le constat qu’ils furent bien obligĂ©s de faire fut un crève-cĹ“ur : ils durent admettre qu’ils Ă©taient dans l’impossibilitĂ© de s’occuper de leur  bĂ©bĂ©, de  trouver  le temps  de  jouer pleinement  leur  rĂ´le  de  père  et  de mère, comme avaient le bonheur de le faire les couples qu’ils croisaient dans la cage d’escalier de leur immeuble de la rue Lepic. Ou bien, de temps en temps, dans les allĂ©es du square Saint-Pierre au pied du SacrĂ©-CĹ“ur, lors de leurs rares balades les jours de relâche. Ils se rĂ©solurent donc, la mort dans l’âme, Ă  mettre Aline en nourrice chez une proche cousine de Mimile, au fin fond du bocage normand, du cĂ´tĂ© de Saint-LĂ´.

 

Et ce fut donc ainsi que, malgré tout, la vie d’artiste continua, dans le tourbillon des matinées et des soirées. Au milieu des rires et des flonflons. Porté par les cris et les applaudissements venus des gradins, l’ivresse de la communion avec le public, l’excitation de l’entrée en piste dans la tache éblouissante du projecteur, le déchaînement des cuivres de l’orchestre. Et puis la sortie sur un petit nuage quand la foule en réclame encore et que les poulbots des premiers rangs trépignent et crient à qui mieux mieux. Sans oublier le sourire amical et complice des copains du numéro suivant  qui attendent derrière le grand rideau rouge des coulisses.

 

Quand l’absence du bĂ©bĂ© ne le taraudait pas trop, Mimile se sentait heureux. Oui, vraiment très heureux. Trop, peut-ĂŞtre ? Allez savoir ! Ça, c’est le genre de truc que sont capables de dire les maniaques de la philosophie Ă  cinq balles. Ce qui est sĂ»r, hĂ©las, c’est que le beau rĂŞve bascula un lundi matin, sans crier gare, sans faire de bruit. Presque en catimini : un simple tĂ©lĂ©gramme rĂ©ceptionnĂ© par la mère Piquemard, la concierge, et qu’elle tend au passage après avoir donnĂ© la porte. Elle a l’œil inquisiteur, on sent qu’elle aimerait bien savoir. Alors Mimile sursaute, prend le petit imprimĂ© bleu, remercie d’un signe de tĂŞte et le fourre dans sa poche, en grimaçant un de ses cĂ©lèbres « sourires de piste » qu’il sait si bien figer dans la salle de maquillage Ă  grands renforts de poudre sèche blanche et de fard gras. Mais, pour le coup, plus question de le figer. Il est beaucoup trop inquiet. Alors il monte l’escalier quatre Ă  quatre. Un tour de clef, la porte ouverte brutalement et sitĂ´t refermĂ©e. Le papier bleu qu’on dĂ©chire, la petite bande blanche imprimĂ©e de quelques mots qui vous laissent incrĂ©dule mais vous poignardent, les jambes qui ne vous portent plus, la chaise sur laquelle on se laisse tomber.

 

Soyez courageux. STOP. Votre petite Aline décédée cette nuit. STOP. Méningite foudroyante. STOP. Venir au plus vite. STOP. 

 

                        Mimile fut à deux doigts de s’écrouler sur la moquette du vestibule. Les murs dansaient autour de lui. Ce genre de drame avait beau faire partie des angoisses des parents de cette époque-là, il n’y avait jamais songé. Son enfant venait d’être emporté par une méningite de type méningocoque, une forme particulièrement redoutable dans la mesure où le diagnostic doit être établi très rapidement et le vaccin adapté administré dans la foulée, afin d’éviter que le passage des microbes dans le tissu nerveux, puis dans le sang, ne provoque la septicémie fatale.

La suite fut un calvaire. Annoncer la terrible nouvelle Ă  Yvette, la rĂ©cupĂ©rer au fond de son dĂ©sespoir, trouver la force nĂ©cessaire pour prendre la situation en main, informer la direction de « MĂ©drano », se prĂ©cipiter Ă  la gare Saint-Lazare afin de prendre le premier train en partance pour Saint-LĂ´, serrĂ©s l’un contre l’autre dans une voiture de troisième classe…

 

Le reste est facile Ă  imaginer. La bruine normande enchâssĂ©e, tenace, entre les arbres dĂ©nudĂ©s du petit cimetière, derrière le chevet de l’église paroissiale du 18ème siècle, les proches et les villageois (châles et manteaux noirs, costumes de mariage ressortis pour la circonstance) qui dĂ©filent Ă  la queue leu leu pour embrasser Yvette recroquevillĂ©e sur elle-mĂŞme. Et puis le train qu’il faut reprendre très vite dĂ©s le lendemain, car le Cirque, lui, n’attend pas (Le fidèle Coco, le partenaire des premiers jours a meublĂ© l’absence comme il a pu, avec un dĂ©butant, mais la Direction s’impatiente). Et enfin la rue Lepic, sous le crachin elle aussi, pour tout arranger. Il fallut bien serrer les dents et « assurer » : pas question de louper la matinĂ©e du jeudi !

 

*

 

*                          *

 

Il est facile d’imaginer la scène. Ils sont programmĂ©s en seconde partie, juste avant les Ă©cuyères et après l’entrĂ©e en piste des « Six Gomeras », les trapĂ©zistes. Ils attendent leur tour, dissimulĂ©s derrière les plis du grand rideau des coulisses, Ă  l’aplomb de l’orchestre. Ils ne perdent rien des « Ho ! » et des « Ha ! » poussĂ©s par le public Ă  chaque fois qu’un porteur rĂ©cupĂ©re en plein vol son voltigeur. Coco est inquiet. Il a posĂ© sa main sur l’épaule de son partenaire qui garde les yeux baissĂ©s, jambes un peu Ă©cartĂ©es sur la sciure de la piste. « Ça va aller, mon pote, ça va aller. Un gros quart d’heure Ă  tenir. Si tu sens que tu vas flancher, tu me fais signe : je reprends la main et j’abrège ». Mimile hoche la tĂŞte sans un mot. Un souffle rauque, tout au plus : « merci, Coco ». Le triple saut pĂ©rilleux Ă  deux voltigeurs vient de clore la prestation des « Gomeras », sous la houle des cris et des applaudissements du public. Le grand rideau vient de s’ouvrir. Mimile, comme dans un rĂŞve, a le rĂ©flexe de s’écarter sur le cĂ´tĂ©. Il voit les « Gomeras » faire demi tour devant lui pour retourner saluer. Au moment oĂą ils s’engouffrent dans les coulisses, son ami, le plus grand du groupe, vient lui serrer très fort les Ă©paules. Alors Mimile lève enfin les yeux et s’accroche au regard de son mentor. Les applaudissements se sont calmĂ©s, l’orchestre a attaquĂ© la ritournelle qui annonce que le moment est venu des gags et des pirouettes. « Tu vas le faire, Mimile, tu vas le faire. Je ne te quitte pas des yeux. Pour une fois, d’une certaine façon, ce sera toi mon voltigeur. Tu ne tomberas pas. Je te le promets ». La  tache  éblouissante  du  projecteur  vient  les chercher.  Coco s’élance le premier, un gourdin en carton Ă  la main : « vous ĂŞtes lĂ , les petits enfants ? ». Et le dĂ©lire commence : « Ouiiiiiiii ! », hurlent les gamins en trĂ©pignant.

 

Mimile, alors, semble sortir d’un rêve. Il s’élance sur la piste, grimpé sur son gros ballon bleu semé d’étoiles d’or, vient buter comme prévu dans un tabouret qu’un accessoiriste a placé au bon endroit, tombe dans la sciure la tête la première, se rattrape à l’anse d’un seau posé sur une table, inonde ses immenses chaussures aux semelles béantes. Les mômes des premiers rangs crient de plus belle.

 

– Vous me faites honte, MĂ´sieur Mimile ! Vous ne tenez plus sur vos jambes.

 

– Ce n’est pas de ma faute, MĂ´sieur Coco, c’est de la faute Ă  mes chaussures.

 

– Et qu’est-ce qu’elles ont donc vos chaussures ?

 

– Ma concierge m’a dit que c’était des vraies pĂ©niches !

 

– Et alors, en voilĂ  une raison.

 

– C’est que je n’ai pas le pied marin !

 

Explosion de rires du public bon enfant de l’époque. Et voici la machine à peu près sur les rails. Les gags se succèdent, ponctués de coups de gourdins et de coups de pieds au fesses abondamment distribués par Coco, le clown blanc , Mimile, dans le rôle de l’auguste, alternant, comme il se doit, fous rires bruyants et  pleurnicheries, les deux ponctués  par les grimaces, sublimées par son maquillage, qu’il vient distribuer en bord de piste aux gamins qui battent des mains.

 

– MĂ´sieur Mimile, savez-vous quelle diffĂ©rence il y a entre une panthère, un chou-fleur et une belle-mère ?

 

– Ah ben ! Elle est duraille la question ! J’donne ma langue au chat, MĂ´sieur Coco !

 

– C’est pourtant simple : la panthère est tachetĂ©e par la nature, le chou-fleur est achetĂ© par la mĂ©nagère et la belle-mère est « à j’ter » par la fenĂŞtre ! Vous ĂŞtes ignare, MĂ´sieur Mimile ! (Nouveau coup de gourdin sur la tĂŞte). Je vais vous donner une chance de vous rattraper : savez-vous quel est l’animal le plus contrariant ?

 

– Ah ça, oui je sais ! C’est l’âne !

 

– Non, MĂ´sieur, ce n’est pas l’âne, c’est le rat !

 

– Le rat ! Et pourquoi ça ?

 

– Parce que quand on dit blanc, systĂ©matiquement le rat dit noir !

 

Leur numéro était bien rodé. Il se poursuivit ainsi pendant une dizaine de minutes. Et puis soudain tout bascula. Coco s’en rendit compte immédiatement. Au beau milieu d’une réplique et alors qu’il venait de recevoir son nième coup de bâton, la pleurnicherie légendaire de Mimile se mua brusquement en un sanglot déchirant. Sous le regard impuissant du grand Gomeras, il tomba à genoux sur la piste, il hoquetait, il était secoué de spasmes, il avait du mal à retrouver sa respiration. Le public, plié de rire, prenant la scène pour du grand art, applaudissait à tout rompre. Il fallait pourtant réagir. Très vite. Coco souleva tant bien que mal son partenaire par le col et le fond de son immense pantalon à carreaux et il trouva même la présence d’esprit d’improviser :

 

– J’en ai par-dessus la tĂŞte de vos comĂ©dies, MĂ´sieur Mimile. Je vais vous embarquer chez le directeur. Ça m’étonnerait fort qu’il vous garde.

 

Il fit un signe discret au chef d’orchestre qui regardait la scène, interloqué. Dieu merci, il réagit immédiatement. Les ritournelles du final inondèrent le chapiteau. Coco, soutenant son ami tout en se retournant vers le public, les yeux levés au ciel comme pour le prendre à témoin dans un ultime gag improvisé, réussit enfin à s’engouffrer entre les deux rideaux qui commençaient à s’ouvrir et à se réfugier dans la pénombre d’un recoin. Tous ceux qui attendaient en retrait des tentures avaient compris. Ce fut le grand Gomeras qui recueillit Mimile dans ses bras, tel un pantin désarticulé. Le régisseur lança de tout urgence l’entrée en scène des écuyères, alors que dans les gradins le public réclamait Mimile à grands cris. « Reviens, le clown, reviens !! » s’époumonaient des dizaines de gamins du premier rang, grimpés sur le petit muret du bord de piste.

 

Mais « Le Clown » ne revint pas. Tandis que les Ă©cuyères en tutu rose enchaĂ®naient depuis un moment les figures de leur numĂ©ro, Mimile allongĂ© sur un brancard, recouvert d’un manteau hâtivement jetĂ© par l’un des trapĂ©zistes sur son costume multicolore, serrant dans sa main une petite chaĂ®ne dorĂ©e au bout de laquelle Ă©tait accrochĂ©e  la mĂ©daille de baptĂŞme de sa fille Ă  l’effigie de la Sainte Vierge, se laissa docilement emmener vers la sortie du Cirque, devant laquelle venait de se garer l’ambulance des urgences de l’HĂ´pital Lariboisière.

 

Rochefort du Gard, FĂ©vrier 2013

 

 

Nota : Les rĂ©pliques des deux partenaires sont extraites du rĂ©pertoire « Les meilleures histoires de Cirque », publiĂ© en 1955 par le clown MYLOS aux Ă©ditions Paul Beuscher.